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Accueil du site > Actualités > Politique > Luc Chatel, ami de la philosophie ?

Luc Chatel, ami de la philosophie ?

A l’occasion de la journée mondiale de la philosophie, organisée par l’UNESCO les 18 et 19 novembre 2010, le ministre de l’éducation Luc Chatel a annoncé la mise en place dès la rentrée 2011 d’un enseignement expérimental anticipé de la philosophie dès la seconde, au lycée. Actuellement la philosophie ne s’enseigne statutairement qu’en classe terminale. Toutefois, de nombreuses expériences existent déjà dans certains lycées où quelques enseignants en sous-service proposent une préparation à cette discipline phare du Siècle des Lumières dès la première. Qu’est-ce qui peut en droit justifier une telle intention de généraliser ce type d’expérience ? Philosopher dès la seconde, n’est-ce pas prématuré ? Alors que la philosophie n’est enseignée qu’en Terminale depuis l’invention du baccalauréat au 19ème siècle, cette proposition presque révolutionnaire ne cache-t-elle pas en fait un simple effet d’annonce de plus ?
 

L’effet de surprise

Cette annonce a étonné le milieu enseignant et le corps des professeurs de philosophie en particulier, dans la mesure où il ne correspondait à aucune demande précise. Absence de demande probablement due à une période de vaches maigres pour la valorisation de l’instruction, dont le résultat serait apparu comme perdu d’avance, les professeurs de philosophie ne souhaitant pas par ailleurs que leur enseignement se fasse au détriment des autres disciplines. L’attachement du Président actuel et de son ministre à cette “spécificité française” qu’est l’enseignement de la philosophie d’après son discours à la cérémonie d’ouverture ne laisse pas d’étonner (Précisons toutefois que cet enseignement n’est pas si spécifique que cela, puisqu’il y a aussi de la philosophie au lycée au Portugal, en Italie, en Belgique etc.).

Peu soupçonnable d’avoir lu et compris l’Esprit des Lois de Montesquieu, le Contrat Social de Rousseau ou encore le Traité théologico-politique de Spinoza, un président qui a systématiquement dénié la séparation des pouvoirs, les principes de volonté générale ou encore de laïcité paraît difficilement favorable à la philosophie. On se souvient aussi de la polémique embarrassante pour le candidat Sarkozy déclenchée par ses propos à tendance eugéniste sur les pédophiles, à l’occasion d’un entretien "philosophique" avec Michel Onfray.

Les intentions affichées

On ne peut toutefois que se féliciter des intentions affichées par le Ministre de l’éducation : “Héritiers des Humanistes, de Descartes, des Lumières, nous nourrissons en effet une passion du vrai et de la raison, un goût invétéré pour le débat et l’échange”... “Car, Mesdames, Messieurs, jamais sans doute le monde n’a eu autant besoin de philosophie. À l’heure, en effet, d’une mondialisation qui inquiète et incite parfois au repli sur soi et aux préjugés identitaires, nous avons plus que jamais besoin de tisser les liens de l’échange, du partage, de la compréhension, d’ouvrir nos horizons pour dépasser nos préjugés.” On retrouverait presque les accents du discours refondateur de l’enseignement de la philosophie que fût celui d’Anatole de Monzie, ministre de l’instruction publique en 1925.

De fait, l’enseignement de la philosophie a pour but, non pas seulement d’apprendre à parler et à écrire correctement en acquérant une culture littéraire comme en français, mais de former l’esprit critique vis-à-vis des opinions toutes faites, à commencer par les siennes, pour apprendre “par l’humilité du doute” comme le dit fort bien le ministre, à développer “la puissance de la raison” et ainsi à construire “un dialogue apaisé” avec autrui et entre les cultures, au moyen notamment de l’étude d’auteurs qui ont apporté des éléments décisifs sur les différentes questions abordées. Sans cela, l’idéal républicain de la citoyenneté, c’est-à-dire d’exercice de la participation éclairée aux décisions collectives, idéal issu des Lumières et de la Révolution qui en a découlé, n’est et ne reste bien souvent qu’un vain mot.

