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Nicolas Sarkozy n’a pas lu ’la Société du Spectacle’, les Français non plus

A l’occasion d’un déplacement en province, le président de la République a repris un vieil argumentaire ’ruraliste’. De fait, nombre de Français n’y sont pas insensibles. Le livre de Guy Debord permet d’éclairer ces propos...

 Au cours d’une récente visite éclair dans le Loir-et-Cher, le président de la République a entraîné dans son sillage quelques journalistes parisiens. Arnaud Leparmentier du Monde en a tiré un récit assez cocasse qu’il n’est pas inutile de lire in extenso. Je me contenterai ici des points qui me semblent caractéristiques. Certains ont visiblement agacé le journaliste, d’autres n’ont suscité chez lui qu’un assentiment inconscient. Nicolas Sarkozy se comporte dans le village de Morée comme un candidat en campagne. C’est son style, et nul ne s’en étonne plus. Il se prête au jeu des questions, des photos et des petits mots envoyés à la cantonade, parle foot avec les ouvriers… Mais Nicolas Sarkozy n’a pas inventé le genre de l’élu local en tournée, imitant l’évêque en visite pastorale aux confins de son diocèse. Ne le confesse-t-il pas dans cette affirmation ? « Être élu de la ruralité, ce n’est pas un métier, c’est plus que du bénévolat. C’est un apostolat. »

Arnaud Leparmentier note les flatteries d’usage et le désir de Nicolas Sarkozy de caresser les ruraux dans le sens du poil afin d’améliorer sa cote d’amour. A ce titre, l’hôte de l’Elysée a annoncé l’ouverture à moyen terme (2013 ?) de distributeurs automatiques de billets dans chaque bourg. Il ne précise pas quelle définition il donne au mot bourg, ni comment La Poste financera cette promesse. Au lieu de vanter les mérites de la taxe carbone qui vise en théorie les automobilistes compulsifs, ceux qui ne peuvent se passer de voiture, il tient un discours rigoureusement contraire. « Je ne veux pas qu’on culpabilise la France rurale en disant que vous polluez quand vous vous déplacez. On ne peut pas faire un métro [… évoquant] les cars ou les TER diesel qui roulent à vide. » Alors que la Politique Agricole Commune ne trouve plus guère de partisans en dehors des frontières françaises, il s’en fait le héraut. Enfin, sur la question d’une réforme des collectivités territoriales, Nicolas Sarkozy se rétracte. Il renonce à son ambition de supprimer le département. « C’était trop simple, car la France n’est pas une page blanche, elle a une histoire. »

Geographedumonde n’a pas attendu le mois de février 2010 pour s’amuser de ce type d’argumentaire. En octobre 2006, le ministre de l’Intérieur de l’époque cherchait par tous les moyens à endosser les habits étriqués de son actuel prédécesseur. L’homme de la rupture qui brocardait le roi fainéant a su habilement réinterpréter la fredaine ruraliste et séduire l’électorat chiraquien. Pensant sans doute au tableau de Millet, il prononce un hommage au paysan s’arrêtant dans son champ au son de l’Angélus : « quand on ne se lève pas le matin, personne ne le fera à votre place, que l’on a ce que l’on mérite, la solidarité, une main qu’on doit tendre, le refus de l’indifférence ». J’ai cependant toutes les raisons de penser que le président de la République n’est pas le seul à confondre les dénominations de ruraux et de paysans. En France, qui habite dans une commune de moins de 2.000 habitants rentre dans la première catégorie, même s’il travaille en ville. La dernière crise laitière a été plus récemment source d’inspiration gouvernementale [Laitier une fois].

Sur d’autres points toutefois, le journaliste du Monde ne trouve rien à redire. Ainsi, quelqu’un qui défend les services publics reçoit la sainte onction : « Services publics, santé, emploi, tous les soucis de la ruralité sont embrassés. » Or les distributeurs automatiques ne naissent pas dans les choux. Ils doivent être approvisionnés, ce qui n’est pas mince [Une poignée de noix fraîches]. En outre, les banques sélectionnent très rigoureusement leurs emplacements. Un distributeur, pour être rentable, doit avoir une clientèle minimale, ce qui correspond au potentiel d’une zone densément peuplée. Si le distributeur donne sur une place toujours vide, des lanceurs de béliers sauront le forcer. Les amateurs de DAB courent les rues en ville [source] et on imagine que la campagne serait préservée ? Cette enquête du Monde sur les toxicos normands fait ouvrir les yeux : L’héroïne, un fléau qui touche aussi les campagnes. De la même façon, Arnaud Leparmentier ne voit aucun inconvénient dans le discours sarkozyste en faveur du train Corail – sous-entendu de lignes déficitaires payées par le contribuable – ni en faveur des « produits locaux » pour les cantines scolaires. A la campagne, les légumes et les fruits abondent, les viandes et farines ruissellent [Je ne sais de quoi nos enfants nous accuseront]. En Alsace, les enfants mangeront du houblon, en Picardie de l’endive et en Loire-Atlantique de la mâche.

