j’ajoute
Discours de Phnom-Penh, 1er septembre
1966
Retour
Mis en ligne le 16
octobre 2006
Dans la
capitale du Cambodge, pays neutre dans le conflit qui oppose les USA et le
Vietnam du Sud au Vietnam du Nord (communiste), et devant 200 000 personnes, le
Président français critique les États Unis alors en plein conflit au Vietnam,
et réaffirme le droit des peuples à disposer d’eux mêmes. Ce discours sera reçu
comme une véritable gifle par les Américains. A peine énoncés, ses propos font
le tour du monde. La réaction outrée des Américains est pourtant difficilement
explicable ?
En effet ! Que
dit le Général ?
Il rend un
hommage vibrant et sincère aux valeurs de liberté qui fondent la démocratie
américaine.
Tous les
journalistes s’accordent à dire que c’est l’un des plus nobles et des plus
habiles que le Général ait jamais prononcés. Le souverain a
rendu un hommage particulièrement appuyé à ce « Saint Georges »
moderne qui ose « défendre la justice, le bon droit et la paix »,
même contre le gré de ses alliés.
Quand il prend
la parole, Charles de Gaulle sait déjà que la résolution du conflit algérien,
le passé de la France en Indochine et surtout sa réputation internationale de
champion des indépendances vont l’autoriser à manifester une franchise dont
peux de chefs d’Etat font preuve.
En 1968, c’est
à Paris que s’ouvrira la conférence qui mettra fin à la guerre du Vietnam.
Entendre
le discours - cliquez ici
"De tout cœur, je remercie Son Altesse Royale
le prince Norodom Sihanouk de nous réserver un accueil aussi magnifique dans sa
noble capitale. En même temps, je remercie le peuple khmer de m’apporter cet
extraordinaire témoignage de sa généreuse confiance, ainsi que de l’amitié
profonde qui unit nos deux pays.
L’amitié, la confiance ! Oui !
Entre le Cambodge et la France, quelle que soit la diversité des origines et
des latitudes, que d’affinités, en effet ! De part et d’autre, une
histoire chargée de gloires et de douleurs, une culture et un art exemplaires,
une terre féconde, aux frontières vulnérables, entourée d’ambitions étrangères
et au-dessus de laquelle le péril est sans cesse suspendu. Le fait, qu’il y a
un siècle, les deux nations associèrent pour un temps leurs destinées a pu,
certes, aider le Cambodge à maintenir son intégrité tandis que la France y
trouvait un très utile concours. Mais, ensuite, ayant, d’un commun accord,
séparé leurs souverainetés et donné comme base à leurs rapports une amicale coopération,
voici que l’estime et l’affection que se portent mutuellement les deux peuples
sont aujourd’hui plus grandes que jamais.
Cette estime et cette affection, il me
faut dire que, pour nous Français, elles sont amplement justifiées par ce que
fait le Cambodge, depuis qu’il y a treize ans il a repris l’entière disposition
de lui-même. Nous voyons le Royaume, malgré de graves difficultés, agir en
faveur de l’équilibre et de la paix dans la région du monde où il se trouve,
tout en maintenant sa personnalité, sa dignité, son indépendance. Nous
assistons, sous l’impulsion très dynamique de Votre Altesse Royale, à un
développement intérieur, dont des centaines d’écoles, d’hôpitaux, de
dispensaires, des milliers de petites et de moyennes entreprises, des milliers
de kilomètres de routes et de pistes, des dizaines de milliers d’hectares de
plantations - le tout réalisé par des ingénieurs, des experts, des travailleurs
cambodgiens - attestent d’année en année la vigueur et l’étendue. La devise
"Le Cambodge s’aide lui-même", que Votre gouvernement a inscrite sur
tous les chantiers, est, pour le peuple khmer, un motif de juste fierté et,
pour d’autres, un encourageant exemple. Nous constatons, au surplus, que cet
effort national ne détourne nullement votre pays de recourir à la langue et à
la culture françaises, ainsi qu’aux professeurs, aux techniciens, aux médecins,
aux industriels français, pour aider à ses propres progrès, tout en utilisant
des concours fournis d’ailleurs et en faisant légitimement en sorte que les
réalisations accomplies sur son territoire aient été voulues par lui et le
servent directement. Au total, nous voyons le Cambodge, bien qu’il demeure
fidèle à ses antiques traditions, s’ouvrir délibérément à la civilisation
moderne et, grâce à une rare stabilité intérieure, accomplir pas à pas, au
profit de tous ses enfants, une remarquable transformation.
