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Prescience élyséenne

La rigueur budgétaire annoncée la semaine dernière à Londres permet de bien comprendre ce qui attend les Français dans les mois qui viennent. Aux plus attentifs, Claude Guéant a donné des indices, par l’intermédiaire d’un entretien au Financial Times. Il apparaît malheureusement sur un dossier annexe - celui des retraites - que l’idéal de justice reste lettre morte.

 A Londres, une équipe gouvernementale s’est installée autour du nouveau locataire du 10 Downing Street, David Cameron. Elle a beau jeu d’agir dans la foulée des élections générales qui l’ont portée au pouvoir. Si elle attendait, les contestataires s’organiseraient, et mettraient en cause l’esprit même des mesures annoncées pendant la campagne. Les recettes ne suffisent plus et les dépenses ne conviennent pas à l’urgence du moment. On annonce donc une diminution du train de vie de l’Etat.

Les coalisés du moment - conservateurs et libéraux - souhaitent cependant que leurs prédécesseurs portent le chapeau : c’est de bonne guerre d’accabler l’équipe sortante pour mieux se parer des vertus de l’ordre. Le gouvernement britannique refuse d’assumer la responsabilité d’une coupe drastique, mais rien n’annonce que les Britanniques sentiront celle-ci comme nécessaire et non cruelle.

Que se passera-t-il exactement ? Les indiscrétions savamment dosées dans la presse permettent de se faire une idée précise avant même la conférence de presse du Chancelier de l’Echiquier. Les allocations sociales et les salaires des fonctionnaires diminueront. Les recettes augmenteront, grâce à la création de nouvelles taxes (sur les plus-values et sur les opérations bancaires) et par relèvement du taux de la TVA. « Beaucoup d’analystes s’attendent à ce qu’elle soit relevée de deux points et demi, de 17,5 % à 20 %, ce qui rapporterait 11 milliards de livres à l’Etat et constituerait l’une des plus importantes dispositions du nouveau budget.  » [Grande-Bretagne : un budget d’austérité sans précédent]. Le gouvernement Cameron veut pérenniser la capacité de l’Etat britannique à s’endetter aux meilleurs taux. Personne ne contestera ce dernier point.

L’ancien Chancelier de l’Echiquier s’insurge contre une politique injuste, parce qu’elle vise les fonctionnaires et les bénéficiaires d’aides publiques, et contre une politique qu’il juge non visionnaire. Le travailliste prédit le pire sur l’antenne de la BBC. « Le risque est de faire dérailler la reprise ». Cet argument renvoie à la théorie économique analysée par Keynes lui-même. Pour être pleinement efficace, les dépenses publiques doivent intervenir à rebours du cycle économique. Ainsi, en période de crise, l’Etat doit-il redistribuer davantage qu’en période de prospérité. Il y a malheureusement un revers à la médaille, dont ne manqueront pas de se saisir les partisans de David Cameron.

Les travaillistes ont-ils profité de la prospérité précédente pour réaliser des coupes compétitives dans le budget de l’Etat ? N’ont-ils pas plutôt creusé l’endettement public, à l’époque de Tony Blair puis de Gordon Brown ? En réalité, la dette a atteint son plus bas niveau en 2000 - 2001, tombant en dessous du seuil des 30 % du Produit National Brut. Fin 2010, tout porte à croire que la dette sera proche des 55 % [National Statistics Online]. La décennie écoulée devrait inciter les sortants à plus de retenue dans la critique. A l’automne 2009, le même Alistair Darling ne coupait pas les cheveux en quatre pour décrire la situation des finances de son pays [Figaro]. En démocratie, seuls les suffrages sortis des urnes sanctionnent les fautifs et les perdants. Cette règle souffre malheureusement quelques exceptions.

Transposons, faute de mieux. Pour l’heure, le gouvernement français préfère laisser s’écouler les deux mois d’été pour détailler des restrictions budgétaires équivalentes à celles que l’on vient d’évoquer. La presse fait flèche de tout bois pour capter des lecteurs toujours attentifs aux indiscrétions sur le train de vie des puissants, les appartements de fonction, les salaires des ministres ou leurs voyages défrayés, les liens qu’entretiennent hommes politiques et chefs d’entreprise, etc. L’année scolaire 2009-2010 se termine donc, et l’on repousse les échéances, quitte à jouer sur le mot rigueur. « De rigueur en rigueur on va rentrer en récession » a prononcé le président de la République [TF1] Le verbe crée. Le verbe protège. Son absence produit même des effets bénéfiques.

Les Echos évaluent à 100.000 le nombre d’emplois publics à supprimer entre 2011 et 2013. « Nous devons faire plus, bien sûr. Beaucoup plus » précise quant à lui le secrétaire général de l’Elysée [France 24]. A quelle catégorie ou communauté Claude Guéant s’associe-t-il en utilisant la première personne du pluriel ? Préfet hors-classe à la retraite depuis la mi-janvier 2010 [source], il s’adresse peut-être à ses contemporains du même âge et qui sortent eux-aussi de la vie professionnelle, angoissés à l’idée de voir leur pension ne plus leur suffire. Le gouvernement propose justement de revenir sur les dispositions légales garantissant le droit à la retraite pour des actifs ayant cotisé durant quarante ans. La réforme des retraites a été présentée comme la grande réforme de l’année [Le Monde]. Elle justifie à elle seule que l’annonce de la réduction des dépenses publiques soit repoussée… Le fait de retarder l’âge légal permettrait en tout cas de sauver le financement du système des retraites par répartition, si l’on en juge par les déclarations gouvernementales.

