Fermer

  • AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Actualités > Politique > Prolègomènes à toute visée européenne

Prolègomènes à toute visée européenne

Jan Patocka écrivait, dans son livre intitulé Platon et l’Europe[1], le propos suivant : « On parle sans cesse de l’Europe au sens politique, mais on néglige la question de savoir ce qu’elle est au juste, et ce dont elle est issue. Nous entendons parler de l’intégration de l’Europe. Mais l’Europe est-elle donc quelque chose qui puisse être intégré ? S’agit-il d’un concept géographique, ou purement politique ? Non, et si nous voulons aborder la question de notre situation présente, il nous faut comprendre que l’Europe est un concept qui repose sur des fondements spirituels ».

Cette interrogation pertinente retrouve toute son actualité dès lors que nous avons été consultés sur le projet de « constitution européenne ». Qui dit « constitution européenne » l’inscrit ipso facto dans un horizon de compréhension strictement politique. Il apparaît qu’à la lumière de l’histoire de notre civilisation, ce seul horizon ne suffit pas, notre tradition philosophique et intellectuelle exige la résistance à une définition politique stricto sensu.

Il ne fait aucun doute qu’il existe une civilisation européenne issue de la civilisation grecque, pour l’essentiel, à son commencement. Il est donc légitime, comme le rappelle Jan Patocka, de confronter la question de l’Europe et de sa construction aujourd’hui, -« pour aborder la question de notre situation présente »- à la figure intellectuelle et tutélaire d’un Platon par exemple.

Platon, avec Socrate, est sans aucun doute à la source des concepts spirituels qui fondent quelque chose comme une Europe. C’est la thèse de Patocka.

C’est donc le chemin de cette réminiscence nécessaire que je vous propose de parcourir, en guise de contribution au débat sur la Constitution européenne.

Nous procéderons à un rappel historique et philosophique, avant de nous plonger dans l’actualité d’un projet européen.

L’acte intellectuel et spirituel de la civilisation grecque est le « Connais-toi toi-même », précepte posant l’exigence de la réflexion et instaurant la tradition d’une philosophie de la connaissance et de la métaphysique qui inspira par la suite et à travers des siècles le rayonnement culturel et intellectuel de l’Europe, et l’on pourrait dire pour des siècles et des siècles, si nous décidons ensemble encore une Europe garantissant ce principe essentiel ; il s’agit d’un repère primordial dans le monde que nous vivons aujourd’hui, animé par les logiques purement financières et guerrières. Elles ne font désormais d’ailleurs plus qu’une, le visage politique qu’on nous présente d’elles comme acceptable est la mondialisation libérale.

Citons à nouveau Patocka : « LEurope en tant que Europe est née du soin de l’âme. Elle a péri pour l’avoir laissé de nouveau se voiler dans l’oubli [...] Il y a longtemps que le souci de l’âme a subi une singulière transformation, qu’il est pour ainsi dire estompé sous les alluvions de quelque chose qu’on pourrait appeler le souci, le soin de la domination du monde. C’est là une autre histoire, elle est aussi unique, qui recèle le germe de ce qui s’est produit sous nos yeux : la disparition de l’Europe, vraisemblablement pour toujours ».

Cette prémonition est juste. Et malgré son antériorité, il dit beaucoup de la situation présente que nous connaissons.

Il y a donc ceux, oublieux du soin de l’âme, qui ont programmé, sous le couvert d’un acte politique de constitution, purement et simplement la disparition de l’EUROPE à nouveau. C’est contre cette tentative dangereuse et sournoise que nous sommes déterminés à agir.

La définition de soin de l’âme qui devrait nous inspirer pour notre projet européen, nous la trouvons chez Platon dans son Apologie de Socrate. Socrate assurant sa défense, accusé par Athènes, plaidait sa cause ainsi : « Je ne fais rien d’autre qu’aller par les rues pour vous convaincre, les jeunes, les vieux, tous tant que vous êtes, que le souci de l’âme passe avant celui du corps et de l’argent, et qu’il importe avant tout de la rendre la meilleure possible ».

L’Europe se définirait alors dans son principe inactuel, mais toujours à répéter à nouveau, par le soin de l’âme et seul celui-ci compterait. Il s’agit éminemment d’un principe spirituel, d’un idéal régulateur de la pensée primant sur l’action mercantile. Or, le projet de « constitution européenne » proposé inscrit au cœur même de sa philosophie politique le principe de la libre-concurrence « non faussée », donc un principe purement et simplement mercantile.

Condamné à boire la ciguë, Socrate nous laisse l’idéal d’un projet européen en affirmant la nécessité de la réflexion philosophique présidant à l’action politique. L’exigence de la réflexion philosophique est la tâche primordiale de l’éducation. Cette tâche est désormais la nôtre. Nous devons résister à ceux qui veulent faire disparaître l’Europe en l’aliénant dans le projet d’une domination du monde orchestrée par l’administration américaine.

