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Le multiculturalisme et les valeurs fondamentales

La presse a largement commenté le discours de David Cameron ce 4 février à Munich, au cours duquel il appelle notamment à l’usage d’un “libéralisme musclé” pour contrer l’islamisme, dans un contexte de dénonciation du principe de multiculturalité (l’existence côte à côte de cultures différentes) en vigueur depuis longtemps en Angleterre – mais aussi aux USA et en Allemagne par exemple. Son argument est que cette approche du laisser-faire laisse tranquille voire encourage des groupes qui ne partagent pas les valeurs britanniques – valeurs décrites comme étant le respect des droits de l’homme et en particulier de la femme, l’égalité devant la loi, la démocratie et le droit aux peuples d’élire leurs propres gouvernants, le refus des intégrismes et des séparatismes.

Pour Mr Cameron, les groupes ne respectant pas ces valeurs ne toucheront plus d’argent public et ne seront plus invités à partager des plateformes publiques avec des ministres, entre autres. Même les groupes ayant officiellement renoncé à la violence mais qui ne contestent pas les positions et pratiques intégristes seront considérés comme incompatibles avec les valeurs nationales. Il faut noter que cette nouvelle approche à été élaborée de concert avec Lady Sayeeda Warsi, musulmane et co-présidente du parti conservateur anglais. Pour cette dernière, le problème actuel est que l’islamophobie a passé le “dinner table test” (voir cet article du Guardian), autrement dit il est aujourd’hui socialement acceptable de se déclarer islamophobe dans la société anglaise. Cette position, de la part de gens qui a priori disent n’en avoir qu’aux extrémistes et non pas aux musulmans ordinaires, dérive vers le rejet inconditionnel de l’Islam du fait que la population ne sais pas vraiment faire la distinction entre le musulman “honnête”, qui vit sa religion dans le respect des lois et des autres, de l’islamiste qui considère la société occidentale comme l’ennemi à abattre.

La sortie de Cameron peut donc se comprendre comme étant une volonté de faire une réelle distinction entre ces deux catégories – même si Lady Warsi elle-même est plutôt réfractaire à cette notion de catégorisation entre les “bons” et les “mauvais” musulmans – voir cet analyse du Guardian. Ce discours rappelle bien sûr celui de Angela Merkel le 17 octobre dernier dans lequel elle dit que le modèle du multiculturalisme allemand à totalement échoué. Pour la Chancelière, les immigrants doivent s’intégrer et adopter la culture et les valeurs allemandes. « Nous nous sentons liés aux valeurs chrétiennes. Celui qui n’accepte pas cela n’a pas sa place ici », a-t-elle dit. « Subventionner les immigrants » ne suffit pas, l’Allemagne est en droit « d’avoir des exigences » envers eux, a poursuivi la chancelière allemande, par exemple qu’ils maîtrisent l’allemand et qu’il n’y ait plus de mariages forcés (Le Figaro). Ces deux discours réapparaissent bien sur dans celui de Nicolas Sarkozy du 10 février sur TF1 rejetant également le principe multiculturel : « On s’est trop préoccupé de l’identité de celui qui arrivait en France, pas assez de l’identité du pays. » Refusant des communautés vivant les unes à côté des autres, le président évoque la place de l’islam, (« un islam de France, pas un islam en France »), rappelle la loi sur la burka et l’interdiction des prières dans la rue, tout en soulignant la nécessité, pour tous, de pratiquer sa religion librement et dignement (Le Parisien). Pour Jonathan Sacks, patron des Rabbins du Commonwealth, “Le multiculturalisme s’inscrit dans un mouvement européen plus vaste de relativisme moral, une doctrine devenue fondamentale après l’Holocauste. On a déclaré que toute opinion sur une question morale était le signe d’une ‘personnalité autoritaire’. Le jugement moral était considéré comme le premier pas sur la voie du fanatisme. Mais le relativisme moral sonne le glas de toute une civilisation”.

