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Nouvelle république, nouvelle constitution... Le moment est-il bien choisi ?

Ségolène Royal promet une « République nouvelle » où les citoyens puissent « prendre la parole plus souvent ». François Bayrou, une « VI République, basée sur une authentique séparation des pouvoirs ». Nicolas Sarkozy reconnaît que « les Français ne croient plus dans la politique » et préconise une « démocratie irreprochable ». Pour Marie-George Buffet, il s’agit d’aller « vers une VI République » avec des « droits et pouvoirs nouveaux » pour les citoyens et les salariés. D’après José Bové, « la transformation démocratique et sociale exige d’en finir avec le régime de la V République ». Ce ne sont que des exemples, tirés des propositions et déclarations des candidats les plus médiatisés de l’actuelle campagne présidentielle. La Constitution Française ne risque-t-elle pas de devenir une sorte de bouc émissaire dans un contexte où les citoyens « ne croient plus dans la politique », et où la campagne présidentielle en cours a été jugée « de mauvaise qualité » ? Est-elle vraiment responsable de la perte de crédibilité du monde politique ?

La déontologie politique conseillerait, de mon modeste point de vue, de bien séparer ces trois ensembles de questions :

1. Convient-il de changer de constitution ? Si oui, dans quel sens, et pour quoi faire ?

Le débat porte là sur le contenu de l’actuelle constitution française et sur sa capacité de répondre aux exigences de la société de ce début de siècle. Pour être objectif, il doit également aborder le bilan historique des précédentes constitutions.

2. L’actuelle constitution est-elle responsable des dérives de la politique française ? Peut-on valablement lui imputer les difficultés que connaît actuellement le pays ? Si oui, dans quelle mesure ?

Car après tout, les choses se sont-elles si bien passées sous les républiques précédentes, qui ont connu notamment deux guerres mondiales dont l’Europe a été l’épicentre ? Ce n’est d’ailleurs pas sous la Ve République que Marcel Pagnol a écrit Topaze. Quant aux Etats avec des régimes parlementaires, fonctionnent-ils mieux que la France ?

3. Le monde politique retrouvera-t-il sa crédibilité par un changement de constitution ? Et les citoyens peuvent-ils lui faire confiance pour conduire ce changement ?

Débat qui commence par cette simple question : les principaux partis et coalitions politiques avaient-ils besoin d’une autre constitution pour mieux légiférer et mieux gouverner ? Depuis une décennie, le préfixe « alter » est à la mode. Mais qu’en est-il de son contenu ? Et dans quelle mesure serait-ce l’actuel cadre constitutionnel qui aurait empêché des réformes du fonctionnement des institutions ?

Comment répondre à ces trois types d’interrogations ? Les choses ne sont pas forcément aussi simples que ne le laisse entendre la propagande électorale. Non seulement parce que la montée du rejet du régime présidentiel coïncide dans le temps avec l’apparition d’empêcheurs de tourner en rond potentiels lors des élections présidentielles, mais parce que le bilan de l’action autonome du Parlement au cours des dernières législatures peut soulever un certain nombre de réserves.

Par exemple, en matière de réforme de la Justice, les lois sur la formation et la responsabilité des magistrats et sur l’équilibre de la procédure pénale en cours d’examen par le Parlement auraient pu introduire un très large éventail de mesures dans le sens des attentes des citoyens. Si tel ne semble pas avoir été le cas (voir mes articles des 25 décembre et 14 février), il paraît très difficile de l’imputer à la constitution. Sauf, de manière ponctuelle, en ce qui concerne la composition du Conseil supérieur de la magistrature régie par deux alinéas de l’article 65 de la Constitution :

« La formation compétente à l’égard des magistrats du siège comprend, outre le président de la République et le garde des Sceaux, cinq magistrats du siège et un magistrat du parquet, un conseiller d’Etat, désigné par le Conseil d’Etat, et trois personnalités n’appartenant ni au Parlement ni à l’ordre judiciaire, désignées respectivement par le président de la République, le président de l’Assemblée nationale et le président du Sénat.

