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Quel serait alors la nouvelle formule de cette mixture Le Pen light ? Le liquide est toujours trouble et présente la même saveur discrètement acide. En guise d’édulcorant, l’étranger n’est pas stigmatisé en soi mais atteint de biais, indirectement, à travers des images mises en avant de manière spectaculaire. Il y a celle du clandestin que l’on raccompagne – attention, avec humanité – dans son pays, fût-il en guerre, à qui l’on paye quelques jours d’hôtel et fournit un petit pécule qui contribuera à rétribuer le passeur qui lui permettra peut-être de tenter à nouveau sa chance quelque part dans l’espace Shenghen. Le clandestin – différent du sans-papier, lequel n’est clandestin que par la faute de la loi ou de ceux qui l’exécutent – fait l’objet de mesures de regroupement et d’éloignement, tandis que les préfectures tiennent un registre des expulsions pour remplir les objectifs assignés par le ministère de l’Intérieur. Occupant tout l’espace médiatique à la remorque de la vulgate gouvernementale, le clandestin éclipse l’immigré régulier et devient la représentation même de l’immigré.
L’autre image brandie dans les médias est celle de l’intégriste, couplée à son complément dialectique : la femme opprimée par l’intégriste. Dans la patrie de la laïcité et de l’égalité, quel meilleur client pour le rejet que le musulman traditionaliste imposant à sa femme le port de la burqa ? Qu’importe que ces femmes fantômes, si affligeant soit leur sort, ne se comptent que par quelques centaines, au pire quelques milliers en France : c’est un sujet majeur car voilà un coin enfoncé dans notre pacte républicain, un voile d’obscurantisme couvrant notre rayonnante identité nationale. Vient à leur suite, mystérieux et menaçant, cet « islam des caves » qui rappelle les chrétiens des catacombes, avant-garde plus illuminée qu’éclairée d’une nouvelle civilisation appliquant avec autant de résolution que d’hypocrisie, sa stratégie de conquête de l’Occident.
Il est étrange ici de constater que l’immigré « haïssable » n’est plus celui qui « mange le pain des Français », ni celui qui dans les barres HLM, dérange son voisinage par ses comportements domestiques – « le bruit et l’odeur », comme disait un homme politique du XXe siècle. Ce n’est plus du Le Pen, c’est autre chose. Ce glissement des discours et des représentations qui s’y associent peut trouver deux types d’explication : soit les causes de ces discours ont disparu (les immigrés ont pris l’habitude de chuchoter et de tout cuire à la vapeur, le taux de chômage est descendu au minimum frictionnel et la concurrence pour les emplois n’est donc plus un enjeu pour personne, la coexistence d’individus de cultures différentes dans une promiscuité délabrée s’est miraculeusement apaisée, la peur du déclassement s’est brusquement évanouie, les zones péri-urbaines ont été réhabilitées en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire...), soit la coupure entre les élites et le peuple est telle que les ressentis populaires sur l’immigration font désormais l’objet d’un déni absolu. En fait, l’explication empreinte ces deux pistes : quarante ans de cohabitation et de métissage dans les quartiers populaires ont permis en effet de réduire les préjugés réciproques et de faire progresser, considérablement, le « vivre-ensemble ». Cependant cette tendance, à ne surtout pas confondre avec celle, opposée, de la paupérisation économique et culturelle, de la précarité matérielle et de l’insécurité, ne caractérise nullement le « vivre-ensemble », au sens de la mise en partage permanente et constamment renouvelée de ce qui forme la communauté des citoyens. Le fossé entre gagnants et perdants de la mondialisation se creuse chaque jour et rend béante une nouvelle question sociale soigneusement évacuée des programmes des partis de gouvernement, de droite comme de gauche [1].
Dans ce contexte, un débat sur l’identité nationale est-il si superflu ? En aucun cas s’il permet, laissant de côté les questions stupides – faut-il chanter la Marseillaise en classe ? peut-on planter un drapeau tricolore dans son jardin ? – et réaffirmant en revanche le rejet sans condition ni compromission du racisme et de la xénophobie, de s’interroger collectivement sur le pacte unitaire de la nation, c’est-à-dire d’une part ce que nous avons en partage, ce qui, oui, au milieu du monde, nous distingue en tant que Français, d’autre part ce qui alimente au jour le jour de manière très prosaïque la conscience nationale, à savoir la solidarité entre les groupes sociaux et entre les territoires.
Alors certes, Éric Besson est un brillant cynique parmi d’autres brillants cyniques, agissant sur commande. Personne ne peut, tant elle est grosse, manquer la ficelle qui commande les pantins à figure de Marianne, Jeanne d’Arc, Renan et consorts. À quelques mois maintenant des élections régionales, prévues en mars 2010, les motivations de ce grand débat sur l’identité nationale qui va occuper le terrain en janvier et février dans chaque département [2], sont démasquées.
