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Accueil du site > Actualités > Politique > Patricio Aylwin, homme-clef de la transition démocratique chilienne

Patricio Aylwin, homme-clef de la transition démocratique chilienne

« Aylwin a cherché, à travers le dialogue et l’accord, à avancer vers un pays de pleine démocratie. Il a toujours aidé à l’unité des démocrates. » (Michelle Bachelet, Présidente de la République du Chili, 19 avril 2016).



Le premier Président chilien démocratiquement élu après le coup d’État du 11 septembre 1973, Patricio Aylwin, s’est éteint à l’âge de 97 ans, la semaine dernière, le 19 avril 2016, à Santiago du Chili. Démocrate-chrétien, il était l’organisateur en chef de la transition démocratique au Chili, le passage de la dictature militaire du général Augusto Pinochet vers un régime démocratique classique en Amérique latine (régime présidentiel), à peu près au même moment que la chute du mur de Berlin et du début des négociations pour mettre fin à l’apartheid en Afrique du Sud.

Né le 26 novembre 1918 à Vina del Mar (une station balnéaire), Patricio Aylwin est devenu avocat en 1943 (à 24 ans) après de brillantes études, et a été professeur de droit à l’Université du Chili (de 1946 à 1962). En 1945, il a été recruté comme secrétaire de la Cour suprême.

Engagé à la Phalange Nationale (une mouvance de l’humanisme chrétien de Jacques Maritain qu’on pourrait rapprocher du Parti social français du colonel de La Rocque en France à la même époque), qu’il présida de 1950 à 1951, il participa à la création, le 28 juillet 1957, du Parti démocrate-chrétien (rassemblement de plusieurs organisations chrétiennes sociales dont la Phalange Nationale pour proposer une troisième voie entre capitalisme et communisme) dont il assura la présidence de nombreuses fois, en 1958, de 1965 à 1967, de 1973 à 1976, de 1987 à 1989, et même de 2001 à 2002.

Si le candidat des démocrates-chrétiens échoua à l’élection présidentielle du 4 septembre 1958 (Jorge Alessandri a gagné avec 31,6% contre 28,8% à Salvador Allende et 20,7% à Eduardo Frei Montalva), celui-ci, Eduardo Frei Montalva, fut finalement élu Président de la République le 4 septembre 1964 avec 56,1% des voix contre 39,0% au socialiste Salvador Allende et il exerça son mandat du 3 novembre 1964 au 3 novembre 1970.

Élu sénateur en 1965, Patricio Aylwin fut élu Président du Sénat chilien le 12 janvier 1971 (jusqu’au 22 mars 1972) et eut un rôle politique de premier plan lors de l’arrivée au pouvoir des socialistes avec Salvador Allende, Président de la République du 4 novembre 1970 au 11 septembre 1973.

Salvador Allende fut élu le 4 septembre 1970 avec seulement 36,6% des voix, soit avec moins de 40 000 voix d’avance sur Jorge Alessandri, Président de la République du 3 novembre 1958 au 3 novembre 1964 (qui avait battu Eduardo Frei Montalva le 4 septembre 1958). Salvador Allende ne bénéficiait pas de majorité parlementaire (il gouverna par décrets) puisque la coalition qui soutenait Allende (socialistes, communistes et radicaux) n’avait eu, aux élections parlementaires du 4 mars 1969, que 61 sièges de députés sur 150 (et 20 sièges de sénateurs sur 50).

Patricio Aylwin et Eduardo Frei Montalva furent parmi les plus grands opposants à Salvador Allende. En effet, il faut comprendre que les démocrates-chrétiens étaient opposés aux socialistes marxistes, craignant, en pleine guerre froide, la mainmise de l’URSS sur leur pays, et Eduardo Frei Montalva et Salvador Allende avaient été justement rivaux lors de l’élection présidentielle précédente. Patricio Aylwin s’est donc opposé le plus possible au gouvernement de Salvador Allende et a prit la tête de la "résistance" des parlementaires contre l’exécutif.