N’est-ce pas trop tôt ?

Dans une interview au Monde, Fabrice Guillaumie, un professeur de philosophie qui enseigne déjà sa discipline dès la première, considère qu’il serait prématuré d’enseigner la philosophie dès la seconde avec le raisonnement suivant : la philosophie s’appuie principalement sur des concepts, or les élèves de terminale ont déjà de grandes difficultés à manier l’abstraction conceptuelle ; donc enseigner la philosophie dès la seconde est prématuré. De fait, les notions abordées en cours de philosophie sont au fondement de notre culture et ne sont donc pas immédiatement de l’ordre du concret : qu’est-ce que savoir ? la vérité est-elle accessible ? la raison peut-elle nous rendre plus libres ? y a-t-il un bien commun ?

Mais il est facile de retourner l’argument : si les élèves de terminale ont des difficultés avec l’abstraction et la construction logique des raisonnements qui en découlent, c’est parce qu’ils n’y sont pas familiarisés assez tôt. On enseigne bien les mathématiques dès l’école primaire, or les mathématiques reposent tout aussi bien sur des abstractions, mais dans le domaine des grandeurs tandis que les concepts philosophiques portent beaucoup plus sur l’aspect qualitatif des idées.

Ainsi, dans le système éducatif actuel, on apprend à raisonner surtout en mathématiques, mais dès qu’il s’agit de passer aux idées qui structurent effectivement notre existence, on se contente des opinions les plus gratuites pourvu qu’elles soient bien dites. Ainsi obtient-on cette séparation absurde, spécifiquement française, entre “littéraires” ne sachant pas bien raisonner mais plutôt discuter sans rigueur sur des sujets pourtant essentiels à la citoyenneté, et “scientifiques” sachant raisonner mais seulement sur des nombres ou des phénomènes sans conséquence sociale. Et un littéraire qui raisonne mal, confusément, n’est que très rarement un bon littéraire, tandis qu’un scientifique qui ne sait pas manier la langue et ses subtilités ne saurait devenir un bon scientifique. Il y a bien sûr ici de nombreuses exceptions, mais nous parlons de ce que produit massivement notre système éducatif.

Un enseignement plus précoce de la philosophie permettrait de faire le lien entre raisonnement et questions essentielles, de façon à former non seulement des professionnels efficaces capables de se former tout au long de la vie mais aussi des citoyens plus critiques vis-à-vis des opinions toutes faites, facilement manipulables.

Cela ne signifierait pas nécessairement se contenter de discuter sans méthode de ces questions fondamentales qu’aborde la philosophie, en se contentant de s’appuyer sur des exemples trop vite généralisés. L’opinion commune, et notamment celle des élèves, est fortement attachée par exemple à l’idée que chacun peut dire “sa vérité”, comme si la vérité était en fait l’opinion elle-même, quelle qu’elle soit. Mais que la libre expression des opinions soit un droit indiscutable n’empêche pas qu’on puisse distinguer avec des jeunes ce que l’on croit vrai et ce qui l’est effectivement. On pourra alors définir la vérité non comme n’importe quelle pensée se rapportant au réel, mais comme celle qui le représente objectivement, tel qu’il est et non tel qu’on aimerait qu’il soit. Il ne s’agit au fond que d’apprendre aux élèves ce qu’ils savent déjà mais qu’ils ne voient pas très bien par confusion entre les idées : ils savent bien qu’on peut se faire des illusions et que les appeler “vérités” n’est qu’une conséquence de l’aveuglement propre à l’illusion. Et il est facile pour un enseignant d’amener ces élèves à faire le lien entre le concept de vérité ainsi redéfini et des situations concrètes qu’il permet d’éclairer. Car si la philosophie est effectivement le lieu de l’abstraction conceptuelle, elle n’a de raison d’être que pour mieux comprendre, rassembler les données éparses de l’expérience concrète.

