Toute la Gaule est occupée par des anti-Pékin 2008, pétris de bonne conscience et d’inculture crasse, qui s’agitent en criant et s’habillent en combattants, toute la Gaule pour éteindre une flamme... toute ? Non. Un homme de gauche résiste à l’envahisseur, à sa bêtise et à son simplisme crétin : Jean-Luc Mélenchon, qui n’écrit pas que des conneries.
Ca s’appelle « Je ne suis pas d’accord avec le boycott des Jeux de Pékin et la propagande anti-chinoise », et c’est signé Jean-Luc Mélenchon, sur son blog. Le titre est long, mais le propos est clair, limpide, précis et fatal. Une lettre ouverte en pleine gueule à la face des agitateurs de portes ouvertes, de menottes imprimées et de slogans faciles, qui depuis quelques semaines ont découvert d’une part que les jeux Olympiques vont se dérouler en Chine au mois d’août et d’autre part que la Chine est ce grand pays économiquement indispensable dans lequel bon nombre de gens sont exécutés chaque année et en frontière duquel, entre autres, se trouve le Tibet, l’antre du Dalaï-Lama. On peut découvrir l’eau tiède et en faire tout un foin, la preuve. Les amis de Robert Ménard (parmi lesquels on ne comptera pas Jean-Luc Mélenchon) crient très fort leur dégoût du Chinois et de son régime antidémocratique, loin de notre si parfaite et si exemplaire patrie des droits de l’homme, notre France adorée. La Chine serait donc un épouvantable « goulag » qui, non content d’exécuter les opposants au régime comme d’autres brandissent des banderoles dans les stades, s’en va « massacrer les Tibétains » jusqu’au Tibet, c’est Bruno Solo qui l’affirme, et il sait de quoi il parle, Bruno Solo, le maître à penser de Caméra café.
Pour les bobos droit-de-l’hommistes, il est nécessaire que les choses soient simples : des méchants d’un côté, identifiés et identifiables, nombreux et fourbes, calculateurs et cyniques, j’ai nommé les Chinois et, de l’autre côté, une sorte d’empire du bien, spirituel et écolo, simple comme une paire de tongs et léger comme une prière, j’ai nommé les Tibétains. Et, à la tête de ces Tibétains-là, sans défense et sans violence, nous dit-on, la crème de la crème du personnage intouchable, inattaquable, incritiquable, le Dalaï-Lama. Plus populaire que l’abbé Pierre, plus people que sœur Térésa, le Dalaï-Lama, ami de Richard Gere et maître à penser de Bono, frère de Mathieu Ricard et inspirateur de Cali, le Dalaï-Lama, s’il n’est pas un saint, s’en rapproche à grands pas. Derrière ses lunettes très bérégovoyennes se dissimule mal le sourire félicité de celui qui depuis pas mal de dizaines d’années ne fait pas rire, même jaune, les Chinois.
Donc, vous avez le bon d’un côté, les méchants de l’autre, tout est en place, toute la dialectique quasi bushienne du blanc et du noir, tout est en place pour que débute le cirque, la chienlit. On allait voir ce qu’on allait voir, les amis de Reporters sans frontières allaient faire plier l’Empire du Milieu. Et vas-y que je t’éteins la flamme, et vas-y que je brandis mon drapeau, tout cela dans une ambiance cocasse et en rollers, avec un service d’ordre un peu dépassé et des sportifs totalement dépourvus. Une mascarade sans importance, qui n’a eu pour seul mérite donc d’inspirer fortement Jean-Luc Mélenchon, soudain lumineux, soudain décisif dans son intervention : du Zola ou pas loin : « Je ne suis pas communiste chinois. Je ne le serai jamais. Mais je ne suis pas d’accord avec les manifestations en faveur du boycott des jeux Olympiques. Je ne suis pas d’accord avec l’opération de Robert Ménard contre les jeux Olympiques de Pékin. Je ne suis pas d’accord avec la réécriture de l’histoire de la Chine à laquelle toute cette opération donne lieu. Je ne partage pas du tout l’enthousiasme béat pour le Dalaï-Lama ni pour le régime qu’il incarne. Pour moi, le boycott des Jeux est une agression injustifiée et insultante contre le peuple chinois. Si l’on voulait mettre en cause le régime de Pékin, il fallait le faire au moment du choix de Pékin pour les Jeux. Il ne fallait pas permettre à la Chine d’être candidate. Il fallait le dire en Chine. Ce qui se fait est une insulte gratuite et injustifiée contre les millions de Chinois qui ont voulu et préparent activement les Jeux. Pour moi, il flotte un relent nauséabond de racisme sur cette marmite ! »
On laissera de côté cette dernière accusation de racisme à côté de la plaque pour ne retenir que le reste, tout le reste. Tellement juste et ce n’est pas fini : « Les événements du Tibet sont un prétexte. Un prétexte entièrement construit à l’usage d’un public conditionné par la répétition d’images qui visent à créer de l’évidence davantage que de la réflexion ». Il parle ensuite de Robert Ménard, sur lequel il émet « les plus nettes réserves » : « Il semble qu’il remplace aussi dorénavant les syndicats de journalistes, l’association internationale des droits de l’homme, Amnesty, et ainsi de suite. Parfois même il remplace le Dalaï-Lama. Robert Ménard milite pour le boycott des Jeux, ce que ne fait pas le Dalaï-Lama. Celui-ci dit au contraire que le peuple chinois mérite les Jeux. Robert Ménard est un défenseur des droits de l’homme à géométrie variable. A-t-il mené une seule action, même ultra symbolique, quand les Etats-Unis d’Amérique ont légalisé la torture ? A-t-il mené une seule action pour que les détenus de Guantanamo soient assistés d’avocat ? Robert Ménard a un comportement qui soulève des questions sérieuses au sujet des motivations de son action. » Robert Ménard, déjà chahuté par Zemmour et Nauleaud chez Ruquier, a dû apprécier. Il a l’habitude des combats, diront certains, ceux qui confondent la gesticulation médiatique avec un travail de fond, utile et nécessaire. Mélenchon a raison.
