Ségolène est partout. Même quand elle n’est pas là, elle occupe le terrain. Judicieuse idée, finalement, que de s’abstenir d’assister à la pitoyable inauguration des chrysanthèmes décennaux et mitterandiens de Jarnac. Elle avait mieux à faire, en brûlant la politesse à Jack Lang qui s’apprêtait à voler au secours de la victoire chilienne, le privant par la même occasion de son occupation préférée, notre culturel ancien ministre. La voici ce soir toute pimpante et bien remise du décalage horaire, au 20H de France 2 de ce lundi, depuis sa bonne ville de Poitiers. Et comme d’ habitude, elle ne nous dit rien, et prend les piques encore mouchetées que lui adressent les barons du parti avec humour, ce qui est plutôt chez elle un rôle de composition, on en conviendra. Elle plane sur les sondages avec délice, sourire éclatant et dents blanches, et surfe sur tous les succès féminins de la planète, de la Finlande au Libéria, en passant par l’ Allemagne et le Chili. De programme ou d’idées, bien entendu, point. Juste la louable intention de s’entourer de gens compétents (on craint le pire), si toutefois le parti qui pensera pour elle voulait bien la désigner. Auquel cas elle se sentirait prête...
Difficile d’expliquer la soudaine popularité de Madame Royal. J’ai d’ailleurs bien du mal à trouver autour de moi des supporters(trices) enthousiastes, ce qui, compte tenu des pourcentages extrêmement flatteurs que lui attribuent les sondages, est pour le moins bizarre. Hauteur et arrogance sont des caractérisations qui reviennent assez souvent, tandis qu’ autour d’elle, en Poitou, les sourires se figent lorsqu’on évoque sa manière très particulière d’exercer un pouvoir... régalien. Visiblement distante et glaciale, dépourvue d’une véritable expérience aux affaires, elle séduit pourtant. Même si on intègre le panurgisme médiatique et ses effets d’accumulation, on s’interroge. Et si notre bon peuple, dans son infinie sagesse, avait tout simplement décidé de ne voir en elle que le moyen de se débarrasser des vieux crocodiles qui s’agitent dans le marigot socialiste dès que s’approche le temps des élections ? C’est une hypothèse qui a des mérites en effet, mais qui fleure bon une action délibérée et concertée. Par qui ? Et qui s’agite derrière elle ?
Essayons pour le comprendre, de voir d’abord qui elle gêne. Indiscutablement, ses petits camarades candidats, au premier rang desquels, bien entendu, Fabius, qui va mettre un certain temps à récupérer de son coup du chapeau noir. Lang, lui, court déjà derrière tout essoufflé, et à peine arrivé au Chili en envoyé spécial du PS (Jack vas-y on compte sur toi), se demande où sera la prochaine étape d’un calvaire annoncé. Strauss bougonne, et s’interroge en peaufinant des arguments dont il se demande désormais s’ils seront bien utiles, surtout s’il est le seul à en présenter de sérieux, qui lui seront bien entendu piqués par d’autres. Pour qui court Ségolène ? Hollande fait semblant de ne rien savoir. Jospin se tait.
Tiens, Jospin. Celui-là n’a pas fait HEC, mais il pourrait certainement prétendre à des diplômes de marketing et de théâtre réunis. Que diable, ce n’est pas si facile de réussir une fausse sortie, sans tournée d’adieux, d’entretenir la flamme de ses courtisans par de discrets passages ici ou là, un bouquin venu à point nommé et des commentaires de bon sens qui consolident la statue du commandeur. Pour ne jamais revenir ? Hollande, ce faux mou, a tenu bon au parti. Qui lui aurait laissé la moindre chance, après la tragédie des élections européennes ? Il y a du Pompidou dans ce Corrézien au teint rose, rusé et madré, mais solide comme un roc. Conscient de son faible charisme, il sait qu’il lui faudra du temps pour convaincre, mais que son tour viendra, car son ambition est intacte. Sa dimension, aujourd’hui nationale, ne peut s’appuyer sur une expérience de gouvernement. Mais la suite de sa carrière politique ne pourra s’accommoder de la victoire d’un Fabius.
Donc, tout est clair. Hollande roulera pour Jospin, s’il est candidat. Ségolène, lâchée dans les médias, occupe le devant de la scène, ce qui pour le moment lui convient très bien. Les soirées d’hiver sont un peu longues en Poitou. Elle affaiblit d’autant l’image des prétendants officieux, y compris de ceux de droite qui ne s’attendaient pas vraiment à ce coup-là. Lorsque Jospin se décidera enfin, elle s’effacera avec grâce et modestie devant un grand homme d’Etat dont la dimension, etc. Hollande, tapi comme un gros chat, méritera d’être Premier ministre. Strauss, un peu penaud, se verra promettre Bercy, mais ce n’est pas si tragique. Jack demandera les Affaires étrangères, et obtiendra la Culture. Et Ségolène ?
A moins que, grisée, Madame Royal ne décide tout d’un coup de ne plus rien lâcher, et que Jospin ne succombe définitivement aux délices salés de son exil rhétais. Hypothèse déjà intégrée par ce couple ambitieux. Ce serait alors la voie Royal.


