Questions de mise en œuvre

Si donc, un républicain attaché à l’idée d’une citoyenneté éclairée ne peut que se féliciter du principe d’un enseignement plus précoce de la philosophie, qu’en est-il de son application dans les faits ? L’annonce ministérielle faite à l’UNESCO, ne serait-elle pas du même tonneau que les annonces présidentielles en faveur d’une remise en cause radicale du capitalisme financiarisé, dérégulé, fondé sur les paradis fiscaux ? Un simple effet d’annonce ?

Dores et déjà, nous dit le ministre, il existe 250 lycées où un enseignement anticipé de la philosophie se pratique. Mais c’est le fait de professeurs en sous-service. Dans un lycée d’un millier d’élèves en moyenne, il y a en général besoin de trois postes d’enseignants employés à temps complet pour assurer les besoins en heures de cours. Il arrive cependant que dans certains lycées, il faille un demi poste de plus, notamment au gré des fluctuations dans le nombre d’élèves en classes de terminales (souvent une STG, une S ou une ES en plus). Il y a alors nécessité de 3 postes et demi pour assurer les besoins en terminale. Ainsi le 4ème professeur nommé se retrouve en sous-service de 9 h par rapport à ses trois autres collègues. Quand il n’est pas nommé sur d’autres établissements voisins pour compléter son service, il a donc la possibilité d’intervenir en première, le plus souvent, pour assurer un cours de deux heures par semaine à certaines classes de première, voire de quelques classes de seconde dans le cadre de l’Education Civique Juridique et Sociale (ECJS, c’est-à-dire une heure tous les 15 jours pour des demi-groupes d’élèves). Mais avec ces neuf heures, il est loin de pouvoir assurer une offre d’enseignement sérieuse pour toutes les classes de seconde et de première (700 élèves en moyenne !).

On voit donc qu’en l’état actuel des moyens humains, un enseignement de la philosophie ne pourrait pas se généraliser avant la terminale ; sauf vague de recrutement massif de professeurs, mais ce serait contraire à la volonté présidentielle de réduction massive du nombre des fonctionnaires. Il y a donc le plus probablement surtout un effet d’annonce de plus, qui ne sera pas suivi d’effets concrets autres que la situation actuelle, que le gouvernement pourra prétendre avoir organisée.

Une autre "piste" serait la réduction des heures de cours en terminale pour tous les professeurs de philosophie, de façon à ce qu’ils puissent aussi intervenir dans les autres niveaux, mais ce serait contradictoire avec la volonté affichée que "ce développement de la philosophie en seconde et en première ne se fasse au détriment ni des programmes, ni des horaires de la classe de terminale."

On peut toutefois rêver que soit enfin sérieusement fait un travail de jonction entre les disciplines, que seule la philosophie peut faire par son caractère généraliste (comme le précise bien Luc Chatel), et qui n’est actuellement fait qu’en terminale, bon an mal an, étant donnée la prise en charge tardive des élèves dans ce sens. On pourrait commencer ainsi, entre autres et enfin à sortir de l’opposition absurde entre littéraires et scientifiques. Mais cela ne pourra certainement pas se faire sérieusement pour tous les élèves, par les quelques professeurs de quelques lycées qui n’auront que 9 heures d’enseignement à proposer à toutes les secondes et premières de leurs lycées.

Le ministre risque bien de ressembler au final à ces mauvais élèves qui affichent de très bonnes intentions dans leur volonté de progresser mais qui ne s’en donnent pas les moyens.


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17 réactions à cet article    


  • Samuel Vasquez 20 novembre 2010 06:30

    Bravo pour votre tout premier article sur AgoraVox. Belle route !


    • Iceman75 Iceman75 20 novembre 2010 09:06

      C’est vrai qu’à entendre cette nouvelle, je me suis dit : Mais quelle idée !! Déjà avec quels profs, quels moyens, pendant combien d’heures....Mais surtout, qu’est ce que l’on va enseigner ? Car lorsque je me souviens de ce que j’ai eu comme cours en terminale et ce qu’ensuite j’ai eu comme sujet au bac, j’ai eu l’impression d’avoir perdu mon temps toute l’année....pas tout à fait car j’ai eu le double de ma moyenne de l’année au bac. Car le problème est là : On ne sait pas enseigner la philosophie, sans parler même que certains philosophes ne méritent pas la place qu’ils occupent au programme, au mériterait une présentation moins partiale.

