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Portrait d’un Sarkozy joueur démoniaque qui n’aime pas l’échec

 Qui est au fond Nicolas Sarkozy ? Ceux qui l’ont approché et tracé son portrait ont-ils vraiment compris le personnage ? Rien n’est moins sûr, aussi je vous propose ce portait psycho-philosophique réalisé avec la distance et qui sait, plus pénétrant que bien des commentaires médiatiques. De plus, si le Sarkozy président a fait l’objet de beaucoup d’analyses, le Sarkozy candidat offre des traits inédits qu’il sera bien difficile à analyser dans la foulée de la campagne. D’où l’idée d’en appeler au docteur Jung, plus pénétrant que docteur Sigmund. Le titre ce cette chronique associe joueur et échec. Ce qui suggère que Sarkozy n’aime pas échouer mais renvoie aussi à une nouvelle de Zweig, celle qui raconte l’aventure d’un étrange joueur d’échec. L’occasion de tracer un simple trait intimiste d’un président qu’on retrouve avec la foule dans ses meetings et qui, pour commencer, sera cadré grâce à une subtile réflexion du romancier et philosophe Hermann Broch.

 I. Le démagogue démoniaque. Allons à la page 21 de cet énigmatique livre de Broch qui esquisse une Théorie de la folie des masses (L’éclat). Il y est question des forces d’orientation qui dans une société, sont assumées non pas par une conscience collective mythique mais par des personnes concrètes habilitées à porter à la connaissance des masses les enjeux liés à un choix, une orientation. Bref, exactement le contexte d’une élection présidentielle à la française. Broch décrit aussi la situation d’une société en état de crise. Ce qui cadre bien avec cette année 2012 où des inquiétudes se sont affirmées. Extraits choisis :

 « Plus une collectivité s’enfonce dans un état de pré-panique et d’instabilité psychique, plus le sentiment d’un angoisse sans issue s’intensifie en elle, et plus elle réclame un chef qui, en avançant sur la voie de l’extase, la protège contre l’irruption de la pleine panique. Nulle part la double direction du fait psychique n’est aussi clairement visible que dans les figures de chefs que l’histoire a produits et qui l’ont façonnée. Ils se répartissent en deux types principaux : 1. L’authentique sauveur religieux, le grand fondateur de religion qui, par sa connaissance éthique-rationnelle, maintient l’humanité sur la voie du gain en irrationalité, et sur le plan spirituel la conduit toujours plus près de l’extase de la connaissance. 2. Le démagogue démoniaque, qui guide la masse (pas l’humanité) sur la voie de la perte en rationalité et de la satisfaction des pulsions, vers des formes archaïques et infantiles, c’est-à-dire avant tout vers des victoires réelles, par la fixation délirante sur cet instant de la victoire et de la pseudo-extase qui l’accompagne (…) le magicien démoniaque en revanche, est un symbole par sa propre personne terrestre ; le fondateur de religion se soumet dans son existence terrestre à la raison divine, en laquelle il a reconnu le bien suprême de l’homme, le magicien démoniaque utilise en virtuose tous les moyens de la raison (il est toujours un virtuose sur le plan technique), pour réaliser les valeurs du passé ; le fondateur de religion cherche l’idée éternelle de l’humanité, le magicien démoniaque veut le succès de l’agression immédiate, il veut la victoire. »

 Celui qui veut vraiment comprendre le démagogue Sarkozy n’a qu’à lire ces lignes. Broch a écrit des pages d’une clarté exceptionnelle permettant de situer notre époque et notamment, ce qui se passe depuis quelques années en France. Bien que datée et péchant par un côté caricatural, le portait du démoniaque colle de près au candidat Sarkozy dont on voit bien le jeu sur les pulsions, la manipulation d’orientations archaïques et infantiles, la surprenante habileté du technicien qui sait argumenter rationnellement et guider le psychisme collectif non sans dévoiler quelque rictus d’autosatisfaction. Les valeurs du passé, elles y sont. Les nouvelles frontières qui renvoient en réalité aux anciennes lignes Maginot, réelles ou symboliques. Et cette valeur travail, qui fleure bon le moralisme d’un autre âge, tout comme la famille et le patrimoine. Sa devise, c’est travail, famille et patrimoine.

 Le rassemblement du premier mai orchestrée par Sarkozy est une profanation de cette journée dédiée aux luttes des travailleurs. C’est pire que le défilé frontiste qui ne fait que détourner cette fête au profit de l’idée nationale. Sarkozy agresse le monde du travail et c’est logique, il veut la victoire, comme dans le portait de Broch décrivant le démagogue démoniaque. L’orientation prise par Sarkozy est régressive et n’amène pas la France vers des valeurs d’avenir. Voilà pourquoi il inquiète son camp et non des moindre, de Juppé à Fillon. Pour conclure, page 285 du livre, Broch revient aux fondamentaux en traçant deux voies adossées à deux natures de l’homme. La voie de l’élargissement du Moi (à bien distinguer de l’inflation jungienne), de l’assimilation spirituelle et cognitive du monde ; et l’autre voie, celle de l’intervention matérielle, brutale, dans la réalité. On l’a quand même noté, même si Kadhafi était tout sauf un sain, l’option prise par Sarkozy a été celle de la brutalité, et ce style lui convient bien et qu’on a vu se dessiner lors de son quinquennat mais aussi dans cette campagne. La voie de l’élargissement se traduit par un rapport d’identification « je suis le reflet du monde » alors que la voie de la brutalité se traduit pas « je possède le monde ». Les Français décideront s’ils refusent d’être possédés par un démagogue.