Mon interrogation personnelle intervient à ce niveau. Que les retraités aux droits rognés se plaignent n’étonnera personne. Les Français sondés disent que le gouvernement prend en tout cas les mesures nécessaires. Même la méthode leur convient. Frédéric Lefebvre l’interprète en tout cas comme cela ! Pourtant, personne ne considère qu’en moyenne les pensions allouées aux retraités crèvent le plafond. D’où provient dans ces conditions l’impression que des personnes partageant peu ou prou le même niveau de vie n’y rentrent pas tout à fait ? Pour poser la question plus brutalement, existe-t-il des privilégiés d’un nouveau genre en France ?

A cette question, le Conseil d’Orientation des Retraites a répondu à l’avance dans un document mis en ligne en 2006. Il concerne la situation des retraités du point de vue du patrimoine. Les auteurs partent d’un constat simple, selon lequel les ménages s’enrichissent au fur et à mesure de leur vie active : 60.000 euros entre 30 et 34 ans, 130.000 entre 45 et 49 ans, 170.000 entre 55 et 59 [Chiffres Insee - Enquête Patrimoine 2004]. Par la suite, le patrimoine suit la courbe rigoureusement inverse, à cause du décès d’un des conjoints, parce que les ménages doivent engager des dépenses supplémentaires (santé, garde, équipements, etc) ou encore à la suite de legs aux enfants ou petits-enfants. Ainsi, le patrimoine moyen des 70-74 ans ne s’élève plus qu’à 120.000 euros.

L’écart entre actifs et retraités apparaît cependant à un autre niveau. Il touche au volet immobilier du patrimoine. La moitié des actifs sont propriétaires de leur résidence principale (un peu plus pour les indépendants). C’est très nettement en-dessous des retraités : 62 % pour ceux du secteur privé, 70 % pour ceux du secteur public et 74 % pour les retraités indépendants. Les chiffres de l’endettement des ménages confirment cette situation. Entre 62 (secteur privé) et 65 (indépendants) % des actifs sont endettés à titre privé contre 16 (indépendants) à 27 (publics) % des retraités. On voit bien d’un côté ceux qui remboursent leur emprunt immobilier, et de l’autre ceux qui ont fini de le payer. La situation n’a eu de cesse de s’accentuer. Le patrimoine des seniors a régulièrement gonflé jusqu’à une période récente. « Ainsi, pour la tranche des 65-69 ans, le taux de propriétaires était de 58 % en 1973, 62 % en 1984, 71 % en 1992 et de 76 % en 2002. Cette hausse du taux de propriétaires a concerné pour l’essentiel les âges supérieurs à 40 ans. Les générations les plus jeunes n’en ont pas bénéficié. » 

Reprenons le mécanisme. Dans quelques mois, le gouvernement décidera d’appliquer un programme de rigueur. Le nombre de fonctionnaires continuera de diminuer, avec des salaires maîtrisés. Les fonctionnaires devront alors accepter un allongement de leurs emprunts immobiliers, si toutefois ils peuvent ajouter des trimestres de mensualités supplémentaires pour devenir eux-mêmes propriétaires. Les retraités déjà propriétaires, et ayant pleinement bénéficié de l’augmentation régulière des prix de l’immobilier [Pensée reprisée], devraient quant à eux dormir tranquilles. L’Etat généreux a depuis longtemps garanti leur situation [Le logement, catastrophe politique française].

Mais il y a aussi une autre possibilité à envisager, si la bulle immobilière se dégonfle à la faveur d’un retrait des fonctionnaires devenus peu à peu impécunieux, alors que la situation de beaucoup d’actifs du privé se détériore. En mars 2010, la France compte un taux de chômage de 10 % [Figaro]. Les prix des logements ne pouvant durablement s’écarter des niveaux de salaires, ils finiront par baisser. Les actifs pourront à nouveau devenir propriétaires dans des conditions normales. Si tout cela s’avérait exact, la sentence de monsieur Guéant se révélerait juste, avec un dégonflement du patrimoine des retraités, et une rigueur équitablement répartie entre actifs et inactifs. La prescience élyséenne est cependant cruelle pour tous ceux qui croyaient aux slogans de la France propriétaire… Le Point s’en inquiétait il y a deux ans déjà !

PS./ Geographedumonde sur le Royaume-Uni : Vous avez dit délétère ?La crise, à London ?!Des difficultés d’être à la fois fils et retraité, Liverpool, capitale pour papy-boomersEchos laids d’Ecosse. 

Incrustation : L’excellent Vidberg, et son plan de rigueur !


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1 réactions à cet article    


  • Waldgänger 4 juillet 2010 09:56

    Excellent article, il apporte des éclairages convaincants sur les mécanismes de la hausse des prix immobiliers en France depuis une grosse dizaine d’années. Si l’on pense aux personnes qui ne peuvent absolument pas envisager de devenir propriétaires, même à moyenne échéance, la situation à venir semble assez favorable, en permettant d’espérer des loyers à des prix plus raisonnables.

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