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Pourquoi la victoire de la droite serait, en définitive, une victoire à la Pyrrhus, et comment faire pour qu’elle n’advienne pas

" Il existe sur la toile de nombreux think-thanks, des laboratoires d’idées, qui se consacrent à bâtir une social-démocratie européenne, du moins à penser les enjeux du présent et de l’avenir pour la gauche européenne, et c’est sur l’un de ces sites, un site britannique que j’ai trouvé l’article de Zygmunt Bauman " (1)

Ainsi débutait la chronique de Julie Clarini ce lundi sur France Culture « Les idées claires » (tous les matins à 7H35) qui nous décrivait Zygmunt Bauman comme une sorte de mélange de Stéphane Hessel et Edgar Morin. (2)
 
Et Julie Clarini poursuivait : « Selon Zygmunt Bauman, les sociaux démocrates d’aujourd’hui ne savent pour quel type de société ils se battent. Ils n’ont que des idées très vagues sur ce que pourrait être un autre monde. Aujourd’hui la gauche ne sait pas quel contenu donner à la définition d’une « bonne société », « a good society ». Le thème de la good society est pourtant l’un des grandes questions débattues sur les think tanks européens et suscite des tas débats
 
 » Zygmunt Bauman constate simplement qu’il faut des lois particulièrement choquantes pour qu’une vieille conscience socialiste se réveille enfin et crie au scandale. Triste constat d’autant plus que, même dans ces moments-là remarque-t-il, la gauche emploie finalement le même vocabulaire que l’adversaire. C’est, dit-il que les mots traditionnels de la social democracy tournent à vide parce que tout simplement la société a changé.
 
 » La solidarité par exemple : c’était bien avant, avant quand on était d’abord des travailleurs. Mais c’est une notion qui ne parle plus à des individus qui sont devenus des consommateurs avant tout. Selon Bauman, tout s’est retourné : on est d’abord aujourd’hui des consommateurs, et ensuite, éventuellement des travailleurs. Il y a eu l’ère solide des producteurs dans laquelle le destin collectif avait un sens, mais maintenant nous sommes dans l’ère liquide des consommateurs, où tout est incertain, personne ne sait de quoi demain sera fait, personne n’a envie de s’engager, d’où le titre de son ouvrage : « La société liquide  ».
 
 » Dans La société liquide qu’il théorise, nous sommes devenus obsédés par la satisfaction de nos propres besoins, nous ne sommes plus capables d’entendre un discours collectif, voilà pourquoi et comment la social-démocratie a perdu sa forteresse et ses remparts, pour reprendre son image. Elle s’est dissoute dans un agrégat d’individus qui ne pensent qu’à eux, qu’à leur carrière, qu’à leur promotion, c’est le socle même de la gauche qui est pulvérisé
 
 » Et si l’on suit la logique du raisonnement jusqu’au bout, dans la société liquide, il n’y a plus de classes sociales, plus d’intérêts contradictoires, de conflits, mais des individus moyens avec une seule et même préoccupation, payer moins de taxes, moins d’impôts. Ce leitmotiv est devenu l’alpha et l’oméga de la politique de gauche comme de droite, et d’un bout à l’autre du spectre électoral, c’est finalement le même produit qu’on essaie de vendre aux mêmes électeurs. (3)
 
 » Voilà pourquoi constate Bauman la droite a gagné sur toute la ligne : si la social-démocratie ne s’adresse plus aux pauvres et aux rêveurs pour leur dire qu’un autre monde est possible, c’est donc que la droite a gagné, c’est elle qui décide de ce qui est possible ou pas, tout ça grâce à la démission de la gauche. » (4)
 
Il me parait intéressant de comparer ces mots de Zygmunt Bauman à ceux de Serge Latouche trouvés dans sa préface au texte de la conférence passionnante de Williams Morris : « Comment nous pourrions vivre », publiée aux éditions « Le passager clandestin ». (5)
 
Extrait : « Tout rongé par la rouille qu’il soit, le corset de fer (6) de la modernité ne se brisera sans doute pas tout seul (7). Notre système est greffé sur une histoire riche et plurielle, sur des traditions culturelles qu’il phagocyte et détruit mais qui sont indispensables à sa survie. Le moment n’est peut-être pas loin ou la plante parasite (8) aura étouffé complètement l’arbre dont elle a épuisé la sève, condamnant l’énorme et arrogante floraison au dépérissement et à la mort. »
 
 Et ceux de Cornélius Castoriadis, cité dans cette même préface par Serge Latouche  : « Comment le système peut-il dans ces conditions, continuer ? Il continue parce qu’il bénéficie encore de modèles d’identification produits autrefois : le juge « intègre », le bureaucrate légaliste, l’ouvrier consciencieux, le parent responsable, l’instituteur qui sans plus aucune raison s’intéresse encore à son métier. Mais rien dans le système tel qu’il est, ne justifie les « valeurs » que ces personnages incarnent, qu’ils investissent et sont censés poursuivre dans leur activité. Pourquoi un juge devrait-il être intègre ? Pourquoi un instituteur devrait-il se faire suer avec les mioches au lieu de laisser passer le temps de sa classe, excepté le jour où l’inspecteur doit venir ? Pourquoi un ouvrier doit-il s’épuiser à visser les cent cinquantième écrous s’il peut tricher avec le contrôle ? Rien dans les significations capitalistes, dès le départ mais surtout telles qu’elles sont devenues maintenant, qui puisse donner une réponse à cette interrogation. Ce qui pose encore une fois à la longue, la question de la possibilité d’autoreproduction d’un tel système  ».
 
