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Accueil du site > Actualités > Politique > La visite en France du roi d’Espagne consacre vingt années (...)

La visite en France du roi d’Espagne consacre vingt années d’amitié et de coopération entre Paris et Madrid

Le roi d’Espagne Juan Carlos Ier effectue sa troisième visite officielle en France. Arrivé lundi après-midi en compagnie de la reine Sophie, il a été l’hôte du président Chirac lors d’un dîner d’apparat au Palais de l’Elysée. Les deux chefs d’Etat ont constaté dans leurs discours l’excellence de la coopération de leurs pays.

Généralement prudent comme un serpent, le quotidien conservateur parisien Le Figaro a lancé une information selon la laquelle il croyait savoir que le roi d’Espagne Juan Carlos serait sur le point d’abdiquer.

Publié le jour même de l’arrivée du roi et de la reine à Paris, l’article a provoqué un tel désarroi dans toute l’Espagne qu’au Palais de la Zarzuela, la Maison royale a estimé nécessaire de publier, ce qui est rare, un communiqué qui, démentant le quotidien parisien, affirmait que l’information français ne reposait sur aucun fondement.

Curieusement, alors que toute la presse espagnole rend compte de la visite royale et de l’accueil officiel francais, la majorité des médias français n’a pas accordé d’importance à cette rencontre, comme si rien d’important ne se produisait dans le monde, exception faite des manifestations et émeutes organisées pour protester contre une loi sur les conditions d’un premier emploi pour étudiants diplômés mais sans connaissances professionnelles ou pour chômeurs sans métier, de moins de 26 ans.

Les téléspectateurs, les chers auditeurs, et les lecteurs des médias de ce pays auraient pu s’attendre à être informés sur cet événement qui vient couronner symboliquement la normalisation amicale des relations entre les deux pays. Il fut un temps, comme on le sait bien des deux côtés des Pyrénées, où Français et Espagnols se donnaient mutuellement de l’urticaire. Cette mutation des esprits, en supposant qu’elle soit complète, ne s’est pas produite en un jour.

Quand j’ai pris mon poste en 1984 à la direction de l’AFP à Madrid, j’y trouvai une atmosphère de drame. Pour une histoire d’infraction aux droits de pêche commise par les « cousins basques  » du port d’Ondaroa, à la suite d’une rixe entre pêcheurs des deux pays, la Marine nationale française était intervenue contre « l’envahisseur », et avait tiré près de deux cents coups de canon de 120 contre la flotte côtière hispano-basque. Morne victoire qui rendit nécessaire une visite éclair à Madrid de M. Pierre Maurois, alors Premier ministre du président François Mitterrand, à son collègue socialiste Felipe Gonzales. Ce qui permit au Premier ministre de donner une triomphante conférence de presse dans un salon de l’ambassade de France, dominé par une tapisserie du XVIIe siècle représentant la scène biblique de la pêche miraculeuse. Ce clin d’œil involontaire des apôtres dans le dos de M. Pierre Maurois contribua à alléger l’atmosphère.

Cet épisode était aggravé par le fait qu’au cours des années précédentes, la France avait été loin de faciliter l’entrée de l’Espagne dans la Communauté européenne. Le premier voyage officiel du président François Mitterrand s’était mal passé. La presse de la capitale, dans son ensemble, avait exprimé son hostilité à l’égard des Français. L’Espagne ayant rempli vigoureusement au sein de son économie les conditions exigées par la Commission de Bruxelles, elle entra finalement dans la Communauté européenne, adoptant par la suite l’euro comme monnaie unique. Elle est aujourd’hui, mieux que la France, un des pays les plus engagés dans la construction de l’union de l’Europe.

Du côté français, l’ère Mitterrand fut très efficacement favorable à l’organisation harmonieuse de relations politico-économiques entre Paris et Madrid. L’institution de réunions annuelles mixtes franco-espagnoles, alternativement dans chacun ces deux pays, a largement contribué à la normalisation des échanges transpyrénéens.

L’objectif permanent qui leur est assigné est de mettre à jour l’état des relations bilatérales.

Trois éléments principaux ont ainsi permis cette réconciliation :

  1. La levée du véto français à l’entrée de l’Espagne dans la Communauté
  2. Un accord conclu dans le but d’organiser une coopération franco-espagnole dans la lutte contre le terrorisme basque de l’ETA mettant fin à la reconnaissance d’un droit d’asile pour les « réfugiés  » basques sur le sol français
  3. L’action de l’association franco-espagnole Dialogua, créée pour inciter Français et Espagnols à mieux se connaître.

Il manquait un symbole à ce projet. On le trouva dans la ville-dortoir de Mostoles, située au Nord de Madrid. Cette dernière avait été à l’origine de l’insurrection madrilène contre l’occupation napoléonienne ; elle avait, la première, déclaré la guerre à la France. Depuis lors, la paix n’avait jamais été signée, si bien qu’en droit, Móstoles était toujours en guerre contre la France.

Quand il m’arrivait d’avoir à téléphoner aux autorités de cette ville satellite, je me faisais raccrocher à partir du moment où je citais le nom de l’AFP.