Aux élections parlementaires du 4 mars 1973, le Parti démocrate-chrétien resta au premier rang avec 29,1% des suffrages pour l’élection des députés (50 sièges sur 150) et 33,9% des suffrages pour l’élection des sénateurs (10 sièges sur 25). L’Union populaire (regroupant les partisans de Salvador Allende : communistes, socialistes et radicaux) n’avait obtenu que 62 sièges de députés sur 150 (et 11 sièges de sénateurs sur 25).

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Lors du coup d’État du 11 septembre 1973, Patricio Aylwin, de manière sans doute naïve, a soutenu dans un premier temps l’arrivée au pouvoir des militaires, considérant qu’il valait mieux pour le Chili une dictature militaire qu’une dictature communiste, mais il ne concevait le pouvoir militaire que temporairement (quelques années), le temps de calmer le climat politique et d’organiser de nouvelles élections. Or, Augusto Pinochet est resté au pouvoir pendant …seize ans ! Patricio Aylwin a écrit dans ses mémoires : « Lamentablement, une certaine période de dictature était nécessaire, mais nous pensions qu’elle devait être la plus brève possible : deux, trois ou cinq ans. » (1998).

Parmi les exactions commises à l’occasion de ce coup d’État, le domicile du poète Pablo Neruda (Prix Nobel de Littérature 1971) fut vandalisé et ses livres brûlés. Pablo Neruda avait été pré-candidat du Parti communiste à la candidature de l’Union populaire en 1970. Salvador Allende avait été finalement choisi malgré ses échecs aux trois précédentes élections présidentielles : 4 septembre 1952 (5,5%), 4 septembre 1958 (28,9%) et 4 septembre 1964 (39,0%). Le 23 septembre 1973, à la veille de son départ pour le Mexique, Pablo Neruda est mort, officiellement d’un cancer de la prostate mais plus vraisemblablement assassiné par des proches de Pinochet (par injection létale). Son corps fut exhumé le 8 avril 2013 ; l’enquête reste en cours, et un document du Ministère de l’Intérieur transmis le 25 mars 2015 au magistrat chargé d’enquêter considère que l’assassinat est « clairement possible et hautement probable ». Dans son autobiographie, Pablo Neruda avait notamment écrit : « Je veux vivre dans un pays où il n’y a pas d’excommuniés. Je veux vivre dans un monde où les êtres sont seulement humains, sans autres titres que celui-ci, sans être obsédés par une règle, par un mot, par une étiquette. ».

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En 1976, Patricio Aylwin a finalement compris que le régime militaire s’enfonçait dans la dictature et s’opposa à Pinochet. Il s’opposa notamment au référendum du 11 septembre 1980 sur la nouvelle Constitution qui donnait encore huit années de pouvoir absolu à Pinochet (elle fut approuvée officiellement par 67,0% des voix, promulguée le 21 octobre 1980 et applicable à partir du 11 mars 1981) et il se retrouva le seul leader de l’opposition après la mort du Président Eduardo Frei Montalva le 22 janvier 1982 (ce dernier avait été élu Président du Sénat en mars 1973 et s’opposa très activement contre Salvador Allende ; il restait un recours à l’époque de Pinochet dont il était aussi devenu l’opposant ; certains indices laisseraient entendre qu’Eduardo Frei Montalva aurait été assassiné par des proches de Pinochet).

Pendant une dizaine d’années, Patricio Aylwin a essayé (et réussi) à fédérer tous les partis d’opposition à Pinochet et à faire accepter une solution de sortie de dictature négociée avec les militaires. Lors du référendum du 5 octobre 1988 où Pinochet demandait encore huit ans de pouvoir absolu, Patricio Aylwin prit la tête des partisans du "non" et gagna ce scrutin avec 56,0% de "non". L’échec de Pinochet a fait prolonger son mandat d’un an (jusqu’au 11 mars 1990), le temps d’organiser démocratiquement des élections présidentielle et parlementaires. Le référendum du 30 juillet 1989 fit approuver par 91,3% des voix la révision constitutionnelle promulguée le 17 août 1989, résultat d’une négociation entre la junte militaire et les partis d’opposition, pour garantir la pluralité politique.

