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Libéralisme et égalité des chances, une hypocrisie ?

Le libéralisme sacralise la réussite individuelle, l’effort, la prise de risque, le travail. On retrouve cette notion dans la plupart des discours libéraux. Le libéralisme insiste aussi sur le droit à la propriété qui doit être solide pour inciter la création de richesse et leur bonne gouvernance. La privatisation systématique, y compris des ressources naturelles, est un credo libéral (1). Cette privatisation s’accompagne d’un refus de l’Etat-providence et des droits de succession.

 

La vision libérale nous garantit une réussite pour tous ceux qui auront un talent ou qui feront beaucoup d’efforts. Cette prime à l’effort serait un des principaux moteurs du libéralisme. Il existerait une forme d’égalité des chances que les Anglo-Saxons appellent equal opportunity, littéralement la liberté d’opportunité. Or l’héritage, au sens biologique, culturel et financier, est un facteur essentiel de la réussite sociale.

La sociologie, science humaine relativement jeune, a mis en évidence un phénomène majeur qui contredit cette liberté d’opportunité : le déterminisme social.

En effet on assiste à la mise en place d’une stratégie de perpétuation, décrite par Berthelot (2) : les enfants issus de parents à hauts revenus font des études plus poussées, et ensuite gagnent plus d’argent. Malgré l’existence de quelques success stories, les chiffres sont sans appel : 62% des élèves des grandes écoles d’ingénieurs et de commerce sont enfants de cadres supérieurs, de médecins, d’enseignants, d’ingénieurs, et 10%, enfants d’instituteurs, d’infirmiers ou de techniciens. En comparaison, la proportion des cadres supérieurs et professions libérales dans les familles françaises déclarant avoir un enfant entre 18 et 25 ans (recensement de 1999) est de 13,6%(3).

 

On peu aussi parler de capital social. Géographiquement, les ménages forment de plus en plus des communautés de même niveau social, ce qui permet d’avoir des réseaux de relations. Ces réseaux sont très importants ; en France on estime que 50% des emplois sont obtenus grâce à des relations. Évidemment, ces relations sont dans le même niveau social que les groupes. Pour caricaturer on pourrait dire qu’un jeune issu d’une communauté aisée se fera pistonner pour avoir une bonne place, alors qu’un jeune de banlieue trouvera au mieux un job dans le kebab du coin. L’accès au marché du travail caché, c’est-à-dire les offres d’emplois jamais publiées, est aussi permis par les réseaux de relations. Des experts affirment que 80 à 85% des emplois disponibles ne font pas l’objet d’offres.

Une étude intéressante avait mis en évidence que des gens qui avaient eu un grand succès dans les affaires en partant de rien avaient souvent eu une vie mouvementée et difficile dans leur enfance : c’est notamment le cas du patron de Virgin, Charles Branson, dyslexique, mauvais élève, auquel un proviseur avait dit :  "Tu finiras en prison ou milliardaire." Être né pauvre et devenir riche (légalement) est donc difficile, sauf pour quelques individus exceptionnels.

La vision darwinienne consiste à dire que certains groupes sociaux sont naturellement désavantagés, et qu’en conséquence il est inutile de les aider. Ce genre de discours justifierait par exemple la réduction de l’effort d’éducation et d’aide sociale. On retrouve cette idée dans les publications de Richard Lynn, qui explique les différences de réussite des sociétés par le QI moyen de leur population (4). Au-delà de ce point de vue, qui se nourrit de racisme social et ethnique, les études scientifiques montrent que la génétique explique 40 à 80% du score du QI (5). L’individu, ne pouvant influer sur sa génétique ni sur celle de ses descendants, aurait donc une partie de ses capacités fixée par avance, quels que soient ses efforts. L’égalité des chances ne serait donc pas un état naturel, cela se vérifie aisément par la théorie de l’évolution : éliminer les inadaptés pour faire progresser l’espèce.

L’autre facteur de réussite important qui ne dépende pas de l’effort de l’individu est l’héritage financier. Démarrer dans la vie avec un capital est un avantage considérable. Alfred Nobel a dit de l’héritage : Ils vont trop souvent à des incapables et n’apportent que des calamités par la tendance à l’oisiveté qu’ils engendrent chez l’héritier. Un adage populaire dit « la première génération crée la fortune, la seconde la fait fructifier, la troisième la dilapide ». Au delà de la mauvaise gestion supposée de ces patrimoines, on peut s’interroger sur l’effet des héritages sur la réussite individuelle et donc sur le mérite réel des individus. Quelle est l’utilité économique et sociale des patrimoines de rente ? Si on regarde la situation en Amérique latine, il est clair qu’une trop grande accumulation de capital entraîne une sous-utilisation de ce capital : on se satisfait de faibles rendements qui permettent d’avoir un très bon niveau de vie sans faire d’effort.