      Donc l’idée de Chatel vise quoi au final ? Quand je constate le retard affligeant des bacheliers dans des domaines aussi importants que la langue française, les langues étrangères, les sciences, soient des matières qui leur serviront dans un monde du travail hautement concurrenciel, je me dis que la philosophie est très loin des priorités à inscrire au programme 2011-2012 !

      • Henrique Diaz Henrique Diaz 20 novembre 2010 13:01

        Qu’il y ait certaines disparités entre la notation annuelle et au bac s’explique par les pressions hiérarchiques sur les professeurs - et pas seulement de philosophie - pour qu’ils notent plus généreusement au bac qu’en cours d’année, 80% d’une classe d’âge oblige... Devant ces pressions, certains enseignants continuent de noter en cours d’année en cohérence avec ce qui peut être attendu des élèves, d’autres considèrent qu’il faut noter comme au bac.

        Il est tout à fait possible d’enseigner à analyser des idées logiquement et à raisonner, il suffit pour cela de méthode et d’élèves un tant soit peu motivés (ce qui est rarement le cas il est vrai lorsque les coefficients au bac sont trop faibles). Après, vous pouvez avoir eu un enseignant vraiment peu motivé lui-même ou avec qui le courant ne passait pas, mais cela n’a rien de spécifique à la philo. On a tendance à se souvenir de la philo comme vous le faites, parce qu’on en a que la dernière année et qu’on ne connaît ainsi qu’un seul professeur de cette discipline dans sa vie, le défaut de comparaison incite à faire des généralisations abusives.

        Quant aux philosophes au programme, ils ne sont pas là pour dire ce qu’il faut penser mais pour servir de base de réflexion, en continuité ou en opposition avec leurs apports.

        Pour ce qui est d’une introduction en soi de la philosophie avant la terminale, il me semble avoir répondu dans l’article : pour permettre une acquisition moins superficielle des savoirs par un questionnement de fond. On étudie par exemple les mathématiques sans se demander quelle est la nature des objets mathématiques, en laissant l’élève avec ses préjugés. Il n’est pas rare en terminale de trouver des élèves de section scientifique affirmant comme j’en parlais que la vérité est un synonyme d’opinion, ce qui fait pour certains de la science une simple collection d’opinions ! Il y en a même qui disent que « 2+2=4 » n’est qu’une pure convention sans fondement réel (confondant allègrement l’expression verbale dans une langue donnée et le raisonnement exprimé).

        J’ajouterais qu’en philosophie, on apprend notamment à reconnaître les raisonnements fallacieux, sophistiques de ceux qui sont valides logiquement, à partir d’un certain nombre de règles précises. C’est un outil de base d’auto-défense intellectuelle pour le citoyen, mais aussi pour l’homme qui doit conduire sa vie quotidienne et professionnelle à la suite d’une série de raisonnements dont il n’aperçoit souvent pas, faute de formation suffisante en ce sens, le caractère faussement logique.

        Faute de ces apprentissages sur la raison d’être des savoirs étudiés (on étudie les résultats mais pas les questionnements qui y ont conduits, amenant ainsi les élèves à subir leurs enseignements plutôt que de les comprendre) et sur les conditions du raisonnement valide, on s’étonne ensuite que les savoirs ne sont que superficiellement acquis. Bien sûr, il ne s’agit pas de dire que la philosophie serait une panacée pour résoudre les problèmes de l’école : elle peut apporter plus de cohérence à l’ensemble des disciplines mais ne peut effacer à elle seule les incohérences du système : élèves pouvant aller jusqu’au bac et l’avoir sans savoir écrire plus de deux lignes sans fautes d’orthographe etc. parce qu’entre autres, le jeu des coefficients est tel qu’un littéraire pourra faire l’impasse totale sur toute discipline scientifique : un 2/20 en enseignement scientifique ne l’empêchera pas d’avoir le bac et inversement, un 2/20 en histoire ou en philosophie n’empêchera pas un élève en section scientifique d’avoir son bac.