Il va sans dire que les tenants de l’extrême-droite, de la CSU bavaroise au FN français en passant par l’English Defense League, ont sauté sur l’occasion de signaler le rapprochement entre leur propre discours et le nouveau discours politiquement correct de l’establishment. Interviewé par le « Financial Times », la nouvelle dirigeante du Front national a déclaré : « Le point de vue de Cameron était exactement du même type que ceux qui ont mené à la discrimination de mon parti de la vie publique française pendant trente ans. » Selon elle, « il y a clairement une évolution au niveau européen, même parmi les gouvernements classiques », et il est « indéniable » que David Cameron a rapproché son parti du Front national (les Echos). Ce à quoi le parti conservateur anglais, gêné, répond que Marine Le Pen “a clairement échoué à comprendre le sens des propos de David Cameron”. Il y a en effet une nuance de taille entre la “préférence nationale” et le refus du laisser-faire face aux extrémismes culturels et religieux.

Il existe globalement trois attitudes pouvant être adoptées par les cultures localement dominantes (autochtones ou non) envers les intrants et les minorités : l’isolement/rejet, le multiculturalisme, et l’acculturation. Des exemples du premier vont des réserves indiennes aux USA à la situation précaire des non-musulmans dans les pays islamistes tels l’Iran et l’Arabie Saoudite. Le multiculturalisme est la cohabitation de groupes culturels différents mais qui respectent, théoriquement, les lois et les institutions du pays où il résident. L’acculturation est un “processus d’assimilation des valeurs culturelles d’un groupe humain, par un autre groupe humain ou un individu”. Toutes les cultures sont bien sûr le résultat d’un processus d’acculturation, mais c’est un processus qui se compte en siècles et est parsemé de hauts et de bas, processus totalement incompatible avec une approche technocratique, linéaire et balisée. Comme toujours la réalité à un instant donné est un mix des trois approches, par choix ou par défaut : on pourrait dire qu’en France l’acculturation forcée se transforme en multiculturalisme boiteux et tend vers le rejet en cas d’incompatibilité manifeste entre les valeurs fondamentales des divers groupes en présence.

La “valeur fondamentale” c’est celle que partage une majorité de la population d’un territoire donné à l’instant t, et qu’elle cherche à défendre contre l’avancée d’autres valeurs réputées incompatibles véhiculées par les populations qui migrent vers ce même territoire ou se développent en son sein. Deux facteurs déterminent sans doute le degré de conflit entre ces deux (ou plus) groupes : d’une part le degré d’incompatibilité entre les valeurs fondamentales des uns et des autres, d’autre part le degré de pénétration – et surtout de visibilité – de la culture intrante. Le degré de conflit est alors proportionnel au produit de ces deux facteurs. Malheureusement ce n’est pas si simple du fait du décalage entre les “valeurs théoriques” que l’on retrouve dans les discours et les valeurs réelles qui se retrouvent dans les faits et les actes. Restant sur l’exemple français, parler de “liberté, égalité, fraternité et droits de l’Homme” et traiter dans le même temps des familles entières de “sans-papiers” comme des chiens errants embarqué en fourrière rend illisible l’idée même de valeur et désintègre la communauté en une multitude de groupes interprétant chacun ces “valeurs” à sa sauce. Ce qui fait la force d’une culture ce n’est pas son positionnement sur un quelconque axe du “bien et du mal”, mais la cohérence entre sa construction idéologique et ses actes. Les extrémismes tels le fascisme, l’islamisme, le sionisme sont généralement cohérents de ce point de vue et nos vieilles démocraties hypocrites, professionnalisées, noyautées par toutes sortes d’intérêts privés ne sont plus crédibles : les extrémismes ne sont plus solubles en leur sein, au contraire ils se nourrissent de la frustration qu’elles engendrent.

Désigner les marginaux et les extrémistes comme la cause de tous les problèmes, comme l’ennemi intérieur, est la réponse classique de la “bonne gouvernance” actuelle car c’est facile, ça amène des voix et ça fait sérieux. Pourtant nous savons tous que s’attaquer au symptômes de résoudra rien : l’important, c’est rendre toute leur cohérence à nos sociétés en réalignant les valeurs fondamentales avec les paroles et, surtout, les actes.