Et Mélenchon continue par la suite d’avoir raison, rappelant longuement l’histoire du Tibet, « chinois depuis le XIVe siècle ». « A propos du Tibet. Le Tibet est chinois depuis le XIVe siècle. Lhassa était sous autorité chinoise puis mandchoue avant que Besançon ou Dôle soient sous l’autorité des rois de France. Parler "d’invasion" en 1959 pour qualifier un événement à l’intérieur de la révolution chinoise est aberrant. Dit-on que la France a "envahi" la Vendée quand les armées de notre République y sont entrées contre les insurgés royalistes du cru ? Le Dalaï-Lama et les autres seigneurs tibétains ont accepté tout ce que la Chine communiste leur proposait et offrait, comme, par exemple, le poste de vice-président de l’assemblée populaire que "sa sainteté" a occupé sans rechigner. Cela jusqu’au jour de 1956 où le régime communiste a décidé d’abolir le servage au Tibet et régions limitrophes. Dans une négation des traditions, que j’approuve entièrement, les communistes ont abrogé les codes qui classaient la population en trois catégories et neuf classes dont le prix de la vie était précisé, codes qui donnaient aux propriétaires de serfs et d’esclaves le droit de vie, de mort et de tortures sur eux. On n’évoque pas le statut des femmes sous ce régime-là. Mais il est possible de se renseigner si l’on a le cœur bien accroché. L’autorité communiste a mis fin aux luttes violentes entre chefs locaux du prétendu paradis de la non-violence ainsi qu’aux divers châtiments sanglants que les moines infligeaient à ceux qui contrevenaient aux règles religieuses dont ils étaient les gardiens. La version tibétaine de la Charria a pris fin avec les communistes. La révolte de 1959 fut préparée, armée, entretenue et financée par les Etats-Unis dans le cadre de la guerre froide. Voilà ce qu’il en est des traditions charmantes du régime du Dalaï-Lama avant les communistes et de l’horrible "invasion" qui y a mis fin. Depuis la scolarisation des enfants du Tibet concerne 81 % d’entre eux là où il n’y en avait que 2 % au temps bénis des traditions. Et l’espérance de vie dans l’enfer chinois contemporain prolonge la vie des esclaves de cette vallée de larmes de 35,5 à 67 ans. En foi de quoi l’anéantissement des Tibétains se manifeste par le doublement de la population tibétaine depuis 1959 faisant passer celle-ci d’un million à deux millions et demi. Pour tout cela, la situation mérite mieux, davantage de circonspection, plus de respect pour les Chinois que les clichés ridicules que colportent des gens qui ne voudraient ni pour eux ni pour leur compagne ni pour leurs enfants d’un régime aussi lamentable que celui du roi des moines bouddhistes du Tibet. »
La citation est longue, mais elle méritait de l’être. Pour une fois que quelqu’un prend le temps d’expliquer les choses. Mélenchon, là encore, a raison. C’est une sorte, dans ce cas-là, d’anti-Noël Mamère, d’anti-député qui chante la marseillaise, d’anti-poseur. Il replace à l’essentiel le débat et son obligation : savoir de quoi on parle. Ce qu’on oublie la plupart du temps, ce qu’on perd, juste pour une image, un symbole, un geste, une photo. Juste pour le confort de se proclamer résistant. Résistant de tout, de rien, de n’importe quoi. A tout bout de champ.
Le résistant d’aujourd’hui vote Bertrand Delanoë, mange chinois, s’habille chinois, joue chinois, ne parle pas chinois et milite pour un Tibet libre. Il s’invente « tibétophile fou », comme dirait Sarkozy. Avant de s’inventer, un autre jour peut-être, « cubanophile fou » ou « turcophile fou » ou « coréenophile du Nord fou ». Il est « tous des Américains », il est « tous des Ch’tis », un jour peut-être il sera « tous des Basques » ou « tous des Inuits ». On ne sait jamais où la mode des luttes qui rapportent (de l’estime, une réputation, une image) va mener le résistant d’aujourd’hui et de demain. Ce qu’on sait, c’est que Michel Drucker sera d’accord avec lui, et Lorie aussi, et Chimène Badi, et sans doute Dany Boon, et Bruno Solo, on sait que dans ces rangs serrés des combattants de l’ombre des projecteurs il y aura bien des vedettes, infidèles et volages, mais attentives, toujours, aux clichés.
Alors la cérémonie d’ouverture, y aller ou pas ? Et la cérémonie de clôture ? Sarkozy réfléchit, pose des conditions, puis n’en pose plus, en pose encore. Gordon Brown y va, n’y va plus, ira peut-être après. Bush, lui, avec ses Etats-Unis au bord de la récession, hésite, temporise, face au géant chinois qui l’empêche de bien finir. Foutaises, magouilles, pitreries. Là où il faudrait enfin boycotter, un jour au moins, un été peut-être, une année qui sait, ce que Jean-Luc Mélenchon a su si bien pointer : l’abêtissement général.

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