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Qui a tué la Ve République ?

mf-garaud-la-fete-des-fous.1173247743.jpgMarie-France Garaud est une femme d’exception. Conseillère politique sous de Gaulle et jusque sous Chirac, elle a vécu ces cinquante dernières années dans l’ombre du pouvoir, éminence grise, négociatrice politique et observatrice aiguë de la classe qui gouverne. Elle donne en ce livre une leçon d’histoire, « sa » leçon. Elle donne à voir une Ve République sortie toute armée de la volonté gaullienne et qui, selon elle, n’a cessé de s’effriter sous les petitesses des hommes. De Gaulle fut le commandeur, Giscard la parenthèse, Mitterrand fut Don Juan qui défia la statue, quant à Balladur (Premier ministre de transition) puis Chirac - ils en furent les fossoyeurs...

Bien sûr, face à la « vision » du général qui incarnait la France, la démagogie du Français moyen d’aujourd’hui n’est que gaminerie insouciante, d’une légèreté qui est paresse intellectuelle profonde de l’esprit français. La position de Marie-France Garaud est cohérente, si elle n’est pas la mienne. Sa leçon mérite d’être lue, pour comprendre la Ve République depuis son origine. Pour elle, tous nos maux viennent de la mutilation de la Constitution : dégradation de l’Etat laissé entre les mains des partis, perte d’une vision de la France remplacée par un pauvre catalogue catégoriel adressé aux Français, éclatement de la société par impuissance jacobine face à l’abandon de souveraineté à Bruxelles. Elle s’est opposée avec vigueur au traité de Maastricht pour des raisons juridiques - son domaine d’études. Pour elle, les mandataires du peuple (les députés) ne sont pas les titulaires de la souveraineté « qui réside essentiellement dans la Nation » selon la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen de 1789, repris en Préambule de la Constitution. Seul un référendum peut en disposer.

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Dès la fin de ses études, Marie-France Garaud suit son professeur de droit, Jean Foyer, appelé au gouvernement comme ministre de la Coopération puis garde des Sceaux, après la chute de la IVe République et l’élection du général de Gaulle. Elle ne peut qu’admirer ce dernier, « l’homme qui n’a pas renoncé à la France » (21). « Il savait, par l’histoire et l’expérience, que notre pays, malade du parlementarisme et de ses impuissances, devait, pour retrouver force et dignité, être gouverné d’une main unique et exigeante. » (25) Force et dignité - tel est bien ce qui manque aujourd’hui aux Français, eux qui ont mal à la France. M.-F. Garaud évoque la figure du président comme un « entraîneur » face à « l’athlète » : ce dernier ne peut donner « le meilleur de lui-même » que s’il est guidé, encouragé, engueulé. Au président les grandes orientations, au Premier ministre le choix des moyens. « S’occuper des affaires de l’Etat était, du temps du général de Gaulle, une mission et non pas une carrière ou un métier. »(40) Sous-entendu : c’est loin d’être encore le cas aujourd’hui ! « Rien ne change un homme, sauf le sacre, parce qu’il est alors distingué entre tous. » (74) Où l’on retrouve la « vertu », à l’image de l’antique, exigée par Montesquieu des régimes républicains. Lorsqu’elle n’est plus, le régime sans vertu devient népotisme démagogique.de_gaulle-2.1173247501.jpg

Primauté absolue du politique, responsabilité morale - avec le référendum comme « sacre démocratique » - telles sont les recettes du pouvoir gaullien et de l’enthousiasme qu’il suscite. Telles est aussi l’opposition qui se constitue contre lui - par jalousie, selon l’auteur. Jusqu’à cette proposition - que la gauche semble avoir oubliée aujourd’hui ! - d’instaurer un régime présidentiel en France, faite par François Mitterrand lui-même, premier opposant du Commandeur, en 1964 devant l’Assemblée nationale...