Arnaud Leparmentier n’a pas voulu voir toutes les entourloupes du discours ruraliste ? Les commentateurs de son article en ligne ne se montrent pas plus rigoureux. Je laisse de côté les réactions primaires. De fait, quoi qu’il dise et quoi qu’il fasse, Nicolas Sarkozy déclenche une opposition immédiate. Il l’a bien cherché, me rétorquera-t-on ? Cela n’empêche pas de réfléchir. Quelques internautes relativisent la portée des promesses présidentielles. Beaucoup s’en tiennent à une vision du monde simple. L’étalement urbain est l’alpha et l’oméga de la modernité, tandis que le monde rural est le lieu d’épanouissement de l’homme civilisé. L’Etat doit s’y soumettre [1]. Pas un seul commentateur n’évoque ces périurbains repoussés des cœurs d’agglomération pour cause de flambée des prix.

L’imbrication du discours politique et de l’opinion dominante fait ressurgir les mânes de Guy Debord consacrant un chapitre de La Société du Spectacle à l’aménagement du territoire. Même si son ton pompeux et sa manie de voir en tout des systèmes (luttes, exploitation) ont de quoi rebuté, l’essayiste a quand même fait preuve de sagacité. L’un des inspirateurs de mai 68 prend là sa revanche sur celui qui a affirmé vouloir solder les comptes des événements : l’auteur de la Société du Spectacle contre l’un de ses plus brillants animateurs...

 

« 165. La production capitaliste a unifié l’espace, qui n’est plus limité par des sociétés extérieures. Cette unification est en même temps un processus extensif et intensif debanalisation . L’accumulation des marchandises produites en série pour l’espace abstrait du marché, de même qu’elle devait briser toutes les barrières régionales et légales, et toutes les restrictions corporatives du moyen âge qui maintenaient laqualité de la production artisanale, devait aussi dissoudre l’autonomie et la qualité des lieux. […] 169. L’urbanisme est cette prise de possession de l’environnement naturel et humain par le capitalisme qui, se développant logiquement en domination absolue, peut et doit maintenant refaire la totalité de l’espace comme son propre décor. […]

[Mais] le mouvement général de l’isolement, qui est la réalité de l’urbanisme, doit aussi contenir une réintégration contrôlée des travailleurs, selon les nécessités planifiables de la production et de la consommation. […] 174. Le moment présent est déjà celui de l’autodestruction du milieu urbain. L’éclatement des villes sur les campagnes recouvertes de masses informes de résidus urbains (Lewis Mumford) est, d’une façon immédiate, présidé par les impératifs de la consommation. La dictature de l’automobile, produit-pilote de la première phase de l’abondance marchande, s’est inscrite dans le terrain avec la domination de l’autoroute, qui disloque les centres anciens et commande une dispersion toujours plus poussée. […]

177. L’urbanisme qui détruit les villes reconstitue une pseudo-campagne, dans laquelle sont perdus aussi bien les rapports naturels de la campagne ancienne que les rapports sociaux directs et directement mis en question de la ville historique.[…] Les villes nouvelles de la pseudo-paysannerie technologique inscrivent clairement dans le terrain la rupture avec le temps historique sur lequel elles sont bâties ; leur devise peut être :‘Ici même, il n’arrivera jamais rien, et rien n’y est jamais arrivé’. » [Guy Debord / La Société du Spectacle / Editions Buchet-Chastel (1967) / Réédition Folio – Gallimard (1992) / P.163-171]

PS / Geographedumonde sur la campagne française : Laitier une fois..., Cochon qui rit !, On nous gave, on nous pollue, on nous tient éveillés, Les aveugles parlent aux sourds, Le bonheur est-il dans le pré ?, Faire pipi dans les roseaux, Je ne sais de quoi ‘nos enfants nous accuseront’, Les villes boulimiques se nourrissent de campagnes anorexiques, Discours de campagne pro-ruraux.