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8 réactions à cet article    


  • le journal de personne le journal de personne 14 février 2011 08:33

    Le président fait appel à Jean

    Je sais… je sais…Vous avez éteint la télé en regrettant de l’avoir allumée…La même rengaine… toujours la même !
    Le père Président sur les traces de Jean de La Fontaine… le laboureur et ses enfants : il était une fois,
    un laboureur qui s’adressa à ses enfants en leur disant « travaillez, prenez de la peine… c’est le fonds qui manque le moins ».
    Le seul contradicteur digne de ce nom, était un jeune agriculteur qui a failli plomber l’ambiance de ce « diner à la con »
    en exprimant son désaccord. Mais ce n’était ni le jour, ni l’heure pour remettre en question le fondement de tout le système.
    En effet, que dit le fils agonisant à son père président : qu’il n’en peut plus…
    qu’il n’en veut plus de ce trésor caché qu’on appelle « la compétitivité ».

    http://www.lejournaldepersonne.com/2011/02/la-fable-de-jean/


    • Vincent Verschoore Vincent Verschoore 14 février 2011 09:57

      En tout cas voilà un journal qui vaut le détour ! Merci pour l’info.


    • Kookaburra Kookaburra 14 février 2011 10:51

      Toujours présenté comme une « richesse », le multiculturalisme comme idéologie politique approuve le séparatisme et de ce fait contrarie l’intégration. Les problèmes associés à la pluriethnicité, phénomène présent dans tous les pays développés, requièrent une politique non pas multiculturaliste mais de l’intégration. En Australie la glorification de la « richesse multiculturelle » avait atteint l’excès d’un mépris de la culture nationale, condamnant en même temps le principe de l’intégration comme « raciste », avant que la pression de l’opposition populaire n’ait réussi à rétablir le bon sens. En quoi consiste la « richesse » de la pluriethnicité ? Doit-on comprendre une richesse économique en termes de main d’œuvre plutôt qu’une richesse culturelle, étant donné que les immigrés influencent peu la culture nationale ? Ou bien, la culture française serait-elle plus multiculturelle aujourd’hui qu’il y a 50 ans ?
      Étranger moi-même, je ne m’oppose nullement à la pluriethnicité. Au contraire, je vois dans l’étranger « mon semblable, mon frère », et la présence de communautés, qui offrent la possibilité de se dépayser en allant manger chez les Marocains ou les Chinois ou les Indiens, est bien agréable. De telles communautés existent dans toutes les grandes villes du monde, sans provoquer de l’animosité chez les autres habitants. Ce qui provoque des réactions xénophobes c’est lorsqu’une communauté se constitue en lobby pour exiger des modifications des lois, mœurs et traditions, surtout lorsque les revendications sont approuvées par l’idéologie officielle, sous le slogan de multiculturalisme. Il me semble que le statut d’immigré ne me donne pas des droits particuliers mais plutôt des devoirs, surtout celui de l’intégration. Mais plus qu’un devoir, c’est un vouloir spontané de l’étranger qui veut s’établir dans un pays, veut être accepté, s’intéresse aux différentes coutumes et mœurs, s’intéresse à la langue. Pour l’étranger c’est un enrichissement énorme, beaucoup plus que pour le pays d’accueil.


      • Vincent Verschoore Vincent Verschoore 14 février 2011 11:58

        Bonjour Kookaburra,

        Etranger moi-même je suis tout à fait d’accord avec vous. Il me semble essentiel de distinguer les conflits « culturels » qui ont pour fond la misère sociale et économique des conflits qui sont purement idéologiques et politiques. Quand des représentants de groupes communautaires assignent en justice toute personne osant proférer des critiques contre leur cause (genre le CRIF) ou profèrent des menaces de mort envers des journalistes (l’affaire des caricatures de Mahomet) on augmente le niveau de conflit en attaquant une valeur fondamentale de la culture d’accueil, en l’occurrence la liberté d’expression. Ce n’est pas un problème économique. Par contre la délinquance des cités, l’attrait de l’extrémisme comme refuge ont des causes essentiellement socio-économiques. Faire l’amalgame entre les deux est le fond de commerce des mouvements d’extrême-droite et assimilés.