L’élection présidentielle consécutive à cet échec de Pinochet a eu lieu le 14 décembre 1989 et l’opposition unie derrière lui (Concertation des partis pour la démocratie), Patricio Aylwin a été élu Président de la République dès le premier tour avec 55,2% des voix contre deux opposants dont un proche de Pinochet. Son slogan fut : "Gana la gente" (qu’on pourrait traduire par "Gagnez le peuple").

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Parallèlement, le même jour, les députés et sénateurs furent démocratiquement élus et le peuple donnèrent une large majorité à la Concertation (22 sénateurs sur 38 et 69 députés sur 120), mettant le Parti démocrate-chrétien au premier rang avec 32,2% des suffrages pour l’élection des sénateurs (13 sièges sur 38) et 26,0% des suffrages pour l’élection des députés (38 sièges sur 120).

Patricio Aylwin fut donc Président de la République du Chili du 11 mars 1990 au 11 mars 1994 tout en maintenant, selon l’accord négocié, Augusto Pinochet à la tête des armées (nommé par Salvador Allende le 23 août 1973, il resta commandant en chef des forces armées chiliennes jusqu’au 11 mars 1998, comme l’imposait la Constitution promulguée le 21 octobre 1980).

Patricio Aylwin a suivi une politique économique qui a permis une croissance de 7% chaque année. Le chômage a baissé de 7,8% à 6,5% entre 1990 et 1993 et les revenus des plus pauvres a crû de 20%. Les dépenses pour l’éducation ont augmenté de 40% et pour la santé de 54%. Enfin, plus de 100 000 logements nouveaux ont été construits sous son mandat.

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Il a tenu sa promesse électorale de nommer une commission d’enquête, la Commission nationale Vérité et Réconciliation, mise en place le 25 avril 1990, quelques jours après sa prise de fonction, sur les crimes de la dictature de Pinochet (présidée par l’ancien sénateur Raul Rettig, qui fut ambassadeur au Brésil sous Allende) qui a abouti à la publication du rapport Rettig le 9 février 1991 (consultable ici) : « Comme Président de la République, je me permets d’assumer la représentation de la nation toute entière pour, en son nom, demander pardon aux familles des victimes. » (mars 1991). Il y a eu plus de 3 200 morts commises par la junte militaire entre 1973 et 1990.

Néanmoins, ce rapport a été négocié avec les militaires, aucun nom des meurtriers n’a été cité : « Il y aura justice dans la mesure du possible. ». Patricio Aylwin a préféré ne pas engager des actions en justice contre les militaires impliqués dans ces milliers de meurtres, tortures, et disparitions, car le risque aurait été grand de provoquer une grave crise politique ; Pinochet était resté chef des armées pendant encore huit ans après son départ du pouvoir politique. Ce n’est que bien plus tard que la justice a commencé à se mettre en marche, mais trop tard pour Pinochet qui avait été arrêté de manière inattendue à Londres le 16 octobre 1998 à la suite d’un mandat d’arrêt international signé par le juge espagnol Baltasar Garzon, placé sous résidence surveillée jusqu’au 2 mars 2000 (il fut soutenu par Margaret Thatcher), puis ramené au Chili. Malgré les multiples procédures judiciaires à son encontre, Pinochet est mort le 10 décembre 2006 sans avoir été condamné des crimes commis sous son régime.

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Ce fut le fils d’Eduardo Frei Montalva, à savoir Eduardo Frei Ruiz-Tagle, candidat démocrate-chrétien soutenu par la Concertation, qui fut élu à l’élection présidentielle du 11 décembre 1993 avec 58,0% dès le premier tour et qui dirigea le Chili du 11 mars 1994 au 11 mars 2000. Le peuple avait donc donné quitus au mandat de Patricio Aylwin et à son gouvernement démocrate-chrétien. La coalition fut reconduite au parlement (21 sénateurs sur 38 et 70 députés sur 120), le Parti démocrate-chrétien étant resté en tête avec 20,2% des voix pour l’élection des sénateurs (13 sièges sur 38) et 27,1% des voix pour l’élection des sénateurs (37 sièges sur 120).