Les animateurs de Dialogo et l’ambassadeur de France Pierre Guidoni furent les artisans de la réconciliation officielle de Paris et de Mostoles, négociée pendant deux ans. Le 30 avril 1985, le conseil municipal vota à l’unanimité une motion en faveur de la signature de la paix. La date symbolique du 2 mai fut choisie pour célébrer l’acte.

Ainsi le 2 mai 1985, le maire de Móstoles et l’Ambassadeur de France, signèrent la paix, qui mettait fin à un état de guerre qui avait duré 176 ans... On inaugura un monument dans le parc de la Paz à la mémoire des Espagnols morts en libérant la France pendant la Seconde Guerre mondiale. C’est un char « Madrid  » de la 2e DB du général Leclerc, appartenant à un escadron composé de combattants espagnols républicains, qui est entré le premier dans Paris le 24 août 1944.

Les honneurs militaires furent rendus par des détachements des deux nations. Une messe solennelle fut célébrée, des gerbes déposées devant la stèle évoquant les fusillés du 2 mai 1808.

En choisissant la date symbolique du 2 mai, les signataires s’assuraient de l’affluence de la population et du plus grand écho de l’acte. La signature de la paix venait symboliser la réconciliation des deux pays, pour marquer solennellement l’entrée dans une ère d’entente et d’amitié.

Moins de cordialité a été exprimée durant l’ère du gouvernement conservateur qui succéda à celui de Felipe Gonzalez. Un manque d’empathie se manifesta entre les deux capitales. Pourtant les positions divergentes des deux pays face à la crise irakienne. sous le gouvernement d’Aznar, qui ne dissimulait pas sa fascination pour les Etats-Unis, ont à peine altéré les relations entre Paris et Madrid.

Vingt ans s’étaient écoulés. Quels que fussent les états d’âmes, l’animosité parfois, éprouvés au sein de la droite espagnole encore imprégnée de nostalgie du passé, il était trop tard pour revenir en arrière. Les relations franco-espagnoles s’étaient améliorées à tous points de vue. Elles avaient atteint un point de non-retour. Elles sont désormais placées sous le sceau de la confiance. Chaque nouvelle rencontre officielle est l’occasion de déclarations de mutuelle amitié.

Pendant ces deux décennies la pièce maîtresse a été la coopération des services spécialisés français et espagnols dans la lutte contre le terrorisme basque et l’infiltration de ses agents sur le territoire français.

Alors que cette coopération commençait à peine, à Madrid, un diplomate socialiste français, désirant m’expliquer le tournant à 180 degrés pris par son gouvernement, me confia cette parabole :

« Nous ne pouvons pas nous permettre d’avoir une nouvelle Albanie à notre frontière ».

Bien que le nationalisme basque espagnol soit un sujet dont on parle à voix basse, en France, il est nécessaire de bien connaître cette affaire et ses aboutissants au lendemain du jour où, une fois de plus, l’organisation nationaliste basque a proposé une trêve illimitée.

L’ETA, depuis la destruction de Guernika par un bombardement exécuté, il y a soixante ans , par la Légion aérienne Condor nazie, se sert du terrorisme comme moyen d’action. Cette trêve, qu’elle vient de déclarer unilatéralement, est décrite comme devant être illimitée, à condition que Madrid et Paris reconnaissent le bien-fondé de leurs revendications. Celles-ci portent non seulement sur les trois régions basques espagnoles, mais sur les deux autres, qui sont françaises.

Dans l’amphithéâtre du Parlement autonome basque, il existe une sorte de monument allégorique composé de cinq morceaux de rocher. Chacun évoque une des cinq provinces d’un « pays basque indépendant », francophone au Nord, hispanophone au Sud. C’est la raison pour laquelle jamais aucun ambassadeur de France n’a mis les pieds dans cette enceinte, pour ne pas approuver de facto, par sa présence, une impossible hypothèse.

Étant donné que les échanges commerciaux frontaliers se produisent désormais normalement et pratiquement sans incident entre des populations - cousines catalanes la plupart du temps - et qu’on ne brûle plus de camions chargés de fruits et légumes-, les deux chefs d’Etat , au cours de leurs brefs entretiens, passeront en revue d’autres sujets préoccupants, non seulement sur leurs territoires, mais également dans le cadre européen :

  1. l’immigration clandestine de Marocains qui bravent la mort dans des embarcations de fortune pour tenter de survivre sur les autres rivages de la Méditerranée
  2. La contrebande de kif et de résine de cannabis à travers le détroit de Gibraltar en direction de l’Europe
  3. La poursuite de la lutte conte le terrorisme, d’où qu’il vienne, quels que soient ses motifs et ses buts 
  4. Le rôle de l’Europe unie dans les conflits qui se produisent dans la zone de compétence de l’OTAN mais aussi ailleurs dans le monde et menacent les intérêts vitaux des pays membres
  5. La coopération industrielle de l’Espagne avec ses partenaires européens, que ce soit dans le domaine civil ou dans celui des armements.

C’est dans cet état d’esprit qu’après avoir rendu visite aux Espagnols ou descendants de combattants espagnols républicains de Toulouse, capitale de l’exil républicain, le roi et la reine d’Espagne iront visiter l’Airbus 380, à la production duquel leur pays collabore.

© Bertrand C. Bellaigue


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