      • ffi ffi 15 février 2011 06:11

        Disons que pour s’accepter mutuellement, il faut être deux à le vouloir.

        Au-delà des problèmes de nourriture, il existe aussi quelque chose, mais qui ne se voit pas, et qui s’appelle la foi. C’est un ensemble de texte qui tient des propos sur un peu tout et n’importe quoi et aussi parfois sur le sens de la vie.

        Quand, dans ce genre de texte, l’autre, chez qui le croyant a déménagé, est qualifié « d’impur », que Dieu l’a promis à l’enfer, qu’il est conseillé « d’être dur à son égard », « de le racketter », en temps de paix, ou encore de lui couper « le bras et la jambe opposée » ou de le torturer jusqu’à ce qu’il accepte la conversion, en temps de guerre, laissez-moi dire que cela n’incline pas au bisous-bisous ni à l’amitié.

        Faire les beaux et nobles coeurs pour soigner son apparence, n’interdit certes pas de se documenter, de penser et de considérer les faits sur une période un peu plus longue que la durée d’un mandat présidentiel...


      • philouie 15 février 2011 07:12

        Salam,

        Pour rappel les sociétés musulmannes sont naturellement multiculturaliste : « Si Je l’avais voulu, J’aurai fait de vous une seule communauté » (Coran)
        Multuculturalisme, théorisé et mis en place à travers le statut du Dhimmi. Qui quoiqu’on en dise, à permis qu’existe encore aujourd’hui dans le monde musulman des minorités juives ou chrétiennes.

        Cela vient aussi de la structure horizontale de l’Islam (sans clergé) et qui fait qu’on parle du monde musulman comme d’une mosaïque.

        A contrario, le monde chrétien, et en particulier le monde catholique, de structure pyramidale, n’a jamais accepter le moindre multiculturalisme : et c’est la chasse aux hérétiques , les pogroms.
        Nous sommes, nous les français, pétris de cette culture catholique et notre république même, qu’on déclare volontier laîque est construite sur un modèle issu de l’église catholique.

        Une deuxième remarque, pour dire que la construction européenne est une construction multuculturaliste par nécessité : personne n’imaginerait que le français doivent se fondre dans une culture plus vaste et perdre son identité au rapprochement politique des peuples.

        « L’Europe peut devenir une patrie sans détruire pour autant les pays et les terres natales.
        Les grands et les petits peuples connaîtront, dans ce cadre une prospérité nouvelle. C’est ainsi que les Alsaciens, délivrés de la concurrence entre Etats nationaux, pourront vivre comme allemends ou français, sans l’obligation d’être l’un ou l’autre. Mais surtout, ils pourront vivre comme Alsaciens tant qu’ils leur plaira. Ce rgain de liberté se fera sentir jusque dans les plus petits rameaux des peuples. Dans la nouvelle demeure, on aura plus de liberté encore pour être breton, Guelfe,Wende,Basque, Crétois ou Sicilien »
        Ernst Junger « La Paix » 1943.

        Cela pour dire, que le multiculturalisme, même si d’aucun le considère comme un échec est la seule voie humaine d’une société qui se globalise.

        philouie


        • Vincent Verschoore Vincent Verschoore 15 février 2011 10:13

          Bonjour Philouie,

          Je pense que les discours de Cameron, Merkel et Sarko ne remettent pas en cause la multiculturalité européenne (ca changerait si la Turquie en faisant partie), mais la multiculturalité composée d’éléments a priori incompatibles (sur le droit des femmes par exemple) et particulièrement les groupes islamistes. Je pense que le problème est réel, mais le danger est d’utiliser cet argument pour « épurer » tout ce qui gêne les pouvoirs en place. 

        • Vincent Verschoore Vincent Verschoore 15 février 2011 10:18

          Suite à ma réponse à Philouie, illustration avec ce point de vue du bloggeur Georglob : 

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