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Accueil du site > Actualités > Politique > Quel espace public ? Pour quelle liberté ?

Quel espace public ? Pour quelle liberté ?

Depuis la semaine dernière il est donc interdit de fumer dans les lieux publics. C’est fou comme un petit objet cylindrique, blanc, extrêmement léger, qui disparaît dans le vaste ciel en quelques aspirations bien contrôlées, c’est fou, donc, comme un tube de papier plein des senteurs du Vieux Sud virginien peut cristalliser les questions essentielles dont dépend l’avenir de la quatrième - cinquième ? douzième ? - puissance mondiale. Ces questions, ramenons-les à deux : qu’est-ce qu’un espace public ? A qui ou à quoi donner droit de cité dans l’espace public ?


« Lieux publics » : telle est l’expression très vague utilisée par les médias et les autorités gouvernementales (cf le site officiel tabac.gouv.fr) pour désigner les espaces où il est désormais interdit de fumer, en vertu du décret n°265 publié au Journal officiel le 16 novembre 2006.

Une telle imprécision semble renvoyer à l’idée que la question des limites du territoire de l’Etat, « détenteur du monopole de la violence légitime » (Max Weber), ne se pose pas. Peu importent les mots, pour ses sectateurs, l’Etat est comme le bon Dieu du catéchisme de saint Pie X : au ciel, sur terre et en toutes choses ! Voilà bien l’idée qui imprègne les temps modernes : l’homme n’est pas une créature politique, il est la créature d’une politique.

Discuter la question de la souveraineté territoriale de l’Etat est moins anodine qu’il n’y paraît. D’abord parce qu’en l’espèce, des problèmes on ne peut plus concrets se posent depuis l’instauration de la nouvelle règle : un chauffeur routier peut-il fumer dans son camion ? Le camion doit-il être considéré comme un lieu de travail, ou comme un outil de travail ? Est-il un outil de travail simplement parce qu’il n’est pas assuré comme un établissement foncier ? Que dire alors des bateaux-mouches ? Et si quelqu’un d’autre que son conducteur habituel utilise un camion aux moquettes imprégnées de tabac, pourra-t-il porter plainte ? Bref, il n’est pas seulement question ici de considérations philosophiques.

Par ailleurs, si les ministres et les brochures parlent de « lieux publics », le décret, lui, parle de « lieux affectés à un usage collectif ». A bien y réfléchir, on comprend bien que ce n’est pas la même chose. Et d’ailleurs, dans ce décret, il n’est question que de lieux : « lieux fermés et couverts accueillant du public ou qui constituent des lieux de travail, dans les établissements de santé, dans l’ensemble des transports en commun, et dans toute l’enceinte (y compris les endroits ouverts tels les cours d’écoles) des écoles, collèges et lycées publics et privés, ainsi que des établissements destinés à l’accueil, à la formation ou à l’hébergement des mineurs. » Quant aux aboiements des cafetiers, « victimes » du décret à partir de l’année prochaine seulement, ils perdent de leur puissance d’effroi à la lecture de la suite : leur sursis doit leur « permettre l’aménagement, éventuel, d’un emplacement fumeurs ». Rien de bien nouveau, donc, par rapport à la loi Evin et à ses différentes modifications.

Enfin, dernière raison de s’intéresser à la question des rapports entre loi et territoire - sans adhérer pour autant aux théories du complot-Etat-contre-individu : à chaque empiètement sur l’espace correspond bien souvent un empiètement sur l’esprit. D’abord, nous l’avons vu, l’expression lieux publics est une notion juridiquement instable. Ensuite, l’Etat ne saurait, en toute justice, se considérer comme souverain potentiel sur tous les centimètres carrés qui constituent « son » - notre ! - territoire. Même au nom du bien public. Surtout au nom du bien public. Parce que le bien public, qui appartient à tout le monde sans appartenir à personne, n’est qu’un hologramme juridique, l’acmé de la pratique politique apophatique. Il n’existe qu’en négatif, à condition qu’existent les hommes qui (se) le représentent.

Ce qui existe en réalité, ce sont les biens publics, d’une part (les avions de combat, les bâtiments gouvernementaux, les bibliothèques institutionnelles...) et le bien commun, d’autre part, lequel ne se paye pas de mots, car « il est d’une dignité plus élevée que le bien d’un individu » nous dit saint Thomas d’Aquin, ce dernier ajoutant que le bien commun ressortit au domaine spirituel et moral. Et l’Etat seul, surtout s’il est idéologisé comme en France, ne peut et ne doit en avoir la charge. D’où la légitimité des limites qu’il faut imposer à ses prétentions spatiales.


Droit de cité

Deuxième question : à qui ou à quoi donner droit de cité dans l’espace public ? Dans la logique de ce que nous venons de dire, il ne peut revenir à l’Etat seul de délivrer les « laisser-passer » dans les lieux publics, de dire qui ou quoi peut y entrer.

Et dans ce domaine, ce que nous pourrions appeler une méfiance libérale est de rigueur. Les contribuables n’ont pas à payer l’inconséquence des fumeurs atteints de cancers ou qui peinent à décrocher (remboursement des « médicaments » de sevrage), les non-fumeurs ont le droit de refuser les entrecôtes assaisonnées aux Marlboro : la réglementation étatique dans ce domaine paraît donc juste, même si d’autres formules non réglementaires auraient pu être explorées (logique libérale d’un label « Air frais » délivré par l’Union des métiers et industries de l’hôtellerie, par exemple).

