Une quinzaine de candidats va sans doute finalement se présenter aux suffrages des électeurs pour cette élection présidentielle de 2007. Sur quels critères basons-nous notre choix, quels sont les éléments déterminants ? Voici quelques pistes.
Pour chaque élection présidentielle récente, on peut distinguer trois catégories de candidats.
La première regroupe un nombre, croissant à chaque élection, de « petits candidats » dont les chances de figurer au scrutin final, c’est-à-dire d’obtenir le parrainage nécessaire de 500 élus signataires, est faible. En général, ces candidats ne s’appuient pas sur des partis politiques reconnus, et défendent soit des intérêts corporatistes ou catégoriels légitimes (les droits des handicapés par exemple), soit un idéal sociétal nouveau (Union droite-gauche...). Faute d’avoir une réelle chance, à part pour un petit nombre, de figurer au premier tour scrutin, leur objectif est, dans le meilleur des cas, de mettre en avant des idées ou revendications en espérant attirer l’attention du public et donc des autres candidats majeurs afin de peser sur leur programme, soit, dans le pire des cas, un simple souci de notoriété.
On a compté jusqu’à une trentaine de ces candidats déclarés pour cette élection 2007, dont je ne détaillerai pas ici les arguments faute de place, mais qui participent néanmoins à la vie démocratique. Généralement exclus du débat politique par les médias traditionnels, ils sont très présents sur la toile qui leur fournit un moyen d’expression qui n’existait pas auparavant, ce qui peut d’ailleurs expliquer l’inflation de leur nombre.
La seconde catégorie rassemble les « petits candidats » traditionnels aux yeux des médias. Ceux-ci sont généralement les porte-parole de partis politiques reconnus et sont présents et actifs dans le débat politique en dehors de la simple élection présidentielle, en présentant notamment des candidats lors des autres élections. Lors de l’élection présidentielle, ils ne concourent pas pour la victoire mais défendent soit des catégories importantes de la population, soit des thèmes de société majeurs. Leur objectif politique est en général de peser sur le débat pour préparer des alliances avec le candidat gagnant, ou permettre à leur parti d’obtenir une visibilité suffisante afin d’obtenir des élus aux autres élections nationales ou locales. Parmi les arguments de vote principaux pour ces candidats, je retiendrai :
- la défense des catégories populaires
Il s’agit-là du thème de campagne favori d’Arlette Laguiller, mais aussi de Marie-George Buffet ou d’Olivier Besancenot par exemple, et de l’ensemble de l’extrême gauche. Il faut cependant probablement distinguer le vote en faveur des candidats des partis révolutionnaires (LO, LCI...), qui rejettent toute idée de participation à un gouvernement de gauche, et celui en faveur de Mme Buffet qui ne l’exclut pas. Dans le premier des cas, rares sont les électeurs à vraiment approuver, ou même connaître le programme de ces candidats, mais ils leur reconnaissent leur effort constant en faveur des travailleurs dont les conditions sont les plus difficiles. Il s’agit-là en quelque sorte d’un vote « syndical » par défaut. En ce qui concerne le vote pour la candidate du Parti communiste, il s’agit aussi d’essayer de peser sur le futur programme de gouvernement de la candidate du Parti socialiste, si celle-ci était élue.
- l’antilibéralisme
Ce thème s’est développé ces dernières années, en réaction contre une mondialisation perçue comme destructrice, et a été largement porté par des organisations comme ATTAC ou la confédération paysanne, puis par les nombreux « collectifs antilibéraux » créés à l’occasion du référendum sur la constitution européenne. José Bové en est le représentant symbolique, mais aussi Olivier Besancenot, voire Marie-George Buffet, sont sur la même longueur d’onde. Cet notion d’antilibéralisme est largement complétée par celle d’altermondialisme ; les électeurs votant pour ces candidats souhaitent donc en général véhiculer un rejet du système économique actuel dominant dans l’essentiel des pays, et souhaitent le remplacer par un modèle plus égalitaire « alternatif », mais la multiplicité des candidatures sur ce créneau a sans doute un peu dérouté les électeurs.
