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Accueil du site > Actualités > Politique > Les sept vies de Simone Veil (2/2)

Les sept vies de Simone Veil (2/2)

« Françoise Giroud me l’avait décrite comme une sorte de déesse grecque, Minerve au port altier et aux yeux vert émeraude. Elle m’intimide beaucoup, mais c’est surtout sa façon de parler, simple, sans esbroufe, parfois sans construction, qui m’intéresse. Cette femme ne parle pas comme les autres leaders politiques. (…) Cette femme est rassurante. On me dit qu’elle a parfois mauvais caractère et que ses collaborateurs sont soumis à dure épreuve. » (Michèle Cotta, le 13 novembre 1974, à propos de Simone Veil dans ses "Cahiers secrets de la Ve République"). Seconde partie.

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Simone Veil aurait eu 90 ans ce 13 juillet 2017. Retour sur une vie à facettes multiples. Après avoir évoqué ses premiers pas dans la vie publique, la voici très appréciée des Français et reconnue internationalement. Elle faisait partie de ce centrisme de conviction, un roc à l’horizon bien établi, le contraire du caractère mou.

Si sa famille naturelle était le Centre des démocrates sociaux (le seul parti qui l’a soutenue aux élections européennes de juin 1989), Simone Veil n’a cependant jamais adhéré à aucun parti politique et a toujours refusé l’esprit partisan. Elle était prête à donner raison à des responsables de l’autre bord politique si elle pensait qu’ils avaient raison, refusant le jeu des postures, stérile et orgueilleux.

Sa position politique était basée sur les vrais clivages, pas sur des clivages artificiels : « À gauche pour certaines questions, à droite pour d’autres. Ce qui est important, c’est le clivage entre, d’une part, la liberté et le pluralisme, et, d’autre part, le totalitarisme. » ("L’heure de vérité", Antenne 2, vers 1984).

Refusant toute faiblesse face à l’extrême droite, elle ne manquait pas de courage quand, le 7 juin 1984, des militants FN sont venus troubler l’un de ses derniers rassemblements de campagne : « Vous ne me faites pas peur. Par peur du tout ! J’ai survécu à bien pire que vous. Vous êtes des SS aux petites pieds… Vous êtes ridicules, allez vous coucher ! ».

Elle a quitté le gouvernement pour tenter l’aventure européenne, même si, auparavant, elle avait montré un intérêt à la (nouvelle) mairie de Paris en mars 1977 (Valéry Giscard d’Estaing avait déjà son propre candidat, Michel d’Ornano).


5. Simone Veil et l’Europe

L’Europe : « J’y pensais constamment en déportation. Et je ne comprenais pas qu’on n’ait pas tiré la leçon des horreurs de 14-18. ».

Il y a sans doute eu plus de courage à avoir voulu la réconciliation franco-allemande après la guerre qu’à avoir réussi à faire adopter la loi sur l’IVG. C’était pourtant logique : la paix ne sera définitivement acquise que lorsque les peuples seront unis. Par ailleurs, le nazisme n’était pas allemand mais idéologique et aurait pu se développer dans un autre pays. En poste à Wiesbaden puis à Stuttgart (pour préparer l’ENA), Antoine Veil a même fait déménager la famille en Allemagne au début des années 1950.

C’était donc pour Simone Veil un grand honneur que le choix de Valéry Giscard d’Estaing de lui proposer la tête de la liste UDF aux premières élections européennes au suffrage universel direct, des élections voulues par le Président français et par le Chancelier allemand Helmut Schmidt.

Non seulement sa liste a fait le meilleur score le 10 juin 1979, avec 27,6% (devant la liste de François Mitterrand) mais Simone Veil a été élue dans la foulée Présidente du Parlement Européen du 17 juillet 1979 au 18 janvier 1982 (elle a succédé à l’ancien Premier Ministre italien Emilio Colombo). Pendant ce mandat, elle fut reçue dans les capitales européennes comme un chef d’État. Son directeur de cabinet Enrico Vinci a raconté : « Le monde découvrait soudain l’existence politique d’une Europe dont la démarche n’avait paru alors que strictement économique. » ("Le Monde"). Après la défiance des députés européens RPR, elle a renoncé à rester candidate à sa succession le 18 janvier 1982 au troisième tour pour éviter l’élection d’un socialiste (ce fut le socialiste qui fut pourtant élu, malgré son désistement). Elle présida la commission des affaires juridiques jusqu’à la fin de son premier mandat (entre 1982 et 1984).