Le soin de l’âme qui passe avant l’argent, c’est bien entendu l’alternative que nous proposons à la vague infernale de la mondialisation libérale, et que l’Europe de demain, inspirée par ce principe spirituel, doit traduire dans des actes politiques, mondialisation que beaucoup dénoncent avec force et pertinence, mais sans jamais donner les moyens politiques de la vaincre.

La conséquence du vide de la pensée philosophique dans le débat sur l’Europe conduit à la montée d’un populisme d’inspiration extrémiste et identitaire, résultant de la structure européenne telle qu’elle se fait actuellement. L’Europe technocratique, c’est-à-dire formellement politique, entend réduire l’expression des souverainetés populaires aux extrêmes-droites ou à des réserves identitaires folkloriques régionalisées, pour mieux imposer le projet d’une Europe fédérale : un espace économique transnational à faible commandement politique démocratique sans qu’il ait été discuté des valeurs communes que nous voulons partager et faire valoir.

Les tragédies de la première Guerre mondiale et de la Seconde l’illustrent parfaitement, le drame insoutenable du Kosovo et de cette région l’a confirmé à nouveau. Le délire sécuritaire des Etats-Unis veut nous enfermer irrémédiablement dans une logique binaire et stérile du bien et du mal. Il va de soi qu’il s’agit ici, en la matière, d’un retour au Moyen Age, où la force irrationnelle prime sur le droit.

Je terminerai mon propos liminaire par une citation de Martin Heidegger, en 1976, marquant sa dernière considération sur le cours du monde : « La philosophie ne pourra pas provoquer un changement immédiat de l’état du monde. Cela ne vaut pas seulement pour la philosophie, mais pour toute visée et tout vouloir humain. Seul un Dieu peut encore nous sauver. La seule possibilité qui nous reste dans la pensée et la poésie, c’est la disponibilité pour la manifestation de ce Dieu, ou pour l’absence de ce Dieu dans la catastrophe : que nous sombrons face au Dieu absent ».

Le Dieu dont il s’agit ici ne recouvre pas le seul Dieu de la religion révélée, mais bel et bien aussi l’idée qui consisterait à garantir l’instance spirituelle qui commande à une communauté de civilisation, et qui, en aucun cas, ne se fige dans une définition cartographique et strictement politique.

Il en va ainsi de l’Europe, la catastrophe serait pour nous, aujourd’hui, que nous sombrions dans l’absence du souci de l’âme.



[1] Série de onze conférences tenues en 1973.


Moyenne des avis sur cet article :  5/5   (4 votes)




Réagissez à l'article

1 réactions à cet article    


  • Sylvain Reboul (---.---.188.80) 26 janvier 2006 15:13

    Vous affirmez deux contre-vérités :

     
    1) Qu’il y a une culture européenne et une seule issue de l’idéalisme de Platon, alors que la philosophie grecque était divisée en courants radicalement opposés.

    2) Que les valeurs spirituelles fondées sur l’idée d’âme sont au fondement de l’unité culturelle de l’Europe en oubliant

    - que celles-ci se sont déchirées en interprétations opposées de l’idée d’âme (au point que certains dont moi en refusent la notion pour le moins religieuse et/ou idéaliste)) et se sont affrontées dans l’extrême violence des guerres idéologiques et de religions

    - que l’idée laïque est issue d’une refus de fonder la politique sur une quelconque religion d’état ou prétendue culture spirituelle positive homogène, au vue de faire cesser les désastres que cette idée de culture homogène, comme fondement politique des sociétés, a provoqué..

    Si l’unité poltique de l’Europe est possible ce n’est certainement pas sur des bases religieuses et/ou philosophiques unifiées inexistantes, mais sur les principes politiques de la démocratie libérale, pluraliste et universaliste. Et cette démocratie n’exclut ni la liberté d’entreprendre (lire les philosophes anglo-saxons), ni celle de penser contre la religion et le Platonisme comme l’ont fait nombre de philosophes des Lumières.

    Votre mythologie spirituelle qui se veut historique n’est qu’une illusion idéologique pour justifier votre refus de l’Europe telle qu’elle s’est construite et peut poursuivre sa construction, à savoir dans le refus de subordonner l’union politique et sociale à une quelconque union idéologique communautariste qui interdirait de fait ou en droit la liberté de penser et les libertés individuelles fondamentales dont la liberté économique régulée est une (et pas la seule) des conditions de possibilité..

    [Economie et philosophie->http://sylvainreboul.free.fr/ecp.htm]

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON






Les thématiques de l'article


Palmarès