Une excellente réponse à cette question que pose castoriadis est développée dans La thèse fondée sur les travaux de Marx et Spinoza de Frédéric Lordon : Pour Frédéric Lordon, nous sommes tous et à des degrés divers dans la servitude volontaire. et le nouveau clivage n’est plus entre droite et gauche mais se situe entre les esclaves tristes et les esclaves joyeux enrôlés de gré ou de force dans la machine productive dont la fonction première est la production de profits, mais à la manière d’un cancer qui produit des cellules à l’infini ! (9)
 
Si la question de la déroute de la social-démocratie est importante en cette période préélectorale française qui arrive, la vraie question est : pourquoi la victoire de la droite serait, en définitive, une victoire à la Pyrrhus, et comment faire pour qu’elle n’advienne pas.
 
 
(1) http://www.marianne2.fr/Zygmunt-Bauman-l-echelon-national-ou-le-chaos_a191747.html
 
(2) http://www.franceculture.com/player?p=reecoute-3766721#reecoute-3766721
 
 (3) Renvoie bien évidemment à l’UMPS
 
(4) « Nous n’avons pas à nous soucier de la réalité, c’est nous qui faisons la réalité » (GW Bush)
 
(5) Discours prononcé en 1884, soit 6 ans avant la parution de son célèbre « Nouvelles de nulle part », par le socialiste révolutionnaire et architecte-décorateur William Morris. Si me mot décroissance fait aujourd’hui polémique, ce texte révèle que l’idée, elle, ne date pas d’hier.
 
(6) référence évidente à l’excellent roman « Le talon de fer », de Jacques London
 
(7) De crise en crise, ce système qui se nourrit de ses contradictions est de plus en plus « fort ».
 
(8) Ou l’hydre de Lerne, métaphore proposée par Amada sur Agoravox.
http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/de-la-pieuvre-a-l-hydre-une-62367
 
 (9) « Sérieusement, vous croyez vraiment que Peugeot produit des voitures, Michelin des pneumatiques et Aventis des médicaments ? Bien sûr que non ! Ils produisent des profits. » (« Il faut réinventer le contraire du monde dans lequel nous sommes » Jean-Pierre Berlan)
http://www.article11.info/spip/Jean-Pierre-Berlan-II-Il-faut
par JL1 mardi 1er février 2011 - 45 réactions
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  • Par Fergus (xxx.xxx.xxx.157) 1er février 2011 13:24
    Fergus

    Bonjour, JL.

    Globalement d’accord avec le contenu de cet article. Et plutôt d’accord avec Lordon, à cette différence que je ne parle pas d’esclaves (ni tristes ni gais) mais, pour la majorité des salariés de prostitués, dans la mesure où, contrairement à l’esclavage, la prostitution s’appuie, au moins partiellement, sur un choix.

    "Seul le plaisir exonère de la prostitution" ai-je écrit naguère. C’est pourquoi nous sommes tous des prostitués dès lors que nous ne travaillons plus pour le plaisir, mais que nous vendons à contre-coeur notre tête, nos muscles ou notre cul contre rémunération. Dur constat !

  • Par JL (xxx.xxx.xxx.22) 1er février 2011 13:52
    JL1

    rebonjour Fergus,

    le terme d’esclave est en effet connoté d’une manière qui ne s’accorde pas très bien avec le concept de servitude volontaire exposé par La Boétie.

    Par ailleurs, cette servitude n’est volontaire qu’en apparence puisque le fameux TINA des Thatcher/Reagan repris récemment par Sarkozy, n’est pas anodin. La servitude vient de la division du travail poussée à son paroxysme qui fait de nous des fourmis.

    Pour les salariés, mais pas que (!) que l’on devrait avec Lordon, appeler les enrôlés, cela prend la forme de la colinéarisation de leur désir avec celui du patronat, c’est à dire de l’entreprise du patron qui est le moyen de réalisation du désir d’un seul, désir qui ne peut se réaliser qu’à plusieurs.

    Cela pouvait se concevoir quand les entreprises étaient productrices de richesses utiles, y compris la fourniture d’un travail intelligent. Aujourd’hui que l’entreprise n’a plus d’autre but que de faire du profit, le travail y a perdu tout intérêt sauf pour les plus créatifs ou les plus enthousiastes, et la production n’y est plus qu’un sous produit. L’enthousiasme et la résignation sont inégalement répartis, et c’est cela qui différencie les esclaves triste des esclaves joyeux.

    (!) au delà des salariés, les citoyens sont inégalement enthousiastes/ résignés avec le projet de société tel qu’il nous est imposé par le système. Je me demande si la série "Le prisonnier" n’a pas à voir avec le sujet.

  • Par Peachy Carnehan (xxx.xxx.xxx.63) 1er février 2011 17:06
    Peachy Carnehan

    Je propose de commencer par foutre Sarkozy et sa clique dehors. Ce sera déjà ça de fait.

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