Ceux qui réussissent sont souvent issus de famille de haut niveau social, ils font des longues études comme leurs parents et de plus, ils possèdent un capital financier pour démarrer dans la vie. De quoi réussir presque à coup sûr, car ils cumulent quasiment tous les facteurs de réussite. C’est le cas des fameuses 40 000 familles nucléaires tenant l’économie d’après Michel Pinçon (6). Comment dans ce cas juger de leur mérite, dans la mesure où les efforts qu’ils ont accomplis sont relativement faibles ?

L’égalité des chances est donc incompatible avec les réalités biologiques, sociales et financières. Pour se rapprocher de l’égalité des chances, on pourrait essayer d’uniformiser la société.

Supprimer l’héritage financier ? Les biens des anciennes générations seraient mis en commun, et ainsi tous les jeunes qui se lancent dans la vie auraient un même capital financier.
Compenser l’influence des familles ? Un système scolaire plus fort, par exemple via des internats, pour permettre aux enfants d’avoir une éducation meilleure que celle que pourraient fournir leurs parents.
Donner à tous des gènes parfaits ? Dans le film d’anticipation Bienvenue à Gataca, Andrew Nicoll décrit une société génétiquement épurée dans laquelle les parents peuvent avoir des enfants génétiquement améliorés.

Un combat à armes égales pour faire ressortir ceux qui sont vraiment les plus doués et travailleurs ? Jusqu’où est-on prêt à aller pour garantir cette égalité des chances ? Je ne suis pas franchement persuadé que cette voie soit la bonne, car l’uniformisation n’est jamais bénéfique, que ce soit sur le plan social, biologique ou même financier.

La remise en cause de l’égalité des chances est défendable si elle n’est pas hypocrite. Elle ne serait qu’une forme d’égalitarisme, car elle dépasserait le cadre libéral d’égalité devant la loi. C’est une vision cynique, mais qui a le mérite d’être honnête. Dans cette logique, le libéralisme ne soutient pas l’égalité des chances. Cela doit être dit et assumé par les libéraux. En d’autres termes, on accepte la mise en place d’une oligarchie stable, qui accepte de nouveaux entrants s’ils montrent des aptitudes exceptionnelles. Les descendants de ces oligarques seraient quasi assurés de vivre comme leurs parents. Les autres, la charité s’occupera d’eux.

 

Il est plus prudent d’admettre que l’égalité des chances est utopique et qu’en conséquence, on devra toujours compenser les différences biologiques, sociales et financières entre les individus.

Pour rétablir une forme de justice sociale, il est donc nécessaire de mettre en place des systèmes de redistribution des revenus et des capitaux. Il ne s’agit pas de mettre tout le monde au même niveau, mais de garantir à tous un niveau de vie correct, sans empêcher certains de s’enrichir tant que cela ne se fait pas aux dépens des autres.

Comme le pensait Johns Rawls (7), un traitement inégalitaire est justifié pour garantir un grand bénéfice à ceux qui sont défavorisés. Ce système doit être démocratique, transparent et loyal, mais aussi s’imposer à ceux qui ne veulent pas y participer par égoïsme.

La charité n’est pas la solution, d’une part parce que la charité ne donne aucune garantie de moyens ou de résultats, les pays qui font confiance à la charité comme les USA sont des pays riches, avec une population riche en travailleurs pauvres et en ménages surendettés. Ces associations, souvent issues de mouvement religieux ou politiques, en profiteraient pour se développer. C’est par exemple le cas du FIS en Algérie, et du Hamas en Palestine.

Seul un système institutionnel comme l’Etat-providence peut remplir ce rôle de redistribution des richesses, et mettre fin à l’hypocrisie de l’égalité des chances.