        Quant aux intentions de Chatel sur ce projet, il me semble aussi avoir répondu : faire un effet d’annonce à l’occasion d’une journée internationale, pour se présenter comme l’ami des sciences et des lettres, mais sans changer le fond des choses.


      • Dionysos Dionysos 22 novembre 2010 11:48

        A vous lire, l’éducation n’aurait pour but que de préparer nos enfants à un monde du travail concurrentiel.
        Propos corroborés par votre parcours existentiel ou la philosophie n’a été, finalement, qu’une note au baccalauréat....
        Je pense que cette idée, bien que surprenante, à priori, n’est pas dénuée de sens à condition qu’elle ne rejoigne pas le placard d’effets d’annonces dont l’exécutif est désormais friand.
        Quant au retard « affligeant » des bacheliers, la philosophie serait-elle une barrière à l’apprentissage de la langue française ? L’étude des philosophes anglo-saxons et allemands serait-elle antinomique à l’apprentissage des langues étrangères ? Et que dire des sciences !
        La philosophie ne serait-elle pas nécessaire face aux multiples problèmes éthiques auxquelles elles sont confrontés ?
        L’éducation du XXème siècle a majoritairement consisté à modeler de bons soldats, quid de l’éducation du XXIème ? Modeler de dociles travailleurs ?


      • voxagora voxagora 20 novembre 2010 11:01

        .

        Merci pour cet article.
        A mon avis il y a deux choses à différencier :
        enseigner la philosophie, où quand comment .. et là il n’est jamais trop tôt
        pour inciter à penser et réfléchir. Au passage très curieuse réflexion des
        profs de philo qui « ne veulent pas que leur enseignement se fasse au détriment
        des autres » .. et que « les autres » piétinent la pensée, ça n’a pas d’importance ?
        Ont-ils tellement intégré que Maths/Sciences ce serait bien et « penser » mal ?
        C’est assez terrible.
        D’autre part, l’intervention de Chatel : qu’est-ce que cela veut dire ?
        Et bien à mon avis cela ne doit pas voler très haut.

        • Henrique Diaz Henrique Diaz 20 novembre 2010 13:20

          Je me suis peut-être mal exprimé sur le rapport de la philosophie avec les autres disciplines. Ce que j’ai voulu dire c’est que les professeurs de philosophie ne souhaitent pas entrer en concurrence avec les autres disciplines pour « prendre leur place » : l’étude du français, des sciences, des langues sont en soi essentielles pour former des têtes bien faites, effectivement capables de penser. Une des choses que j’ai voulu montrer dans cet article, c’est que l’idée selon laquelle la philosophie doit intervenir après l’étude des autres disciplines est une erreur, sous prétexte qu’il faudrait pouvoir les avoir suffisamment étudiées pour réfléchir sur leur sens et leur raison d’être. Je pense que réfléchir au moins à partir de la seconde sur la raison d’être des mathématiques, de la physique, de l’école en général (pas seulement ici l’utilité, mais le sens, le questionnement qui a fait que ces savoirs ont pu exister), cela ne peut qu’améliorer la compréhension et l’assimilation de ces savoirs.

          Il est vrai toutefois que dans le système actuel, où on sépare les disciplines, on ne forme guère des scientifiques en section scientifique, mais des calculatrices ambulantes, appliquant docilement les règles qu’on leur dit d’appliquer (sans qu’il soit nécessaire qu’ils en comprennent les raisons). On ne forme guère non plus de vrais littéraires, mais là aussi des calculateurs d’énoncés formels, capables de faire la liste exhaustive des procédés utilisés par un auteur (le plus souvent inconsciemment) pour exprimer sa pensée, sans qu’il soit vraiment nécessaire qu’ils en aient compris le sens et la portée.


        • mobybus 20 novembre 2010 11:18

          La « piste » des diminutions d’horaires en terminale est en l’occurrence plus qu’une piste puisqu’elle est explicitement prévue dans le projet de réforme du lycée. Jusqu’à présent les terminales scientifiques ont 3 heures de philosophie par semaine dont 1 heure dédoublée, les terminales technologiques ont 2 heures dont 1 heure dédoublée : or ces heures dédoublées risquent de disparaître.