La formation compétente à l’égard des magistrats du Parquet comprend, outre le président de la République et le garde des Sceaux, cinq magistrats du Parquet et un magistrat du siège, le conseiller d’Etat et les trois personnalités mentionnées à l’alinéa précédent. »

 

Modifier ces deux alinéas ne serait pas une opération majeure, surtout au vu du rapport de la Commission d’enquête parlementaire sur l’affaire d’Outreau rendu public début juin. Si la présidence de la République et le Parlement l’avaient vraiment souhaité, il aurait été parfaitement possible d’entreprendre cette « petite réforme » constitutionnelle dès l’été dernier, de façon à pouvoir légiférer avant les élections présidentielles dans un cadre différent. C’est la volonté politique qui a manqué, non seulement dans la « majorité » mais aussi au « centre » et dans l’ « opposition ».

Quant au reste des questions débattues après la parution du rapport sur Outreau, c’est à la volonté réelle des politiques et à l’influence des corporations, mais en aucun cas à la constitution qu’il faut imputer les problèmes que peuvent poser les lois sur la Justice en cours d’adoption.

Ce n’est qu’une illustration, parmi tant d’autres que l’on pourrait apporter, du fonctionnement des pouvoirs exécutif et législatif dans notre pays. On remarquera également, à l’examen de l’actuelle constitution, que son application est régie par des lois organiques du ressort du Parlement.

De même n’est-ce pas la constitution qui régit les compétences et le fonctionnement du Conseil d’Etat et de la Cour de cassation en tant que juridictions. Wikipédia rappelle à juste titre que la juridiction administrative n’est pas reconnue dans le corps de la constitution de 1958 puisque le Conseil d’État n’est mentionné qu’en tant qu’organe consultatif et non comme organe juridictionnel. Un constat qui découle de la simple lecture de l’actuel dispositif constitutionnel. Mais, dans ce cas, rien ne se serait opposé à ce que le Parlement envisage des mesures de réforme institutionnelle dans le sens des propositions de mon article du 13 septembre, notamment :

 - Le Conseil d’Etat ne devrait pas être une juridiction administrative. Il paraît indispensable de séparer le rôle de conseiller du gouvernement de celui de juge du gouvernement et des administrations, par la création d’une Cour administrative suprême indépendante. Plus une "juridiction spéciale" chargée de la responsabilité disciplinaire, civile et pénale de juges, avocats et experts de justice.

- Une stricte séparation des carrières devrait être imposée : i) entre la Cour administrative suprême, le Conseil d’Etat, le Conseil constitutionnel et la "juridiction spéciale" précitée ; ii) entre ces quatre instances d’une part, et l’entourage du pouvoir exécutif ainsi que les directions d’entités publiques et privées, de l’autre. L’ensemble de la justice administrative et de l’ordre judiciaire, Cour de cassation comprise, devrait être soumis aux mêmes incompatibilités que la Cour administrative suprême.

(fin de citation)

Et a fortiori pour le paragraphe : La composition et le fonctionnement du Conseil d’Etat en tant qu’instance consultative au plus haut niveau de l’Etat seraient réformés dans le sens d’une ouverture directe aux citoyens. Aucun des blocages que puissent rencontrer des propositions de cette nature n’est d’ordre constitutionnel.

De même, rien n’interdit au Parlement d’envisager des régimes d’incompatibilités plus stricts afin de mieux garantir l’impartialité de toutes les instances de l’Etat. Y compris pour le médiateur de la République et le garde des Sceaux, comme exposé dans mon article du 5 novembre. La relation des dispositions de cette nature dans tous les domaines que, manifestement, on n’a pas envie de prendre, quoi qu’en dise la propagande électorale, pourrait être très longue. D’autant plus que, dans les débats parlementaires, on voit se dégager des consensus beaucoup plus larges que ne le porterait à croire la campagne électorale.

