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Le vote, les embouteillages et le Traité de Lisbonne

Vous avez tous entendu dire à propos d’une élection « les Français ont voté pour le pouvoir d’achat » ou « le non était un non à Chirac ». Ce genre d’arguments est particulièrement utilisé à propos du Traité de Lisbonne, le défunt TCE ressuscité. Je vais essayer de démontrer que cet argument n’est pas recevable et qu’à travers une élection les Français ne disent... rien.

Tarde, Bruno Latour, Raymond Boudon, Bolstanski et quelques autres sociologues ont fort bien montré que la vision de Durkheim d’une société qui existerait en soi est une fiction. Que la société est un phénomène émergent à la suite de transactions au sein d’un réseau qui lui-même n’existe que pour autant qu’existent des véhicules qui l’actualisent.

Ainsi, le résultat d’une élection (le véhicule) est l’assemblage de quelques millions de micro-décisions, d’arbitrages individuels sur des préférences personnelles qui donnent un agrégat macro-sociologique, un comportement collectif. Ce résultat n’a aucune raison d’être cohérent avec les désirs des acteurs, c’est parfois même tout le contraire dans un embouteillage où les désirs agrégés de chacun aboutissent à un blocage généralisé.

Le vote n’est pas très différent. Rien ne permet de dire que le résultat reflète les préférences de chacun des électeurs. La démonstration en a été apportée par une étude en situation réelle d’élection où l’on a demandé aux électeurs de noter par ordre de préférence chaque candidat. Les préférences politiques ainsi exprimées ont été différentes du vote (Bayrou aurait été élu !). Je ne dis pas que ce système soit supérieur, il démontre juste la non-cohérence des votes et des préférences.

On ne peut donc conclure d’un résultat macro le sens des comportements micros. Il y a eu 53 % des votes exprimés pour Nicolas Sarkozy et on ne peut rien en dire de plus. Pourtant nombreux sont ceux qui ne se gênent pas pour dire que les Français ont ainsi validé le Traité de Lisbonne.

L’électeur est rationnel. Dans chaque candidat et son programme, l’électeur a des préférences, des rejets. Pourtant, il en choisit un et c’est rationnel. Mais dire que les Français ont voulu ceci ou cela, c’est manipuler la réalité.

Dans le champ politique après une élection, se joue donc un combat pour donner un sens à la réalité du vote, pour construire la réalité, pour faire exister des groupes à partir d’agrégats disparates sans intentionnalité. L’intention attribuée à un groupe est une construction artificielle, fragile et n’attends généralement pas le résultat d’une autre élection pour voler en éclat, par exemple à l’occasion d’une réforme impopulaire, comme le Traité de Lisbonne. Dans ces occasions, des intellectuels se mobilisent pour tenter de retrouver les profits en termes de pouvoir que procure le prestige du vote. Et ceci, pour éviter le coût d’un débat qui devrait normalement avoir lieu.

En votant pour un des trois candidats en position éligible, les Français ne se sont tout simplement pas prononcés sur le Traité de Lisbonne. Et faire de la politique, c’est discuter de ce choix.

par Le péripate lundi 11 février 2008 - 17 réactions
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Les réactions les plus appréciées

  • Par RilaX (xxx.xxx.xxx.29) 11 février 2008 16:11
    RilaX

    En france on est tres bon pour moduler la portée des scrutins selon ses désirs.

    Le non de 2005, etait un non a Chirac, pour certain ; c’etait donc un vote à porté nationale mais qui portait sur une question européene.

    Le vote Sakozy de 2007 etait, selon les memes, un oui au traité de lisbonne ; c’est donc un vote à porté européene mais qui portait sur une question nationale.

     

    Cette version de la réalité les arrange. Et pas qu’un peu. Car si on considerait, bêtement, que les francais aient repondu aux questions posé en tenant compte de la portée de leur vote, ils ont répondu non en 2005 parceque le texte qu’on leur proposait ne leur convenait pas (plus petit denominateur commun du non) ; et ils ont voté Sarkozy en 2007 parcequ’ils se sont dit que ce serait le meilleurs choix pour devenir président de la France. Pas plus.

     

    Parcequ’analyser le vote Sarkozy comme un vote pro traité (ou pro adoption parlementaire dudit traité) est au moins aussi clairvoyant que de considérer ce vote comme un vote machiste. Ben oui, son adversaire etait une femme, s’il a été élu c’est parceque les francais ne voulaient pas de femme au pouvoir.

     Comment ça on peut faire dire n’importe quoi à un vote ?