          Vous insistez à juste titre sur l’effet d’annonce. Ceux qui font partie de l’éducation nationale ne peuvent plus prendre au sérieux les déclarations ministérielles, tant elles sont en décalage avec la réalité. Chatel fait des annonces quasiment tout les jours, annonces destinées en général à séduire les médias et l’opinion, faites pour faire parler, pour donner l’illusion qu’il agit, qu’il réforme, pour raconter une belle histoire. Faire diversion : masquer la dégradation toujours croissante des conditions d’enseignement, qui a franchi une seuil critique ces derniers temps sous l’effet d’une politique purement budgétaire. Tout ce qui est présenté comme des avancées est de l’affichage(réforme du lycée avec son accompagnement personnalisé, qui n’a de personnalisé que le nom ; réforme de la formation des enseignants qui fait que les stagiaires sont dans l’impossibilité de bien faire leur travail, d’apprendre leur métier ; multiplications des expérimentations gadget qui sont vouées à rester expérimentales puisque qu’on refuse les moyens qui permettraient éventuellement de les généraliser(« sport l’après midi » « internat d’excellence » « établissement spécialisés pour la réinsertion scolaire », tout ce qui concerne l’initiation aux arts au lycée, la renaissance des cinéclub(où sont les équipements nécessaires ?))La seule boussole de l’administration c’est la réduction des dépenses au mépris des finalités du service public. L’importation des méthodes de management qui ont fait des ravages dans beaucoup d’entreprises privées progresse à grand pas, mettant les personnels dans la situation de devoir soit renoncer à leur mission, soit compenser par leur zèle l’incurie de la politique à courte vue qui est menée, loin de toute préoccupation réellement éducative, pour limiter les dégâts. On prétend améliorer la qualité de l’offre éducative alors même que les rectorats recrutent à tour de bras des contractuels, pour compenser un manque d’enseignants, non seulement pour des remplacements ponctuels, mais sur des postes à l’année( en l’occurrence il n’y pas de « surnombre »en philosophie contrairement au déclaration de Chatel), ou qu’ils sollicitent de plus en plus des retraités pour boucher des trous qui deviennent des failles.

          Mr Sarkozy souhaite faire oublier son image de président bling-bling, en usant d’un l’imparfait du subjonctif, et en instrumentalisant à présent l’enseignement de la philosophie. Aucune personne qui connait un minimum la réalité du « terrain » ne peut croire en effet aux sornettes qui nous sont annoncées.


          • Henrique Diaz Henrique Diaz 20 novembre 2010 13:28

            Entièrement d’accord à ceci près qu’il a pu y avoir, dans certaines académies, quelques professeurs de philo en sous-service, c’est-à-dire que certaines années, les besoins horaires ne correspondent pas exactement aux moyens. Mais plus ça va, moins c’est le cas. Si bien que les expériences d’enseignement anticipé de la philosophie, auxquelles se réfère le ministre vont plutôt aller en se réduisant que l’inverse.


          • ZEN ZEN 20 novembre 2010 12:15

            Un effet d’annonce qui n’aura pas de suite, j’en fais le pari....
            Il a déjà eu lieu dans les années 70...
            Qu’on redonne en priorité toute sa place au français, qui a été sacrifié au collège et dénaturé au lycée
            Alors, avec une langue mieux maîtrisée, ce qui manque cruellement, on pourra raisonner, conceptualiser plus efficacement en terminale, aussi bien en philosophie que dans les matières scientifique.