 

Bibliographie :

(1) Hardin, La tragédie des communs, 1968

(2) http://www.unige.ch/fapse/SSE/teachers/perrenoud/php_main/php_2000/2000_03.html

(3) http://www.cge.asso.fr/cadre_publications.html

(4) http://www.douance.org/qi/intelligence.htm

(5) http://www.rlynn.co.uk/pages/article_intelligence/t3.asp

(6)http://management.journaldunet.com/dossiers/050685fortune/pincon.shtml

(7) http://fr.wikipedia.org/wiki/John_Rawls

par karg se mercredi 31 janvier 2007 - 66 réactions
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  • Par caramico (xxx.xxx.xxx.229) 31 janvier 2007 10:39

    Personnellement je miserais si j’avais une entreprise sur des jeunes issus de milieu populaires qui ont réussi a passer déjà le cap des études réussies.

    Leur potentiel est sûrement supérieur à celui du fils à papa désabusé qui est arrivé au même niveau par piston, ou à coup de cours particuliers chèrement payés.

  • Par Ronny (xxx.xxx.xxx.50) 31 janvier 2007 10:36
    Ronny

    @ auteur

    Très intéressant article.

    J’aime beaucoup votre rapprochement entre libéralisme et Darwinisme, non seulement parce que je le fais aussi, mais parce qu’il explique le fonctionnment du système libéral en profondeur...

    Il "faut" des riches et des pauvres, il y a des proies et des prédateurs, on "nait" riche et on grandit dans un milieu riche, ou dans un milieu pauvre et on reste pauvre. Le milieu ou la société sélectionnent les mieux adaptés. Si on dispose d’un avantage dans une situation donnée, il peut vous permettre de vous maintenir voire de prospérer. Difficile de dire ce qui est du discours libéral et du darwinisme là-dedans, non ?

    Plus grave à mon avis, le darwinisme décrit des phénomènes naturels avérés, et qui sont à l’origine de l’évolution des individus, des populations, des espèces. Dans la nature, les processus de sélection éliminent les "less fit", les moins adaptés, et les plus faibles disparaissent. Or toute notre histoire sociale vise à obtenir l’effet inverse. On tente de protéger les pauvres, les handicapés, les enfants, les faibles en général, même si cela reste très imparfait. Ce sont des valeurs de civilisation. Il est donc remarquable de constater que le libéralisme va à l’encontre des ces valeurs de civilisation, en nous proposant un retour en arrière social et sociétal, incompatible à mon avis, avec ce qui fait la grandeur de l’homme et de l’humanité.

  • Par yoda (xxx.xxx.xxx.52) 31 janvier 2007 11:07

    Ce n’est pas de "darwinisme" mais de néo-darwinisme (ou darwinisme social) dont il faut parler, c’est a dire une interprétation biaisée et hors-contexte (dont s’est notamment inspiré le Nazisme) de la théorie de l’évolution biologique des especes de Darwin.(Par exemple, la theorie darwinienne concerne principalement la coevolution de differentes especes ce qui ne s’applique donc pas aux differents groupes sociaux d’une meme espece...).

    Cordialement, smiley

  • Par Tristan Valmour (xxx.xxx.xxx.16) 31 janvier 2007 11:56

    Article très intéressant. Je ne suis cependant pas d’accord lorsque vous parlez de fortunes acquises légalement. A mon sens, aucune fortune acquise rapidement n’est légale. Prenons l’exemple de Bronson, que vous avez cité. Les magasins Virgin ouvrent le dimanche, et ne respectent pas la loi. L’argent est donc acquis illégalement. La loi est une variable d’ajustement. On calcule si le bénéfice retiré en trompant la loi est supérieur aux pertes encourues, si on est pris. Le respect de la loi ne vaut que pour ceux qui la craignent, soit parce qu’ils n’osent pas la tromper, soit parce qu’ils n’en ont pas les moyens.

    De plus, la loi n’est nullement égale à la morale. Or il faut pourtant en parler, de cette fameuse morale, en un temps où elle disparaît. Les gens de haute extraction, comme ceux qui ont une ambition démesurée s’affranchissent de cette morale puisqu’ils lui substituent leur propre autorité. En effet, ils deviennent leurs propres référents. La morale, le souci de l’autre, de la parole et des promesses données (si vous travaillez pour moi, vous aurez ceci et cela, je vous promets des châteaux en Espagne) sont autant de freins à la réussite financière individuelle. Parce qu’il est impossible de réussir seul ; on ne peut réussir qu’en utilisant les autres. Bref, il y a une prime à l’immoralité.

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