Mais, tandis que le Royaume avance dans
la bonne voie, pourquoi faut-il qu’à ses frontières la guerre provoque un
déchaînement de massacres et de ruines qui menace son propre avenir ?
Ces malheurs, le Chef de l’État khmer
les avait prévus, mais il avait aussi indiqué à temps ce qu’il convenait de
faire pour les conjurer, à condition qu’on le voulût de bonne foi. Au lendemain
des accords de Genève de 1954, le Cambodge choisissait, avec courage et
lucidité, la politique de la neutralité, qui découlait de ces accords et qui,
dès lors que ne s’exerçait plus la responsabilité de la France, aurait seule pu
épargner à l’Indochine de devenir un terrain d’affrontement pour les
dominations et idéologies rivales et une sollicitation pour l’intervention
américaine. C’est pourquoi, tandis que votre pays parvenait à sauvegarder son
corps et son âme parce qu’il restait maître chez lui, on vit l’autorité
politique et militaire des États-Unis s’installer à son tour au Viêt-Nam du Sud
et, du même coup, la guerre s’y ranimer sous la forme d’une résistance
nationale. Après quoi, des illusions relatives à l’emploi de la force
conduisirent au renforcement continuel du Corps expéditionnaire et à une
escalade de plus en plus étendue en Asie, de plus en plus proche de la Chine,
de plus en plus provocante à l’égard de l’Union Soviétique, de plus en plus
réprouvée par nombre de peuples d’Europe, d’Afrique, d’Amérique latine, et, en
fin de compte, de plus en plus menaçante pour la paix du monde.
Devant une telle situation, dont tout
donne, hélas ! à penser qu’elle va aller en s’aggravant, je déclare ici
que la France approuve entièrement l’effort que déploie le Cambodge pour se tenir
en dehors du conflit et qu’elle continuera de lui apporter dans ce but son
soutien et son appui. Oui ! La position de la France est prise. Elle l’est
par la condamnation qu’elle porte, sur les actuels événements. Elle l’est par
sa résolution de n’être pas, où que ce soit et quoi qu’il arrive,
automatiquement impliquée dans l’extension éventuelle du drame et de garder, en
tout cas, les mains libres. Elle l’est, enfin, par l’exemple qu’elle-même a
donné naguère en Afrique du Nord, en mettant délibérément un terme à des
combats stériles sur un terrain que, pourtant, ses forces dominaient sans
conteste, qu’elle administrait directement depuis cent trente-deux ans et où
étaient installés plus d’un million de ses enfants. Mais, comme ces combats
n’engageaient ni son bonheur, ni son indépendance et qu’à l’époque où nous
sommes ils ne pouvaient aboutir à rien qu’à des pertes, des haines, des
destructions, sans cesse accrues, elle a voulu et su en sortir sans qu’aient,
de ce fait, souffert - bien au contraire ! - son prestige, sa puissance et
sa prospérité.
Eh bien ! La France considère que
les combats qui ravagent l’Indochine n’apportent, par eux-mêmes et eux non
plus, aucune issue. Suivant elle, s’il est invraisemblable que l’appareil
guerrier américain vienne à être anéanti sur place, il n’y a, d’autre part,
aucune chance pour que les peuples de l’Asie se soumettent à la loi de
l’étranger venu de l’autre Pacifique, quelles que puissent être ses intentions
et si puissantes que soient ses armes. Bref, pour longue et dure que doive être
l’épreuve, la France tient pour certain qu’elle n’aura pas de solution
militaire.