            • Henrique Diaz Henrique Diaz 20 novembre 2010 13:42

              Je vous rejoins sur le sort qui a été fait au français et qui explique en grande partie les difficultés méthodiquement organisées du lycée : élèves qui ne savent pas conceptualiser, manier les abstractions et qui ne peuvent donc apprendre que superficiellement. Il n’en demeure pas moins qu’en français, on ne peut pas s’interroger sur la nature et la raison d’être des mathématiques, de l’histoire, ni même du langage : toutes les disciplines appliquent les principes qui les fondent mais ne peuvent faire le mouvement réflexif de retour à leurs principes mêmes sans sortir de leurs disciplines et faire ainsi de la philosophie. De même, faire de l’interdisciplinarité, c’est s’interroger sur ce qui unit les savoirs et donc faire de la philosophie, mais plus ou moins bien selon qu’on a été formé pour cela ou non. Théoriquement, un professeur de français peut faire ce mouvement et se faire philosophe au moins sur sa propre discipline pendant quelques temps dans son cours, mais dans la pratique, cela ne se passe que très rarement.


            • loco 20 novembre 2010 22:01

               En France, 80 % de bacheliers, ayant « bénéficié » d’un enseignement de la philosophie.

               La semaine dernière, 7 millions de ces Français ont consacré leur soirée à « Koh Lanta »,
              les émissions de télé-réalité font fortune, et les hyper-marchés ouvrent le dimanche pour se voir envahis de badauds....

               Au lieu d’étendre le désastre, les « professeurs de philosophie » seraient mieux inspirés de tenter le suicide collectif.

               Je ne leur dis pas merci.


              • Henrique Diaz Henrique Diaz 21 novembre 2010 00:35

                Sur ces 7 millions de français, rien ne dit qu’il y avait 80% de bacheliers. Il n’y a pas 80% de bacheliers en France. Et sur les 80% qui ont le bac, il faut compter ceux qui ont un bac professionnel où on n’étudie pas la philosophie. Il y aussi ceux qui ont un bac technique, pour qui la philo n’est qu’un saupoudrage superficiel. Quant à ceux qui ont effectivement un bac général, il est assez rare qu’ils parviennent en une seule année à acquérir toutes les compétences requises dans cette discipline, c’est justement ce dont parle l’article. Donc, les « professeurs de philosophie » n’y sont pour pas grand chose si l’idéal du citoyen éclairé et critique reste bien loin. C’est un peu comme si vous disiez à des médecins privés de plus en plus des moyens de permettre à tous leurs patients de se soigner que vous ne les remerciez pas parce que la maladie augmente.


              • Blé 21 novembre 2010 06:59

                « Ce n’est qu’un début », film réalisé auprès de petits à la maternelle qui apprennent à questionner et à se questionner.

                Ce serait un sacré pas en avant si tous les petits apprenaient très tôt à utiliser le « langage » pour s’exprimer à l’oral puis à l’écrit.

                La langue (le français) est la base de toute compréhension quelque soit les matières même pour les langues étrangères. Monsieur Chatel sait-il que des jeunes de 18-20 ans possèdent à peine mille mots ? Quand on a un aussi médiocre bagage lexicale, l’urgence ce n’est pas les cours de philo en seconde mais des cours de français dès la première année de maternelle.

                Le meilleur des professeurs en philo ou en littérature ne peut pas aider un jeune qui a de telles lacunes en une ou deux années.


                • Henrique Diaz Henrique Diaz 21 novembre 2010 11:01

                  Les professeurs d’école voudraient bien pouvoir former des enfants sans ces lacunes, mais avec les cours d’anglais, d’informatique, d’écologie et cie qu’on leur impose, il ne reste plus beaucoup de temps pour la lecture et l’écriture. Quant au français au collège, les heures de cours ont diminué comme en primaire et c’est en effet dramatique.

                  Vous évoquez le film sur la philo à la maternelle, où on voit qu’en apprenant l’échange sur des questions de fond, les tout petits font des progrès lexicaux et syntaxiques à l’oral, qui est en effet la base sans laquelle l’écrit et même la lecture ne sont rien. A la différence de « raconter vos vacances » ou autres sujets classiques, devoir échanger sur un thème assez abstrait comme « c’est quoi un ami ? » ou « pourquoi on doit pas se battre ? » fait à la fois référence à leur expérience immédiate et sollicite un travail de mise en ordre des pensées inédit.