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Tête de liste de l’opposition unie UDF-RPR, Simone Veil fut réélue le 17 juin 1984 avec le score magistral de 43,0% des voix, loin devant la liste de Lionel Jospin (plus du double en voix et en sièges). En revanche, sa dernière aventure électorale fut pleine d’amertume puisque le 18 juin 1989, tête d’une liste centriste …contre la liste menée par Valéry Giscard d’Estaing, elle n’a obtenue que 8,4% des voix, en cinquième position derrière les listes menées par VGE, Laurent Fabius, Jean-Marie Le Pen et Antoine Waechter. Du 24 juillet 1984 au 23 juillet 1989, elle fut présidente du groupe des libéraux et démocrates au Parlement Européen. Après l’échec de 1989, Valéry Giscard d’Estaing fut heureux de lui prendre la présidence du groupe des libéraux et démocrates.

La réalité électorale montre que lorsqu’elle ne combattait pas seule sur le terrain politique, elle gagnait beaucoup de voix (alliance avec Valéry Giscard d’Estaing en 1979, avec Jacques Chirac en 1984), mais lorsqu’elle était seule, il lui manquait beaucoup de réserves de voix, malgré sa grande popularité.

Par ailleurs, elle a reçu en 1981 à Aix-la-Chapelle le prestigieux Prix Charlemagne, qui récompense les personnalités marquantes qui ont œuvré pour la construction européenne (parmi les lauréats : Alcide De Gasperi en 1952, Jean Monnet en 1953, Konrad Adenauer en 1954, Winston Churchill en 1955, Paul-Henri Spaak en 1957, Robert Schuman en 1958, George Marshall en 1959, Edward Health en 1963, Antonio Segni en 1964, Roy Jenkins en 1972, Leo Tindemans en 1976, Walter Scheel en 1977, Constantin Karamanlis en 1978, Emilio Colombo en 1979, Juan Carlos Ier en 1982, Karl Carstens en 1984, Henry Kissinger en 1987, François Mitterrand et Helmut Kohl en 1988, Frère Roger en 1989, Gyula Horn en 1990, Vaclav Havel en 1991, Jacques Delors en 1992, Felipe Gonzalez en 1993, Franz Vranitzky en 1995, Roman Herzog en 1997, Bronislaw Geremek en 1998, Tony Blair en 1999, Bill Clinton en 2000, Valéry Giscard d’Estaing en 2003, Jean-Paul II en 2004, Carlo Ciampi en 2005, Jean-Claude Juncker en 2006, Javier Solana en 2007, Angela Merkel en 2008, Donald Tusk en 2010, Jean-Claude Trichet en 2011, Wolfgang Schäuble en 2012, Herman Van Rompuy en 2014, Martin Schulz en 2015, le pape François en 2016).


6. Simone Veil et sa popularité

Simone Veil fut longtemps l’une des personnalités (politiques ou publiques) les plus aimées par les Français pendant longtemps. Dès 1978, elle était devenue premier-ministrable, sous Valéry Giscard d’Estaing pour remplacer Raymond Barre ou encore sous François Mitterrand dans le cadre d’une cohabitation. Le Premier Ministre Michel Rocard a voulu la nommer dans son gouvernement en 1988 mais François Mitterrand s’y opposa (ce dernier n'a jamais cherché à la séduire).

Ce fut sans doute grâce à cette grande popularité qu’elle a été appelée par le Premier Ministre Édouard Balladur pour siéger, presque vingt ans plus tard, dans son gouvernement, comme "numéro deux", avec le titre de Ministre d’État, Ministre des Affaires sociales, de la Santé et de la Ville du 30 mars 1993 au 11 mai 1995, lors de la deuxième cohabitation. Elle avait été réticente à accepter une nouvelle aventure ministérielle mais ses enfants lui ont dit : « À quoi ça sert ta popularité ? Tu la gardes comme ces gens qui ont un magot, et se font enterrer avec… ».

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Édouard Balladur avait composé son gouvernement selon le principe contraire à la composition des gouvernements d’Édouard Philippe, en intronisant les principaux chefs ou leaders de partis qui composaient la majorité : Charles Pasqua (RPR) à l’Intérieur, Pierre Méhaignerie (CDS) à la Justice, François Léotard (PR) ) la Défense, Alain Juppé (RPR) aux Affaires étrangères et François Bayrou (CDS) à l’Éducation nationale, Nicolas Sarkozy (RPR) au Budget, François Fillon (RPR) à la Recherche, etc.


7. Simone Veil et son ancrage institutionnel

Simone Veil a quitté le gouvernement après l’élection de Jacques Chirac à la Présidence de la République. Elle avait alors 67 ans. À partir de cette période, elle fut surtout honorée dans des missions d’honorable sage de la République dans plusieurs institutions.

Après 1995, elle s’impliqua personnellement en faveur de la paix dans les Balkans alors que la guerre y sévissait. En 1997, elle fut nommée présidente du Haut Conseil à l’intégration. Puis, elle fut nommée membre du Conseil Constitutionnel du 8 mars 1998 au 5 mars 2007 par le Président du Sénat René Monory. Le 8 mars 2004, lors de la fin du mandat du Président du Conseil Constitutionnel Yves Guéna (qui avait succédé à Roland Dumas, démissionnaire pour des raisons judiciaires), il avait été question que Simone Veil lui succédât (finalement, Pierre Mazeaud fut nommé).