- la défense de l’environnement
Il s’agit bien entendu du cheval de bataille des partis « écologiques ». Cependant, l’évolution du parti des Verts représenté par Dominique Voynet, qui occupe traditionnellement ce terrain, vers un positionnement très à gauche, a un peu brouillé les cartes alors qu’il s’agit d’une préoccupation très vive chez les électeurs plutôt de centre gauche. Ceci explique sans doute le succès rencontré par la possible candidature de Nicolas Hulot. En l’absence de celui-ci, le vote en faveur de la défense de l’environnement se réparti donc entre plusieurs candidats : Dominique Voynet si l’on conçoit cette lutte comme nécessairement de gauche, Corinne Lepage de façon plus apolitique, voire José Bové si l’on n’est concerné que par les OGM, ou tout simplement un candidat traditionnel présentant un projet à fort contenu environnemental (Ségolène Royal ou François Bayrou par exemple).
- la défense de la ruralité
Il s’agit d’une préoccupation nouvelle, qui s’explique à la fois par la désertification des campagnes mais aussi et surtout par la fracture réelle entre le monde parisien et des grandes villes, et celui de nombreux habitants des régions qui se sentent incompris ou abandonnés. On retrouve sur ce créneau bien sûr le candidat des chasseurs, Frédéric Nihous, qui défend des pratiques et habitudes de vie incomprises de nombreux citadins, mais aussi José Bové en tant qu’ancien porte-parole de la Confédération paysanne. Ce thème est donc totalement trans-partisan, puisqu’il concerne aussi bien l’extrême gauche (avec récemment le représentant du parti des travailleurs, Gérard Schivardi, qui combat l’abandon des campagnes par les services publics) que Philippe de Villiers, tenant d’une France rurale traditionnelle et catholique. Cependant, un point commun à tous ces candidats est le refus d’une Europe politique qui menacerait leur mode de vie.
- le gaullisme républicain
Le virage idéologique de l’UMP, notamment sous l’impulsion récente de Nicolas Sarkozy, vers un modèle anglo-saxon de société, laisse de côté un certain nombre d’électeurs anciennement attirés par le coté nationaliste populaire du parti gaulliste. C’est la défense de ces valeurs que revendique Nicolas Dupont-Aignan, qui recoupe partiellement celle de l’ancien électorat de Jean-Pierre Chevènement ou de Charles Pasqua : on y retrouve une haute estime du rôle de l’Etat qui doit conserver une influence sur de nombreux domaines économiques et sociaux, des valeurs morales plutôt traditionnelles, une dénonciation de l’Europe fédérale.
- la défense d’une société traditionaliste
Face à ce qu’il considère comme une menace pour les valeurs des Français, l’immigration, l’islam, l’Europe, Philippe de Villiers prône un certain nombre de mesures moralistes, protectionnistes, identitaires ou sécuritaires. L’idée est bien de répondre à une menace extérieure, au sentiment d’inquiétude qu’éprouvent certains électeurs, à un manque de repères traditionnels, par des propositions d’ordre défensif afin de rassurer.
Il est bien entendu réducteur d’attribuer des noms de candidats à ces arguments, sachant que chacun défend un projet plus large qui recoupe en général plusieurs de ces éléments, mais cela m’a semblé être pour chacun le point le plus marquant de leur candidature.
Il faut noter que les exclus, qui forment une catégorie croissante de notre population, ne sont pas vraiment au centre de la campagne de l’un de ces candidats, même si tous les candidats de gauche et d’extrême gauche les intègrent d’une façon ou d’une autre dans leur projet politique. Peut-être la raison en est-elle que ces exclus, dans leur majorité, ne votent pas ? Curieusement, seul François Bayrou semble ainsi inclure l’exclusion, de façon proéminente, parmi ses six grandes priorités de gouvernement.
Le dernier groupe de candidats est celui des vainqueurs potentiels, ou en tout cas celui des candidats qui concourent pour gagner. Le vote en faveur des deux favoris, Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy, et des deux outsiders, Jean-Marie Le Pen et François Bayrou, se fait donc en fonction de ce que nous anticipons être le résultat de leur présidence. Ceci repose sur trois éléments : leur projet de société, leur programme de gouvernement, leur aptitude personnelle à présider la France.
Le projet de société de Nicolas Sarkozy a le mérite d’être clair : il s’agit d’une société à l’anglo-saxonne, qui récompense le travail, l’effort, l’initiative individuelle, et s’efforce de permettre à ceux qui s’en donnent la peine de réussir. Dans un contexte international où la France se distingue par son chômage tandis que ces pays anglo-saxons attirent talents et jeunes du monde entier, ce modèle dynamique a de quoi séduire. Pour autant, en admettant qu’il permettrait sans doute de relancer un ascenseur social en panne dans notre pays, il est aussi générateur de fortes inégalités, tous n’ayant pas les possibilités ou l’esprit nécessaire pour réussir dans un système aussi compétitif. Cela explique sans doute le ton plus consensuel du patron de l’UMP depuis quelques semaines.