[1] Commentaires ultra-ruralistes, dans la langue d’origine. « Tiens ? soudain la France rurale existe ? Sachez aussi qu’il nous manque des transports en commun, des ramassages scolaires pour les stages offerts aux lycéens pendant leurs vacances, des bibliothèques, des musées, des expositions artistiques parisiennes qui ne se déplacent jamais, etc.,etc... et aussi un DAB ! » // « Ha ! OUF .. çà faisait longtemps qu’il ne s’était pas occupé du beau temps !! pas fou.. il ne va pas vérifier les prix dans les grands supermarchés, vous savez ceux qui s’en mettent allègrement toujours plein les poches ? QUE NENI ! » // « Pourait-il vérifier que chaque village a au moins son instituteur et que chaque citoyen peut encore y voir son facteur ? Que la mère de famille n’ait pas à faire 100km pour accoucher ? A quoi cela sert-il d’avoir un D.A.B si il y n’y a plus rien à acheter dans le patelin ? Envoyer des dons de soutien à la politique UMPiste qui détruit le tissu social de nos villes et villages ? » // « C’est genial ça !! parce qu’à 10min de Sanary sur mer et de Bandol dans le var, à Sainte Anne D’Evenos, nous n’avons pas de distributeur. J’espère que la Poste ne va pas oublier notre beau village... »


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6 réactions à cet article    


  • JL JL 24 février 2010 12:44

    Saluons Guy Debors, qui avec Jean Baudrillard a été l’un des plus prémonitoires et perspicaces analystes de la société dans laquelle nous vivons.

     

    Debord : la chasse au trésor Convoitées par l’université de Yale, les archives de l’auteur de La Société du spectacle ont été classées « trésor national » par la France : « Où la critique du spectacle devient spectacle critique. A la mort de Debord, de très nombreux hommages lui ont été rendus par ceux qu’il qualifiait de »serviteurs surmenés du vide« l’institutionnalisant comme référence obligée pour quiconque s’emploie à discuter la société spectaculaire sans jamais vouloir la détruire. »On sait que cette société signe une sorte de paix avec ses ennemis les plus déclarés quand elle leur fait une place dans son spectacle. Mais je suis justement le seul que l’on n’ait pas réussi à faire paraître sur cette scène du renoncement« …Vaneigem, compagnon de route de Guy Debord au sein de l’Internationale Situationniste, soulignait l’aptitude de la société du spectacle à fabriquer ses mythes, à les absorber jusqu’à les rendre invisibles : »la fonction du spectacle idéologique, artistique, culturel, consiste à changer les loups de la spontanéité en bergers du savoir et de la beauté. Les anthologies sont pavées de textes d’agitation, les musées d’appels insurrectionnels ; l’histoire les conserve si bien dans le jus de leur durée qu’on en oublie de les voir ou de les entendre". Debord ne fera donc pas exception à la règle.

     

     


    • Bruno de Larivière Bruno de Larivière 24 février 2010 15:51

      Honte à moi... J’ai mis un participe passé au lieu d’un infinitif dans le dernier paragraphe. Il faut lire : « Même si son ton pompeux et sa manie de voir en tout des systèmes (luttes, exploitation) ont de quoi REBUTER (et non pas rebuté), l’essayiste a quand même fait preuve de sagacité. »


      • armand 24 février 2010 18:21

        pas grave , nescabo n’a jamais rien lu il crée (sauf notre pot milton et encore...)


        • Defrance Defrance 24 février 2010 20:11

          Des distributeurs de billets a la campagne ? il est fou ce mec, on en a pas besoin, on laisse le minimum aux voraces banquiers, le reste se défent au calibre 12 ou 16 ?


          • apopi apopi 25 février 2010 01:23

            Le « tromblon » c’est pas mal non plus pour un fessier de citadin surtout du mois de juin à celui de septembre. Pour les membres de l’ UMPS nous pouvons même faire des promotions hors saison...


            • morice morice 25 février 2010 09:46

              il est toujours bon de citer Debord... j’avais déjà fait référence à lui en évoquant le personnage qui gesticule qui nous sert de président...


              le texte des gens de Tarnac, « L’Insurrection qui vient »respire fort l’influence de Debord... ce doit être pour ça qu’on leur en veut tant, sans nul doute.

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