A moins que l’univers ne roule vers la
catastrophe, seul un accord politique pourrait donc rétablir la paix. Or, les
conditions d’un pareil accord étant bien claires et bien connues, il est encore
temps d’espérer. Tout comme celui de 1954, l’accord aurait pour objet d’établir
et de garantir la neutralité des peuples de l’Indochine et leur droit de
disposer d’eux-mêmes tels qu’ils sont effectivement, en laissant à chacun d’eux
la responsabilité entière de ses affaires. Les contractants seraient donc les
pouvoirs réels qui s’y exercent et, parmi les autres États, tout au moins les
cinq puissances mondiales. Mais la possibilité et, à plus forte raison, l’ouverture
d’une aussi vaste et difficile négociation dépendraient, évidemment, de la
décision et de l’engagement qu’aurait auparavant voulu prendre l’Amérique, de
rapatrier ses forces dans un délai convenable et déterminé.
Sans nul doute, une pareille issue n’est
pas du tout mûre aujourd’hui, à supposer qu’elle le devienne jamais. Mais la
France estime nécessaire d’affirmer qu’à ses yeux il n’en existe aucune autre,
sauf à condamner le monde à des malheurs toujours grandissants. La France le
dit au nom de son expérience et de son désintéressement. Elle le dit en raison
de l’œuvre qu’elle a accomplie naguère dans cette région de l’Asie, des liens
qu’elle y a conservés, de l’intérêt qu’elle continue de porter aux peuples qui
y vivent et dont elle sait que ceux-ci le lui rendent. Elle le dit à cause de
l’amitié exceptionnelle et deux fois séculaire que, d’autre part, elle porte à
l’Amérique, de l’idée que, jusqu’à présent elle s’en était faite, comme
celle-ci se la faisait d’elle-même, savoir celle d’un pays champion de la
conception suivant laquelle il faut laisser les peuples disposer à leur façon
de leur propre destin. Elle le dit compte tenu des avertissements que Paris a
depuis longtemps multipliés à l’égard de Washington quand rien encore n’avait
été commis d’irréparable. Elle le dit, enfin, avec la conviction, qu’au degré
de puissance, de richesse, de rayonnement, auquel les États-Unis sont
actuellement parvenus, le fait de renoncer, à leur tour, à une expédition
lointaine dès lors qu’elle apparaît sans bénéfice et sans justification et de
lui préférer un arrangement international organisant la paix et le
développement d’une importante région du monde, n’aurait rien, en définitive,
qui puisse blesser leur fierté, contrarier leur idéal et nuire à leurs intérêts.
Au contraire, en prenant une voie aussi conforme au génie de l’Occident, quelle
audience les États-Unis retrouveraient-ils d’un bout à l’autre du monde et
quelle chance recouvrerait la paix sur place et partout ailleurs ! En tout
cas, faute d’en venir là, aucune médiation n’offrira une perspective de succès
et c’est pourquoi la France, pour sa part, n’a jamais pensé et ne pense pas à
en proposer aucune.
Où donc, mieux qu’à Phnom-Penh,
aurais-je pu formuler cette attitude et cette espérance, puisque ce sont aussi
celles du Cambodge, puisque le Royaume, au milieu de l’Indochine déchirée,
apparaît comme un modèle d’unité et d’indépendance, puisque l’amitié active de
nos deux gouvernements et de nos deux peuples est aujourd’hui plus vivante que
jamais, puisqu’en voici la preuve inoubliable !
Vive le Cambodge !"
Interviewé le 20
août 1966 - quelques jours avant la visite au Cambodge du président de la
République française - par François Chalais, de l’O.R.T.F., le prince Norodom
Sihanouk déclarait : "Depuis le retour au pouvoir
du général de Gaulle, la France accorde un soutien résolu à notre politique
d’indépendance, de paix et de non-alignement, ainsi qu’à la défense de notre
intégrité territoriale. Elle consent, en outre, une aide inconditionnelle
généreuse à notre édification nationale. C’est l’unique puissance occidentale
qui reconnaisse sans réticence ni équivoque l’authenticité de notre neutralité
et les progrès que nous avons réalisés par nos propres efforts et
sacrifices."
...