Aussi clair est le projet de société de François Bayrou. Celui-ci est d’inspiration sociale-démocrate nord-européenne, qui allie liberté d’entreprendre et forte redistribution sociale. Ceci exclut toute baisse générale d’impôt, favorise les accords de consensus, et oriente le rôle de l’Etat vers celui de régulateur au niveau économique mais d’acteur au niveau social. Ce projet est complété par une exigence forte d’intégrité de l’Etat, et une demande pour plus d’Europe afin de rester influent au niveau mondial.
Chez Jean-Marie Le Pen, le projet de société est un peu moins défini mais ressemble dans ses grandes lignes au modèle nationaliste espagnol sous Franco. Dans ce modèle, le rôle de l’Etat n’est pas d’intervenir économiquement, mais d’assurer le maintien de valeurs morales dans la société. Il allie donc libéralisme économique intérieur et protectionnisme à l’égard de toute influence extérieure considérée comme néfaste, ainsi qu’un fort interventionnisme idéologique.
Enfin, il n’existe pas vraiment de projet de société chez Ségolène Royal. Tiraillée entre les différents courants du PS et ses propres valeurs, et surtout guidée par une méthode qui consiste à répondre aux attentes immédiates, et parfois contradictoires, de ses électeurs, Ségolène Royal ne peut définir de projet de société qui l’enfermerait dans un certain nombre de contraintes. Elle emprunte donc au gré des évènements des exemples et références multiples qui peinent à former un ensemble cohérent.
Il est impossible de détailler les programmes des candidats. Après le discours de Ségolène Royal à Villepinte, on peut considérer que ces quatre candidats proposent une série de mesures concrètes qui forment effectivement un programme, même si celui-ci couvre un spectre de sujets un peu moins large chez Jean-Marie Le Pen. Ces programmes, figures imposées de toute élection, et réclamés à cor et à cris par les journalistes, sont généralement destinés à s’assurer le soutien intéressé (voire égoïste) d’un nombre d’électeurs le plus large possible (tandis que les projets de société s’adressent plus aux valeurs morales des citoyens). La question est de savoir s’ils ont une véritable utilité pour l’électeur, échaudé par d’innombrables promesses non tenues lors des élections précédentes, d’autant que leur coût (et notamment celui des deux favoris) rend probablement illusoire leur application. On se référera donc sans doute plus utilement à un petit nombre de propositions représentatives de chaque candidat afin de juger du sérieux de leur projet.
Quant à la stature de présidentiable de ces quatre candidats, leur dimension personnelle, il s’agit-là d’un élément beaucoup plus subjectif à définir, tant les qualités que nous estimons essentielles pour ce poste varient d’une personne à l’autre. Néanmoins, on peut dégager quelques caractéristiques majeures, positives ou négatives, qui peuvent jouer sur notre évaluation de ces candidats.
Nicolas Sarkozy sera très largement considéré comme un débatteur hors pair, un homme énergique, un décideur, mais aussi comme une personne excitée, survoltée, impatiente, agressive.
Ségolène royal est perçue comme déterminée, calme, séduisante, sachant jouer de sa féminité, mais insuffisamment préparée, cassante, parfois maladroite.
On reconnaît à François Bayrou des qualités de courage, de volonté, de culture, d’humanisme, mais on lui reproche sa lenteur d’élocution, un ton professoral, une certaine naïveté.
Quant à Jean-Marie Le Pen, nul ne songe à disputer ses talents de répartie, de tribun, sa constance dans les arguments, mais sa violence, son agressivité, son manque de diplomatie peuvent effrayer
Finalement, pour un nombre peut-être non négligeable d’électeurs peu intéressés ou tout simplement blasés par la politique, le choix du futur président de la République est aussi lié son aptitude à remplir certaines de ses fonctions majeures sous notre cinquième République : quel sera son attitude en cas de crise, nationale ou internationale, en cas de menace terroriste ou de guerre, voire en tant que responsable de l’arme nucléaire ? Qui protégera donc au mieux les Français face à un péril grave : Nicolas Sarkozy, volontaire mais téméraire ? Jean-Marie Le Pen, patriote mais colérique ? Ségolène Royal, froide mais indécise ? ou François Bayrou, courageux mais réfléchi ?
Posé ainsi, le choix n’est peut-être finalement pas si compliqué.

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