La France est le paradis des hommes politiques. Ils peuvent postuler à une variété de postes d’élus qui leur permettent de se construire des carrières enviables. Quand ils obtiennent un mandat national, ils n’oublient pas de définir des règles toujours plus à leur avantage.
Les Français aiment-ils les politiques ? De nombreux sondages affirment que c’est plutôt non. Mais les hommes politiques aiment tous la France et les français, qui sont si bon avec eux. Le millefeuilles territorial dont on parle temps ces jours-ci ne mobilise-t-il pas quelque 400.000 élus locaux et les 6.000 élus territoriaux, chacun d’entre eux affichant son engagement vertueux dans la défense de nos intérêts. La cerise sur le millefeuilles, c’est le mandat national de député ou de sénateur, dont rêvent nos 6.000 élus territoriaux. Les opportunités de se faire élire quelque part sont plus nombreuses dans notre pays que dans tout autre.
Observons notre représentation au niveau national. C’est l’élu français qui représente le moins de citoyens comparé à tous les autres pays, à l’exception de l’Italie. Lorsque l’élu national français représente 68.000 de ses concitoyens, dans les autres pays, un élu national représentera 75.000 espagnols, 80.000 canadiens, 94.000 anglais, 120.000 allemands, 176.000 japonais, jusqu’à … 570.000 citoyens des Etats-Unis. Que l’on sache, ces pays ne sont pas moins démocratiques que le nôtre.
Ils sont ainsi nombreux les politiques, plus nombreux que dans les autres pays similaires au nôtre, à prendre soin de nous. Il est certain que nous devons trouver des avantages à être ainsi choyés. Nous y gagnons en particulier :
- des déficits annuels systématiques du budget public et de celui de la sécurité sociale depuis plus d’une génération,
- des dépenses publiques qui dépassent la moitié des dépenses totales du pays,
- une dette que les dirigeants de droite et de gauche ont tous fait exploser : la fusée de la dette a décollé avec Giscard d’Estaing, puis a crevé tous les plafonds de Mitterrand à Sarkozy, en passant par Chirac,
- la multiplication par 10 du volume des lois françaises au cours d’une génération,
- des gouvernements qui affirment chacun vouloir engager une guerre impitoyable contre le chômage, guerre de trente ans, jamais gagnée, deviendra-t-elle une guerre de cent ans ?
- la préservation systématique des intérêts des classes dominantes - au premier rang desquelles les baby-boomers et les agents du secteur public - au détriment des exclus du système, les personnes « issues de la diversité » et les jeunes, qui devront néanmoins payer les dettes de leurs aînés,
- une compassion de tous les instants, qui fait courir nos gouvernants et nos élus vers nos malheurs quotidiens, qui en limousine, qui en hélicoptère, qui en jet privé. Ah que ces voix brisées, ces enrouements, ces larmes esquissées sont émouvants au journal de 20 heures …
L’attention qu’ils nous portent devrait les mener au paradis. Mais non, ils n’iront pas au paradis, car ils y sont déjà. Là où un député ou un sénateur français reçoit des indemnités mensuelles de 12.000 € (hors frais de secrétariat et de déplacement), l’allemand recevra 11.450 € (mais les élus du Bundesrat, désignés par les länder, ne perçoivent aucune indemnité) , le sénateur américain 8.900 € (au cours actuel du dollars), et l’élu de la chambre des communes britannique 8.772 €.
Nos députés et sénateurs pensent aussi à l’avenir, à leur avenir. Les députés et sénateurs doivent-ils cotiser pendant 40 années comme tout français pour obtenir le droit à une retraite pleine ? Non. Moins de 18 ans de cotisations suffisent au sénateur. Le député est moins bien loti : il lui faudra cotiser pendant 22,5 années pour avoir une retraite pleine. Pourquoi donc les élus nationaux des autres pays ne viennent-ils pas prendre des exemples chez nous ? L’élu canadien doit cotiser 33 ans, le député du Bundestag allemand devra cotiser 40 ans, le moins bien loti étant l’élu anglais à la chambre des communes, qui devra réussir à se faire élire sans discontinuer sur une période de 50 ans pour avoir sa retraite complète, le pauvre !
On comprend que les candidats à cette sinécure soient nombreux. Encore faut-il avoir le profil et le temps. Le site web de l’Assemblée Nationale clame que la composition de la chambre est représentative de la population française. Rien n’est moins vrai. Une analyse sur l’origine professionnelle des députés de l’actuelle mandature montre que 52 % d’entre eux sont issus du secteur public, 22 % sont médecins ou avocats, 23,5 % viennent de l’industrie et du commerce. Les femmes qui constituent plus de la moitié de la population ne sont représentées que par 20 % d’élues féminines au Sénat et à l’Assemblée. La moyenne d’âge des députés est de 57 ans (elle atteindra 60 ans à la fin de la législature : on comprend qu’à cet âge, ils défendent leurs retraite !). Nous n’évoquerons pas la présence anecdotique de « représentants de la diversité », l’interdiction des statistiques ethniques ne nous permettant pas de comparatif.
Rien n’est plus facile pour un fonctionnaire que de s’engager dans une campagne électorale. Il la mène en continuant à percevoir son traitement. Lorsqu’il est élu, il se met en disponibilité, et si à la fin d’un premier mandat, les urnes lui sont défavorables, il lui suffit de réintégrer son corps pour percevoir un salaire, même s’il n’a pas encore un travail. Pour les citoyens ordinaires, c’est différent : le travail précède le salaire, et il leur est difficile de trouver du temps pour mener une campagne sans prendre de gros risques professionnels.
Comment les français, si soucieux d’égalité, tolèrent-ils une telle distorsion de la représentativité de leurs élus ? S’agit-il d’un phénomène nouveau ? Pour tenter de répondre à cette question, nous nous sommes tournés vers un des premiers sociologues français, Edmond Demolins, qui dirigeait au XIXème siècle une revue intitulée « La science sociale ». Edmond Demolins a analysé l’origine professionnelle des députés élus de l’année 1897. Le résultat dévoile une incroyable stabilité de la représentation des français à la chambre des députés :
- En 1897, les fonctionnaires et les professions libérales totalisent 72,8 % des députés.
- En 2007, les agents du secteur public ou parapublic et les professions libérales (médecins et avocats surtout) occupent 73,8 % des siéges de députés.
De leur côtés, les représentants du secteur productif (industrie, commerce, agriculture) qui occupaient 27,2 % des sièges de députés en 1897, en ont toujours 26,2 % 110 ans plus tard !
On ne peut qu’être stupéfait d’un tel immobilisme qu’aucun des évènements majeurs du XXème siècle n’est venu bouleverser : deux guerres mondiales, une crise économique majeure, l’avènement et la fin du communisme, la shoah, la fin de la colonisation, la naissance de la société de l’information.
Sources (pour en savoir plus) :
Base de données "PARLINE" : http://www.ipu.org/parline-f/parlin...
HUMANDEE : http://www.humandee.org/spip.php?ru...
Assemblée Nationale : http://www.assemblee-nationale.fr

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