                  Mais sur la primaire, le problème qui fait qu’il y a ensuite de grosses lacunes pour certains et de plus en plus de tous niveaux sociaux, ce ne sont pas d’abord les notes ou pas, les cours de ceci ou de cela, c’est la façon dont les parents valorisent ou non l’école devant leurs enfants (par certaines paroles mais surtout en suivant les leçons et les devoirs etc.). Pour un enfant, la référence principale, ce n’est pas le maître mais ses parents.


                • David Meyers 21 novembre 2010 12:26

                  Le petit père Luc veut vite fait une réforme à son nom avant que la tempête ne l’éjecte du maroquin. Philosophie, réaction contre la notation non numérique, rétablissement du certificat d’études, ou n’importe quoi pourvu que ca soit incohérent, immédiat, simpliste et brasseur de vent comme il a si bien appris de son Maître à ne pas penser.

                  A jeter dans la même poubelle que « l’identité nationale » sauce Besson ou les jurés populaires aux tribunaux correctionnels,dans le conteneur NON RECYCLABLE. Merci pour la planète.


                  • loco 21 novembre 2010 23:10

                     Bon, je ne me suis pas fait comprendre...

                     En gros, l’idée serait que la philosophie ne pourrait être enseignée par les philosophes - ceux dont les actes témoignent de leur différence - et je ne vois pas bien en quoi les professeurs de philosophie apparaissent comme différents de la stupidité ambiante.

                     Oui, une apologie de l’enseignement par l’exemple, vous savez, cette conviction que l’enfant, puis l’élève, perçoit instinctivement le bouffon, celui qui parle faux, le « geai paré des plumes du paon » .

                     Inaccessible aux pères tranquilles soumis à la loi de l’Inspecteur, et qui portent dans le compartiment central de leur cartable le cours conforme dédié à la visite d’inspection.


                    • Henrique Diaz Henrique Diaz 22 novembre 2010 23:03

                      "En gros, l’idée serait que la philosophie ne pourrait être enseignée par les philosophes — ceux dont les actes témoignent de leur différence — et je ne vois pas bien en quoi les professeurs de philosophie apparaissent comme différents de la stupidité ambiante... "

                      Si j’ai bien compris cette fois, vous dites : pour enseigner la philosophie, il faut être différent de la stupidité ambiante. Or les profs de philo ne sont pas différents de cette stupidité parce qu’ils sont soumis à des rapports d’inspection. Donc ces profs ne peuvent enseigner la philosophie.

                      Le coeur de votre argument semble être que pour différer de la stupidité, il faudrait pouvoir faire preuve de liberté ou d’autonomie dans le jugement, ce qui n’est pas le cas de ces profs qui doivent faire un cours pour les inspecteur et non pour les élèves. S’ils avaient cette liberté, ils seraient amenés à chercher à comprendre ce dont ils parlent, au lieu d’être stupides... C’est bien ça ?

                      Si oui, que faites vous du fait qu’un prof n’est inspecté que tous les 3 ou 4 ans en moyenne ? S’il court après l’avancement dans l’échelon des salaires, il cherchera peut-être à tout faire pour plaire à son inspecteur, mais rien n’oblige un prof, de quelque matière que ce soit d’ailleurs, à considérer que gagner 75 euros de plus par mois, quand il en gagne déjà dans les 1800, vaut la peine de se plier en quatre pour complaire à son inspecteur.

                      D’autre part, croyez vous sérieusement qu’il y a des inspecteurs qui diraient à leurs inspectés : faites en sorte que vos élèves en restent à Koh Lanta et se contentent plus tard des courses à l’hypermarché pour tout accomplissement de soi ? Et si l’on peut concevoir que certains inspecteurs tiendraient à ce que ses inspectés se soumettent à une idéologie permettant la conservation des inégalités sociales par la bêtise organisée de la masse, pourquoi ce serait le cas de tous ? Si les philosophes étaient forcément dans ce que vous supposez, pourquoi ce ne serait pas le cas de tous et de chacun, y compris de vous-même ? Tenir compte de ce que pourrait être l’intérêt général, en passant par celui de ses élèves, c’est forcément du pipeau par rapport à la recherche de ses petits intérêts particuliers ?

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