La rentrée politique et parlementaire pointe le bout de son nez avec la réapparition du dossier de fusion GDF-Suez. Alors que la gauche se montre assez discrète, c’est un député de droite, Dominique Paillé, qui monte au front. Ce matin encore, dans Métro (cela m’arrive de le lire, dans le métro justement), il donne une interview où il assène son opposition au projet, sans rien argumenter. C’est vrai qu’on ne le lui demande pas, un député de droite (sarkoziste en plus) qui tape sur un projet gouvernemental, malgré le ralliement de Sarkozy au dit projet, c’est déjà une info en soi, qui suffit pour que la sauce monte. Ses deux gros arguments sont que les tarifs du gaz s’envoleraient si GDF était privatisée, et que le législateur s’étant prononcé en 2004 pour que l’Etat détienne au moins 70% de GDF, il n’allait pas se déjuger en 2006. Ces deux affirmations sont aussi idiotes l’une que l’autre !

Sur les augmentations de tarifs, GDF n’est pas producteur de gaz et achète à 95% à l’étranger (beaucoup en Russie) ce qu’il revend à ses clients. Il est donc totalement tributaire des cours du gaz et ne peut que les répercuter (sinon, la boîte coule). Le fait que ce soit une entreprise publique n’empêche absolument pas les envolées de prix. C’est ce qu’ont prouvé en 2000 Lionel Jospin, premier ministre, et Laurent Fabius, ministre des finances, en augmentant le tarif du gaz de 30%. Dominique Paillé semble oublier que le projet de loi qui va être soumis prévoit des mécanismes de régulation de tarifs pour les plus modestes. La distribution du gaz reste un service public, de ce fait, GDF (privée ou publique) aura des obligations de service public, au même titre que France-télécom. Il n’y a que l’extrême-gauche pour croire qu’une prestation de service public ne peut être correctement effectuée que par une entreprise publique ou une administration.

Sur le deuxième argument, la sagesse populaire dit qu’il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas. Le secteur de l’énergie est en pleine mutation et la conjoncture de 2006 n’est pas la même que celle de 2004. Je rappelle à Monsieur Paillé que le prix du pétrole a flambé, et qu’il peut s’en rendre compte dans toutes les stations-service de France et de Navarre. Dans la foulée, toutes les énergies ont suivi cette tendance, dont le gaz. Un des effets est de permettre au géant russe Gazprom de nourrir des ambitions de développement, avec des moyens financiers substantiels. Cette entreprise russe, essentiellement productrice, souhaite se diversifier et maîtriser davantage la distribution (pile le créneau de GDF). Plusieurs entreprises européennes sont ainsi convoitées. Commence alors une valse de mariages et d’alliances, chacun espérant qu’une fusion, rendant une OPA plus coûteuse, détournera le prétendant russe vers d’autres proies. Le couple GDF-Suez pèserait 65 milliards d’euros, ce qui semble suffisant pour mettre cette nouvelle entité à l’abri. Mais pour qu’un mariage se fasse, il faut la part de l’Etat dans le nouveau groupe ne soit pas majoritaire, sinon, quelle entreprise accepterait une alliance dans laquelle elle se retrouverait nationalisée de fait... Ce n’est clairement pas le souhait de Suez. Un autre effet de la flambée du prix des énergies est de rendre rentables des projets qui ne l’étaient pas, car il semble que l’énergie va rester chère un certain temps. Il serait donc idiot de rester figé sur des positions alors que le monde change.

Sur le fond de ce dossier, je n’ai pas de position tranchée, mais je n’y suis pas défavorable. Ce projet de loi sur le secteur de l’énergie est conçu pour laisser à GDF (et au gouvernement) les mains libres pour mener à bien des rapprochements et des projets industriels, dont celui avec Suez, mais aussi d’autres éventuellement. Thierry Breton garde le souvenir du désastre de France-télécom, qui a été obligée de payer son développement à l’étranger en cash, car l’échange d’actions était impossible, l’Etat devant garder une participation majoritaire. Il s’agit de ne pas répéter la même erreur pour GDF à la veille d’importantes restructurations dans le secteur de l’énergie. Si on lit le projet de loi (ce que tous ne semblent pas avoir fait), on se rend compte que l’Etat garde de toute façon 34%, qui est la minorité de blocage, ainsi qu’un droit de veto sur la cession d’actifs jugés stratégiques. Reste à savoir comment tout cela va être utilisé, mais sur le papier, des garanties existent pour préserver le service public.

Encore une fois, la politique française se complaît dans l’idéologie et masque ainsi son impuissance, car pour les patrons de GDF et de Suez, c’est à Bruxelles, devant la Commission européenne, que se joue réellement l’avenir de leur projet.