A chaque fois que les autorités de la République impliquent l’espace dans leurs projets, il convient de dresser l’oreille. Pour des raisons métaphysiques - à chaque nature sa fin, à chaque être matériel son lieu -, pour des raisons anthropologiques - l’homme appréhende le monde à partir d’une « habitation » disait Lévinas -, pour des raisons juridiques - le droit de propriété est au fondement de toute cité -, et enfin pour des raisons politiques - la pente naturelle d’un Etat, comme l’a montré Hannah Arendt, est de tout assujettir. Tout, y compris le lieu de tout.

Tout discours politique d’arraisonnement du territoire au nom de la loi est dangereux. Prenons deux illustrations qui, au-delà de la rhétorique, constituent, nous semble-t-il, deux erreurs du camp conservateur chrétien. La première est la formule : « La France, aimez-la ou quittez-la ». L’enjeu est clair : en regard du droit de cité, l’amour. Relents de la barbarie antique expérimentée par Ovide ou Pline, le bannissement, l’exil, l’éloignement spatial se présente ici comme le châtiment du refus ou de l’impossibilité d’aimer. Aimer qui ? Dieu, qui ne punit même pas ceux qui ne l’aiment pas ? Non, un César de plus, certaine nation, certaine patrie, certain régime. Que s’est-il passé pour que (re)viennent dans l’arène politique des discours invoquant l’amour, enjoignant d’aimer, ordonnant d’aimer ? Hors l’amour, hors-la-loi...Ouvrons 1984 de George Orwell, le livre-repoussoir qu’imprègne du début à la fin la problématique du totalitarisme moderne : un des ressorts de l’asservissement de l’homme y est précisément l’obligation d’aimer Big Brother, le symbole du régime totalitaire.

La deuxième illustration est une proposition récemment faite par Philippe de Villiers d’interdire aux femmes musulmanes de porter le voile dans les lieux publics et dans la rue. Grave dérive, nous semble-t-il. D’abord parce que même les étatistes et interventionnistes les plus zélés n’ont pas osé considérer la rue comme un lieu public où il leur soit loisible de réglementer la liberté de conscience. « Mais le voile symbolise la soumission de la femme dans l’islam ! » Qui l’a démontré ? N’y a-t-il pas des lois qui punissent, le cas échéant, les mauvais traitements infligés aux femmes  ? L’Etat est-il dans son rôle en prétendant réglementer la « symbolique » ? Pourquoi ne pas avouer plutôt, sans ambages, qu’une femme voilée « jure » dans le tableau de la France idéale que certains rêvent, non de restaurer - car elle n’a jamais existé - mais d’instaurer. Formulons une hypothèse audacieuse : et si le voile de telle ou telle musulmane symbolisait la soumission à Dieu plutôt que la soumission aux hommes du clan ? Après tout, ce n’est pas inenvisageable. On refuserait donc à Dieu son « laisser-passer » dans les lieux publics, emboîtant ainsi le pas à ses pires ennemis ? « Il ne s’agit pas de Dieu, mais d’Allah ! » Qui l’a démontré ? Allah est simplement le mot arabe pour Dieu.

Aux Etats-Unis, on appelle néoconservateur un « gauchiste qui s’est pris la gifle du réel en pleine figure ». Que tous les croyants de bonne volonté tendent la joue gauche à la gifle du réel, du pays réel ! Devant eux se profile en effet une cause à défendre, celle de la visibilité des religions dans le débat politique et les lieux publics. Ensemble, ils ont beaucoup à gagner. De surcroît, tous sont d’accord sur un point qui pourrait leur faciliter la tâche : contrairement à ce que chantaient, avec beaucoup de talent, Serge Gainsbourg et Catherine Deneuve, Dieu n’est pas un fumeur de havanes...

Matthieu Grimpret


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4 réactions à cet article    


  • Rocla (---.---.253.136) 14 février 2007 11:33

    Rangeons le calumet de la paix pour quelques jours .

    Rocla


    • Sonia (---.---.46.172) 15 février 2007 23:11

      On affiche souvent la religion comme une cause de conflit. On oublie trop souvent qu elle peut etre aussi et souvent une source de solution. Mais sommes nous seulement assez humbles pour le voir ?, et laissons nous les religions s exprimer comme il serait de raison ?


      • Zamenhof (---.---.17.89) 4 mars 2007 16:27

        ’il ne peut revenir à l’Etat seul de délivrer les « laisser-passer » dans les lieux publics, de dire qui ou quoi peut y entrer.’

        Oui, dans un Etat totalitaire.


        • Zamenhof (---.---.17.89) 4 mars 2007 16:40

          Ah bon ? le port d’un fichu sur sa tête par une femmme (aparemment les hommes gardent la liberté de le faire, eux !) est un signe de soumission (soumission à quoi ? à l’Etat ? certainement, à leur employeur ? ça se voit à d’autres signes ça et autant chez les homes que les femmes, à leur mari ? ou à leure meilleure amie ? des choses comme ça il y en a comme il y a toujours eu dans les reletions interpersonelles selon les personnes, evers leur médecin ? ça arrive souvent, c’est les hommes aussi, quoi alors ?).

          Donc un exemple frappant de femmes soumise est Marguerite Yourcenar (regardez ses photos agée !) Je ne sais pas à quoi elle était soumise, peut-être aux règles de style de la langue française ? Bon, mùaintenant il y en a qui doivent être hyper-soumises, car elle s’affichent toujours ostentatoirement avec un fichu sur la tête, blanc de surcroît, ce sont les Madres de la Plaza de Mayo ....

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