 II. Portait du joueur d’échec. Comme l’ont observés les citoyens attentifs, Nicolas Sarkozy prononce d’énigmatiques discours où il semble s’inventer des adversaires qui l’empêcheraient de dire la vérité, qui lui imposeraient des thématiques et le censureraient sur des sujets sensibles. Frénétiquement installé devant son pupitre face à une foule galvanisée, il donne l’impression de débattre avec une gauche et un candidat qu’il sort de son imaginaire tel un romancier inventant des personnages et une histoire. On le sent animé d’une détermination à affronter un adversaire et d’une hargne telle qu’il paraît déconnecté de la réalité. Sarkozy veut en découdre avec Hollande et se trouve frustré de n’avoir qu’une seule occasion de le faire. En se rasant le matin, sans doute répète-t-il des arguments et des coups discursifs en affrontant un adversaire qu’il crée dans son univers de pensée. Et c’est là que cette situation ressemble à celle de M. B. dans la nouvelle de Zweig. Attention aux conclusions hâtives. Le cas de M. B. est difficilement transposable. Zweig décrit un individu capturé par la gestapo et placé dans une chambre d’hôtel. Pour occuper le temps entre deux interrogatoires, M. B. n’a qu’un manuel d’échec retraçant des grandes parties. Une fois assimilées ces parties, il n’a plus d’autre choix que de jouer des parties sur un échiquier imaginaire en inventant un adversaire ce qui aboutit à une sorte de psychose du dédoublement. Ce faisant il perd pied et un matin, le gardien l’entend invectiver son adversaire virtuel et croit qu’il y a une autre personne dans la pièce. Le malheureux s’effondre et reprend conscience à l’hôpital où le docteur le déclare fou et lui conseille vivement de ne plus s’adonner aux échecs.

 Le lecteur se demande bien quel lien entre Sarkozy et ce M. B. devenu disloqué et moitié fou. En fait, il faut jouer sur le principe de l’inversion causale. Si un effet produit une cause, alors cette cause inversée en effet produira en retour quelques phénomènes du même ordre que l’effet initial. L’enfermement de M. B. l’amène à devenir un joueur de blancs qui s’invente un adversaire joueur de noirs. Inversement, le procédé visant à créer un adversaire imaginaire et le combattre peut engendrer une forme d’enfermement, pas physique mais psychique. Et c’est ce qui transparaît avec le discours du premier mai qui ressemble fort à un boulangisme post-moderne jouée comme un Nuremberg festif et joyeux. Sarkozy semble déconnecté de la réalité. Il voit les rouges partout et se propose de bâtir une frontière, sorte de mur de Berlin séparant les patriotes tricolores des rouges anti-patriotes. Et cette sensiblerie lancée au travailleur qui presque, verserait une larme d’émotion en voyant son patrimoine et en pensant, c’est moi, le fruit de mon travail. On se croirait au 18ème siècle. Rien de plus à dire, si ce n’est qu’un psy verrait dans ce discours le signe d’un candidat à la limite du délire.

 III. Psychanalyse jungienne d’un candidat régressif. Le troisième portait du candidat Sarkozy sera inspiré de quelques pages lumineuses écrites par Jung dans Dialectique du moi et de l’inconscient (Gallimard). L’étude porte sur la libération de l’individualité lors d’étapes critiques dans l’existence. Nul besoin d’être un spécialiste de la psychologie sarkozienne pour comprendre que sa réélection est un moment crucial dans son chemin et que la seconde place infligée par les Français a été un événement perçu intensément par un président qui du reste, a basculé de la position de chef d’Etat pour aller à la rencontre des citoyens et s’immerger dans les craintes et désirs du peuple de France. 

 « La seconde possibilité, la seconde voie par laquelle l’individu pourrait envisager de s’acheminer, consisterait à s’identifier avec la psyché collective. Cela reviendrait à accepter l’inflation, non plus implicitement et à son propre insu, mais sciemment, à élever en quelque sorte l’inflation à la dignité d’un système, c’est-à-dire que le sujet qui ferait sienne une telle attitude se sentirait dorénavant le détenteur heureux de la grande vérité, de cette fameuse vérité qui, lui semblait-il, restait encore à découvrir, de cette espèce de connaissance définitive qui est appelée à assurer le salut des peuples (…) l’accès à la psyché collective produit dans l’individu, par son ouverture même, un renouveau de vie » (p. 107)