Simone Veil fut aussi nommée le 11 janvier 2008 par le Président Nicolas Sarkozy à la tête du Comité de réflexion sur le préambule de la Constitution (décret du 9 avril 2008) visant à prévoir un nouveau principe constitutionnel, celui de diversité. Le rapport qu’elle a rendu le 19 décembre 2008 propose au contraire de ne rien modifier dans la Constitution.

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Enfin, sollicitée par François Jacob et Maurice Druon, Simone Veil fut élue le 20 nombre 2008 membre de l’Académie française pour succéder à Pierre Messmer et a été reçue par Jean d’Ormesson le 18 mars 2010.


Panthonisée ?

Parce que beaucoup de Français ont admiré Simone Veil, hors de l’esprit de clan, hors de toute arrière-pensée politicienne, et bien avant sa disparition évidemment, elle avait déjà façonné sa propre légende. Son caractère (qu’elle avait "mauvais") pouvait rassurer sur sa réalité humaine : une personne n’est jamais tout exceptionnelle, elle a toujours ses faces d’ombre. Son fils Jean expliquait le 5 juillet 2017 que la vie vécue à Auschwitz lui avait apporté, définitivement, une gravité dans le cœur qu’on pouvait ressentir en la côtoyant : aucune familiarité et toujours une certaine distance humaine, qui n’était pas contraire à une marque d’attention, mais qui était comme un réflexe. Elle était toujours "à côté", à côté du jeu politique, à côté des sourires hypocrites à paillettes, à côté des modes médiatiques qui voulaient qu’une personnalité politique aille se mettre en pyjama (selon l’expression de De Gaulle) dans les émissions de variétés les plus abêtissantes.

Elle était un roc, une structure, un fil, à la fois un cheminement et un but. Elle n’a jamais vraiment représenté les Français, si ce n’est trois fois en tête de listes aux élections européennes (en juin 1979, juin 1984 et juin 1989) dans un mode de scrutin qui ne laissait aucune incertitude sur son élection ou sa réélection.

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Elle avait pourtant toutes les qualités pour être élue la première femme Présidente de la République. Car elle n’aurait pas été d’abord femme, mais avant tout la représentante de ce courant démocrate, libéral, social, européen que voulaient voir émerger son époux Antoine Veil, mais aussi, une des personnalités qu’elle détestait pourtant, François Bayrou, et qu’a réussi à faire gagner en 2017 l’actuel Président Emmanuel Macron. Pour cela, il aurait fallu qu’elle "se salît les mains", qu’elle décidât de faire de la "politique politicienne" pendant une vingtaine d‘années au moins, qu’elle conquît un parti politique et qu’elle menât des troupes jusqu’à la victoire élyséenne, et cela pouvait avoir, à ses yeux, un aspect dérisoire et ridicule.

Elle se trompait certainement quand elle disait que les Français n’auraient pas été encore prêts pour une femme à l’Élysée, c’était surtout qu’elle n’était pas prête à faire beaucoup de concessions à ses convictions sur l’autel de ses ambitions. Aujourd’hui, la République française reconnaît à sa juste valeur l’une de ses grandes figures et si le Panthéon reste, lui aussi, du domaine du dérisoire, s’il permet de faire connaître sa trajectoire exceptionnelle au fil des générations, ce sera toujours un avantage sur le néant…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (13 juillet 2017)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
"La femme préférée des Français" par Annick Cojean et Agathe Logeart ("Le Monde" du 22 juin 1993).
Simone Veil, un destin français.
L’hommage de la République à Simone Veil.
Discours d’Emmanuel Macron en hommage à Simone Veil le 5 juillet 2017 aux Invalides (texte intégral).
Discours de Jean Veil et Pierre-François en hommage à leur mère Simone Veil le 5 juillet 2017 aux Invalides (texte intégral).
Simone Veil, une Européenne inclassable.
Simone Veil académicienne.
Discours de réception de Simone Veil à l’Académie française (18 mars 2010).
Discrimination : rien à changer.
Rapport du Comité Veil du 19 décembre 2008 (à télécharger).
Antoine Veil.
Bernard Stasi.
Bernard Stasi et Antoine Veil.
Denise Vernay.
Ne pas confondre avec Simone Weil.


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2 réactions à cet article    


  • zygzornifle zygzornifle 6 août 10:56

    s’il y a sept vies c’est qu’il y a eut sept morts 


    • baleti baleti 7 août 11:15

       Simone Veil n’a cependant jamais adhéré à aucun parti politique

      Je sais pas se qu’est la franc maçonnerie, la kabbale

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