  • Par Le péripate (xxx.xxx.xxx.15) 11 février 2008 16:22
    Le péripate

    Je ne crois pas, tout au contraire. Le résultat du vote sur un homme est légitime. De même que le vote sur une question. Mais le vote sur un homme ne dit rien sur la question, comme le vote sur la question ne dit rien sur l’homme. D’où l’importance de garder des dispositifs distincts : on élit un représentant, et on décide sur une question.

    L’étude montre cependant que le dispositif électoral est perfectible. Mais mon but n’était pas de faire de l’ingénierie électorale. mais de dénoncer les manipulations du sens du vote.

     

  • Par Le péripate (xxx.xxx.xxx.15) 11 février 2008 16:26
    Le péripate

    Il n’y a pas qu’en France. Interpréter une élection (ou un sondage) est un enjeu de pouvoir. C’est pour ça que j’ai fait ce billet, pour fournir au lecteur un outillage théorique pour résister aux manipulations.

  • Par bodidharma (xxx.xxx.xxx.91) 11 février 2008 15:21
    bodidharma

    Entretien accordé par V. Hugo .....La personne dont il parle est Napoléon III
     
     ENTRETIEN AVEC VICTOR HUGO
    Vous semblez vous tenir très informé de l’actualité politique française. Quel regard portez-vous sur notre nouveau président ?
    Victor Hugo : Depuis des mois, il s’étale ; il a harangué, triomphé, présidé des banquets, donné des bals, dansé, régné, paradé et fait la roue… Il a réussi. Il en résulte que les apothéoses ne lui manquent pas. Des panégyristes, il en a plus que Trajan. Une chose me frappe pourtant, c’est que dans toutes les qualités qu’on lui reconnaît, dans tous les éloges qu’on lui adresse, il n’y a pas un mot qui sorte de ceci : habilité, sang-froid, audace, adresse, affaire admirablement préparée et conduite, instant bien choisi, secret bien gardé, mesures bien prises. Fausses clés bien faites. Tout est là… Il ne reste pas un moment tranquille ; il sent autour de lui avec effroi la solitude et les ténèbres ; ceux qui ont peur la nuit chantent, lui il remue. Il fait rage, il touche à tout, il court après les projets ; ne pouvant créer, il décrète.
    Derrière cette folle ambition personnelle décelez-vous une vision politique de la France, telle qu’on est en droit de l’attendre d’un élu à la magistrature suprême ?
    Victor Hugo : Non, cet homme ne raisonne pas ; il a des besoins, il a des caprices, il faut qu’il les satisfasse. Ce sont des envies de dictateur. La toute-puissance serait fade si on ne l’assaisonnait de cette façon. Quand on mesure l’homme et qu’on le trouve si petit, et qu’ensuite on mesure le succès et qu’on le trouve si énorme, il est impossible que l’esprit n’éprouve quelque surprise. On se demande : comment a-t-il fait ? On décompose l’aventure et l’aventurier… On ne trouve au fond de l’homme et de son procédé que deux choses : la ruse et l’argent…Faites des affaires, gobergez-vous, prenez du ventre ; il n’est plus question d’être un grand peuple, d’être un puissant peuple, d’être une nation libre, d’être un foyer lumineux ; la France n’y voit plus clair. Voilà un succès.
    Que penser de cette fascination pour les hommes d’affaires, ses proches ? Cette volonté de mener le pays comme on mène une grande entreprise ?
    Victor Hugo : Il a pour lui désormais l’argent, l’agio, la banque, la bourse, le comptoir, le coffre-fort et tous les hommes qui passent si facilement d’un bord à l’autre quand il n’y a à enjamber que la honte…Quelle misère que cette joie des intérêts et des cupidités… Ma foi, vivons, faisons des affaires, tripotons dans les actions de zinc ou de chemin de fer, gagnons de l’argent ; c’est ignoble, mais c’est excellent ; un scrupule en moins, un louis de plus ; vendons toute notre âme à ce taux ! On court, on se rue, on fait antichambre, on boit toute honte…une foule de dévouements intrépides assiègent l’Elysée et se groupent autour de l’homme… C’est un peu un brigand et beaucoup un coquin. On sent toujours en lui le pauvre prince d’industrie.

    Et la liberté de la presse dans tout çà ?
    Victor Hugo (pouffant de rire) : Et la liberté de la presse ! Qu’en dire ? N’est-il pas dérisoire seulement de prononcer ce mot ? Cette presse libre, honneur de l’esprit français, clarté de tous les points à la fois sur toutes les questions, éveil perpétuel de la nation, où est-elle ?

    Etranges similitudes ?

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