 Ces propos de Jung dérangent quelque peu car le portait pourrait s’appliquer aux cinq candidats du premier tour mais il faut rester lucide et différencier les personnalités qui ne sont pas toute égales face à ce schéma qui vise tout spécialement Sarkozy dont on voit qu’il se régénère dans ces meetings en possédant ses partisans qui jouent le jeu parfaitement. « Je possède le monde », devise du démagogue démoniaque. En fait, il y a deux âmes derrière la personne sarkozienne, l’une enflammée, incandescente car alimentée par le carburant des pulsions partisanes en étant relayée par de dévots lieutenants qui s’en remettent au maître pour être dispensés de penser tout en cognant contre l’adversaire et l’autre, rétractée, régressive, amenant des conduites presque infantiles comme ces attitudes de gentil petit garçon déployées face à des médias qu’il veut amadouer. Sarkozy est un personnage complexe et c’est logique vu la fonction qui lui est assignée et les attentes de Français quelque peu décomposés dans cette crise qui est plus sociale et morale qu’économique. Le candidat Sarkozy peut bien enfler son psychisme, rien n’y fait, la démocratie est en crise morale et ce n’est pas le culte du travail et du patrimoine qui résoudra l’affaire car ce culte est aussi le problème. Eventualité qui n’a été évoquée par aucun des candidats et qui atteste d’une crise crépusculaire de la France et de l’Occident. Une bonne participation ne permet aucunement de conclure à une bonne santé de la démocratie et en 2012, cela se vérifie.

 




par Bernard Dugué (son site) mercredi 2 mai 2012 - 65 réactions
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Les réactions les plus appréciées

  • Par Gaspard Delanuit (---.---.---.12) 2 mai 2012 12:15
    Gaspard Delanuit

    Bon article et perspective intéressante. Cependant, j’incline à résumer la personnalité du candidat sortant sous la forme de la figure de l’enfant capricieux. Sarko est un gamin frustré qui veut constamment prouver au monde qu’il est grand. Or, il n’est grand ni physiquement ni intellectuellement. Il lui faut donc prendre sa revanche par la violence, tout en prétendant se faire le représentant de ceux qui sont comme lui un peu minables. Il manque de hauteur et semble condamné à rester un petit homme qui essaie de faire peur. Bref, c’est Joe Dalton. 

  • Par Fergus (---.---.---.179) 2 mai 2012 13:20
    Fergus

    Bonjour à tous.

    Personnellement, mon constat est encore plus simple : Sarkozy est un égotique mégalomaniaque et paranoïaque. Bref, un psychopathe !

  • Par Henri Diacono alias Henri François (---.---.---.127) 2 mai 2012 09:37

    Mince alors Dugué, en suivant pas à pas, ou mot à mot votre texte, en le dépouillant selon mon alchimie propre, je jubile sur la théorie du « joueur d’échecs ».
    En fait sans grande connaissances psychologiques d’un tel personnage, je suis à peu près convaincu qu’en cas de défaite, Nicolas Sarkozy (de Nagy-Bosca) ne s’en relèverait pas.
    Alors bonjour la dépression. Il est indéniable que pour lui, dans ce cas, elle sera inévitable. Tout dans son comportement actuel, dans lequel la peur semble en outre jouer un rôle important, laisse la porte ouverte à une telle hypothèse.
    Mais qu’a donc fait la France pour avoir un tel homme à sa tête pendant cinq ans et peut-être cinq de plus ?

  • Par JL1 (---.---.---.183) 2 mai 2012 10:16
    JL

    Bonjour,

    je suppose qu’il y a une boulette, là : "Si un effet produit une cause, alors cette cause inversée en effet produira en retour quelques phénomènes du même ordre que l’effet initial.« 

    Cette histoire d’inversion du rapport de cause à effet est magnifiquement illustrée par ce qu’il a dit au sujet des accusations de Médiapart concernant le financement de sa campagne de 2007 par Kadhafi : »Il aurait financé ma campagne électorale ??? Après ce que je lui ai fait ?!!". Sa capacité à se prévaloir de sa trahison niée est stupéfiante !

    Je crains que cette analyse que vous faites n’apporte guère beaucoup de lumières : dans ce domaine complexe, plus on en dit, plus on prend le risque de se tromper.

    Pour moi, les choses sont plus basiques : Nicolas Sarkozy est quasiment dénué de ce qu’on appelle un surmoi, et c’est pourquoi il est capable d’affirmer tout et le contraire de tout. Le contexte historique a fait le reste, ce personnage dont la dangerosité est proportionnelle à la puissance : dans cette lutte pour le pouvoir où tous les coups sont permis, c’est le plus dangereux qui gagne, par définition.

    Ceci dit, si le plus dangereux est Sarkozy, la question que l’on peut se poser au sujet de son adversaire est la suivante : est-ce que le PS n’est pas lui aussi, dangereux ? Le débat de ce soir va opposer un chef de bande à une bande de chefs représentée par un personnage dont au fond, on ne sait pas de qui il est l’otage ; cf. le mauvais tour que viennent de lui jouer les strauskhaniens.

    Aussi longtemps que le PS européen ne remettra pas en cause la soumission des États à la loi des marchés financiers, le PS sera un parti ultralibéral, puisque, quoi qu’on en dise, ce ravalement de l’État à un rôle de vulgaire acteur économique est la spécificité du libéralisme, par construction.

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