Les partis de la Concertation (de centre droit et centre gauche) restèrent au pouvoir au Chili jusqu’à la défaite de ce même Eduardo Frei Montalva au second tour de l’élection présidentielle du 17 janvier 2010 (48,4% contre 51,6% au candidat de la Rénovation nationale Sebastian Pinera) et retrouva le pouvoir lors de la réélection de la socialiste Michelle Bachelet à la Présidence de la République le 15 décembre 2013 (au second tour avec 62,2% des suffrages).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (27 avril 2016)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Rapport Rettig publie le 9 février 1991 (à télécharger).
Augusto Pinochet.
Patricio Aylwin, homme-clef de la transition démocratique chilienne.
Imre Pozsgay, homme-clef de la transition démocratique hongroise.
Frederik De Klerk, homme-clef de la transition démocratique sud-africaine.

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5 réactions à cet article    


  • JP94 27 avril 15:28

    Article qui justifie la dictature et qui encense un homme politique qui, c’est écrit texto ici, a soutenu le coup d’Etat financé par les USA ( avec la CIA ITT ) et s’est réjouit de la prise du pouvoir de Pinochet .( il voulait juste que ça dure un peu moins ...eh oui les opposants qui n’étaient autres que le Peuple Chilien de bout et le Pouvoir élu de l’Unité Populaire ont été déjà décimés, torturés affreusement.


    Pensez un peu aux victimes du fascisme ! 
    Je suis bien tenté de communiquer votre texte aux associations de Chiliens en exil en France, dont les membres ont été torturés... 

    Ce serait à eux de vous répondre et de vous informer des crimes encore impunis et qui traumatisent le Chili .

    Le Chili est le 2ème pays le plus inégalitaire du Monde ( sous Bachelet ) . Et Pinera , le néo-pinochetiste ultra libéral a pu y être réélu devant l’incurie de Bachelet en matière de droits sociaux .

    Transition démocratique, selon vous, c’est donc laisser impunis les crimes contre l’Humanité commis par la dictature fasciste de Pinochet ! 

    • HELIOS HELIOS 27 avril 20:48

      @JP94


      ... on ne peut etre « réelu » au Chili, on ne peut enchainer un second mandat.

      Michelle Bachelet a été elue en 2006, puis S. Pinera a été élu ensuite, et cette fois M Bachelet et retournée au pouvoir apres S Pinera. Elle ne pourra etre elue ensuite, il faudra qu’un autre président prenne sa place.

      Votre propos sur la « justification » de la dictature est inconvenant.

      Même si le Pinochet a été viré du pouvoir par une election, cela ne veut pas dire que son successeur a eu le droit de tout faire. Il y avait au Chili des parlementaires « a vie » qui etaient, evidement, du coté de Pinochet.

      Avec beaucoup de précautions et de prudence et donc de diplomatie, Alwyn a reussi a eloignér les soutiens de Pinochet du pouvoir et ce ne fut pas facile, d’autant, que même aujourd’hui, a peu pres la moitié de la population est nostalgique de Pinochet. avec le temps cela se calme, certes, mais les communistes chiliens fondent, comme les nôtres.

      N’essayez pas de calquer nos defauts sur la classe politique d’un autre pays. Michelle Bachelet dite « socialiste » et actuellement au pouvoir est plus proche de Marine Le Pen que de Martine Aubry !

    • tonimarus45 28 avril 10:23

      @JP94— Tout a fait d’accord avec vous ;Et bien repondu a l’auteur ;mais a quoi s’attendre d’autre de la part de « rakotoarison »".Encenser quelqu’un qui a approuve et accompagne un coup d’etat qui a fait des miliers de victimes et autant de torturés,qu’elle indignite !!!


    • Phoébée 27 avril 17:41

      ....ur écrire à partir d’un asile psychiatrique . ATTENTION . L’auteur est connu pour écrire à partir d’un asile psychiatrique . ATTENTION . L’auteur est connu pour écrire à partir d’un asile psychiatrique . ATTENTION . L’auteur est connu pour écrire à partir d’un asile psychiatrique . ATTENTION .L’auteur est connu pour écrire à partir d’un asil.....


      • Norbert 27 avril 19:41

        Si être disciple de Camus doit amener à écrire de tels articles alors vive Sartre, c’est vrai que penser pour de bon est une prise de risque.

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