Bref, sans chercher à défendre l’actuelle constitution, on peut raisonnablement penser que ce n’est pas vraiment d’un texte, si fondamental soit-il, que nous viennent les actuels problèmes du pays. L’opacité croissante, à l’égard des citoyens, à propos du contenu réel de l’ensemble des lois et décrets de la dernière décennie constitue à mon sens un problème bien plus grave. C’est donc la confiance des Français que devrait chercher à retrouver le monde politique avant de nous administrer un changement de constitution dont les conséquences réelles risqueraient d’échapper à la grande majorité, comme cela a souvent été le cas des dispositions législatives et réglementaires depuis les années 1990.

par Isabelle Debergue (son site) lundi 19 février 2007 - 44 réactions
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Les réactions les plus appréciées

  • Par Ouerkinguétorix (xxx.xxx.xxx.123) 19 février 2007 12:39

    Les signatures sont devenues une barrière défensive de la part de l’actuel monde politique en place, les présidentielles dérangent parce qu’elles permettent à des "outsiders" de se faire connaître...

    C’est un système politique de plus en plus verrouillé et replié sur lui-même. Quelle que soit la Constitution, le problème est plus profond.

  • Par Laure (xxx.xxx.xxx.155) 19 février 2007 13:04

    Dans la défense d’intérêts de groupes "installés", les politiques sont les représentants de toute une nomenklatura publique et privée dont les places pourraient basculer avec un renouveau politique ou institutionnel.

    Mais n’oublions pas, non plus, qu’au-dessus se trouve une sphère financière toute-puissante et intouchable, comme souligné dans un article de la semaine dernière :

    http://www.agoravox.fr/article.php3...

  • Par Dory (xxx.xxx.xxx.22) 19 février 2007 13:35

    Mais vous écrivez :

    "Vive la VIe République !

    On est en droit de regretter que la réforme (profonde) des institutions soit absente des débats actuels, car c’est là une question tout à fait capitale. En effet, la Ve République, si elle a eu son utilité à l’époque de la guerre d’Algérie, est aujourd’hui à bout de souffle. Trois principaux reproches peuvent lui être faits."

    (fin de citation)

    alors qu’Isabelle Debergue parle d’autre chose. Elle nous met en garde contre un changement de Constitution sur lequel les citoyens n’auraient pas un réel contrôle, fait par des parlementaires en qui ils n’ont plus vraiment confiance.

    Tel que je comprends l’article d’Isabelle, on n’a pas affaire à une Vème République a bout se souffle mais à un problème bien plus profond.

  • Par nounoupoun (xxx.xxx.xxx.95) 19 février 2007 14:57

    Le sentiment de malaise dans la politique est ressenti par énormément de gens, et on peut tous le constater à notre échelle. Taper sur la Constitution, c’est facile. Mais la Constitution c’est avant tout un papier, un symbole. Le malaise vient d’ailleurs. S’il est si facile de remettre en cause notre Constitution c’est parce que quelque part on se dit qu’en remettant en cause le symbole de notre République, on remet en cause la vie politique et on va repartir sur d’autres bases. C’est faux et c’est facile. Ce n’est pas le symbole qui fait les évènements, ce sont les évènements qui font les symboles. La IV République et sa nouvelle Constitution étaient symboliques parce qu’on marquait la fin de la guerre et de ’occupation. La Vè l’était pour le problème algérien qui gangrénait toute la IV République. Mais là ? Quels évènements font que notre Constituion devrait être abolie ? Juste une volonté politique d’apparaître dans un livre d’histoire en tant que Président de la VIè ? Se dire qu’on recommence quelque chose de nouveau avec les mêmes acteurs ? Je trouve que c’est un peu léger. Plutôt que de régler les pbs en surface, il faudrait s’attaquer au fond et je ne vois pas très bien en quoi en finir avec notre Constitution pourrait nous aider. Tout ce qu’on gagnerait c’est de commencer une vie politique identique sur le fond avec de nouvelles institutions fragiles.

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