En 2007, Nicolas Sarkozy a su capter une part sensible de l’électorat protestataire en agitant quelques chiffons habilement choisis et en mimant la proximité avec le monde ouvrier. Durant sa campagne, seul à droite ou presque, il a pu et su, en somme, parler au peuple sans craindre de rompre avec l’électorat traditionnel de l’UMP. Aujourd’hui, ce pacte implicite entre le peuple et les élites se nourrit plutôt, dans l’opinion, de désillusions. La crise économique, le chômage persistant, les réformes enlisées, les oripeaux monarchiques, les tendances dynastiques cadrent mal avec les promesses du candidat. Que dire aussi de l’obsession sécuritaire du pouvoir qui se perçoit non par un État protégeant les citoyens que par un État se protégeant des citoyens. Quelle rupture symbolique plus forte que ce sentiment populaire d’être hors de la place-forte, exposé à toutes les menaces, quand le pouvoir, paranoïaque, consolide les remparts autour de lui-même – image qui renvoie évidemment à celle de l’opposition entre centre-ville embourgeoisé et périphérie paupérisée.
À cette désillusion s’ajoute la confusion largement alimentée par le président de la République au début de son mandat dans sa rhétorique de la diversité. De propos ambigus en nominations maladroitement justifiées, il a tenté d’exploiter une veine qui, dans une nation de tradition unitaire et égalitaire, expose à tous les dangers, à commencer par celui de se faire accuser, en filigrane, de favoritisme envers l’immigré aux dépens du « peuple » – entendu ici comme « Français de souche ».
En somme, la rupture du pacte à l’épreuve du pouvoir, observable dans les enquêtes d’opinion, se transforme trivialement en problème électoral [3]. Ses données sont relativement simples : les élections régionales auront lieu en mars 2010 ; la gauche est aujourd’hui majoritaire dans vingt régions sur vingt-deux ; dans un grand nombre de régions, la majorité de gauche ne tient que par la forte position du Front national ; l’alliance avec le parti de Jean-Marie Le Pen est, bien entendu, exclue. Rien de nouveau sous le soleil : le FN est encore l’arbitre de cette élection dont l’enjeu est majeur. Reconquérir massivement les régions perdues en 2004, c’est se mettre en position de force pour poursuivre les réformes voulues par le président de la République et aborder plus sereinement la présidentielle ; échouer, c’est risquer de fournir à la gauche un levier opportuniste pour amorcer sa réunification et sa relégitimation dans la perspective de 2012.
Dans ce scrutin régional, la gauche a tout intérêt à focaliser le débat à deux niveaux : valoriser le bilan des équipes sortantes et brandir la nécessité d’opposer à l’hyper-présidence sarkozienne un contre-pouvoir robuste. Pour le Parti socialiste et ses proches, le terrain est donc local et institutionnel. Pour l’UMP, privée en partie du ressort du bilan de la présidence Sarkozy – plombé de surcroît par la réforme mal emmanchée des collectivités territoriales et de la fiscalité locale – et de fait en incapacité de présenter des bilans locaux, l’enjeu est d’attirer le débat sur des thématiques lointaines : ainsi le grand emprunt projette la France à dix ans et le débat sur l’identité nationale l’élève à l’éternité de son existence historique et de son essence mythologique.
Le souhait de contrecarrer la stratégie politicienne de l’UMP forme-t-il une raison suffisante pour refuser le débat sur l’identité nationale ? À l’évidence non, cette raison étant tout aussi superficielle que l’initiative du ministre Besson. En revanche, rien ne serait pire que de rester dans le cadre factice du débat tel que posé par le gouvernement ou, en refusant de s’en saisir, de laisser aux communicants du pouvoir la main sur sa conduite. On a vu plus haut que soulever la question de l’identité nationale, ce n’est pas seulement agiter des grigris tricolores – auxquels on peut être, par ailleurs, très légitimement attaché. Ce grand débat est aussi une occasion à saisir pour poser la question de la solidarité nationale (et de l’avenir des services publics), celle de la souveraineté nationale et populaire (et de l’Europe supranationale), de la conformité de la politique étrangère française à ses valeurs, du sens et de l’avenir de la francophonie... Comment choisir, en ignorant ostensiblement la perche tendue par le ministre Besson, en abîmant la perspective d’un large questionnement dans le cloaque politicien, en abandonnant cet espace aux manipulateurs d’opinion, de négliger de tels sujets qui sont, en réalité, le cœur du sujet ?
[1] Voir à ce sujet l’ouvrage de Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin, Recherche le peuple désespérément, Paris, Bourin éd., 2009.
[2] Voir le communiqué de presse.
[3] Un [sondage publié par Le Nouvel observateur indique que Nicolas Sarkozy perdrait aujourd’hui près de 20 % de l’électorat qu’il avait rassemblé au premier tour de l’élection présidentielle de 2007. D’autres études circulent selon lesquelles la droite pourrait même perdre les deux seules régions qu’elle détient.

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10/11 18:26 - lord_voldeAgoravox utilise les technologies du logiciel libre : SPIP, Apache, Debian, PHP, Mysql, FckEditor.
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