mf-jeunesse-heroique.1173247509.jpgAprès la Seconde Guerre mondiale, la France s’est retrouvée puissance moyenne. Le génie du général de Gaulle fut de l’accepter - avec réalisme - mais de « restaurer sa grandeur » par sa façon présidentielle : « c’est une conception du pouvoir, fondée sur les atouts que l’on détient ou que l’on se donne, mais aussi sur l’exploitation des ruptures, des fractures, et de la décision singulière prise au moment juste. » (59) Il y a du Sun Tsu dans cette conception-là. Un choix « porteur de puissance » fut par exemple le nucléaire ; on peut lui ajouter Concorde (et le futur Airbus), l’espace - mais déplorer le Plan calcul. Leçon : « Il n’est pas nécessaire d’être les plus nombreux, il faut être stratégiquement bien placé. » (60)

Mais l’on ne reste pas dans les hauteurs selon Corneille dans la vie de tous les jours. « Le pays, lassé de la grandeur, aspirait au repos, et le souffle du gaullisme ne l’emportait plus sur le goût du bonheur. » (66) Les Français avaient-ils encore envie d’un monarque ? 1968 vint - et avec lui « l’inconstance, dangereuse faiblesse du peuple français. » (135) Marie-France Garaud se lance alors dans une galerie de portraits incisifs et savoureux.

Giscard ? Une « excellente machine intellectuelle » quand il peut préparer les choses - mais « faible » quand il est pris par surprise, « faute d’imagination et d’intuition ». Pire, « il n’était pas président, il se regardait être président. » (116) La politique est l’art de gérer les rapports de force, pas la seule habileté de l’intelligence. Or on assiste à « l’élimination de la pensée historique par le culte du moi. » (176)

Balladur, Premier ministre puis candidat ? « Il déteste l’affrontement. Celui-ci lui est même psychologiquement insupportable. Il en résulte qu’il convient, selon lui, d’en laisser l’usage aux primates. Pour un homme civilisé, toute situation conflictuelle peut et doit, au contraire, être résolue par une voie plus fine, celle de l’intelligence, seule capable de conduire à un compromis heureux, c’est-à-dire qu’aucune des parties n’a intérêt à rompre. La cohabitation constituait ainsi la théorisation, dans le domaine politique, d’un comportement inhérent à la personne de l’auteur. » (184) Il va sans dire que Mme Garaud est absolument contre la cohabitation.

Et Chirac ? Il s’est révélé séduisant, mais « léger et autoritaire ». « Il y avait chez Jacques Chirac de vraies qualités, notamment de courage, de flair et d’intuition, mais il lui manquait ce qui sans doute est le plus important : le jugement. Que ce soit sur les hommes ou les événements, toujours il faseyait, parce qu’il n’avait pas, forgées en lui, les structures mentales et les convictions auxquelles on se réfère pour trancher du choix des hommes ou de la décision à prendre. » (124) Sauf sur la peine de mort et l’extrême-droite, « lui variait et variera toujours, selon les influences. » (125) Peut-être est-il rongé par « une permanente anxiété » ? « Il ne gouvernait pas, il voltigeait. » (125)de-gaulle.1173247493.jpg

Il y a de la grandeur dans cette conception gaullienne défendue par Marie-France Garaud. Mais c’était un autre temps où la France, trois fois vaincue face à l’Allemagne, aux Viets, aux fellaghas, ne savait plus à quel saint se vouer après avoir été en 1918 la première puissance militaire du monde. Les hommes non plus, ne sont plus ce qu’ils étaient, la génération née au XIXe siècle et éduquée dans l’austérité et la discipline a été remplacée par une autre -plus libre, plus inventive, plus hédoniste. La mobilisation permanente du citoyen style 1789 a été le chant gaulliste, trempé dans la Résistance et occupé par la reconstruction. Mais dans la vie courante ? Les Français aspirent, comme les autres Européens, à ce qu’on leur lâche un peu les baskets : la vie civile existe, le temps de la famille aussi. L’Etat n’est pas tout, au contraire. La France, cet empire de régions contrastées, aux langues diverses et aux habitudes familiales éclatées (selon Emmanuel Todd), est une puissance de plus en plus « moyenne » face aux géants qui se lèvent. Son destin est l’Europe, pas l’arrogant chant du coq sur son tas de fumier. Alors, certes, « le néant de la pensée, l’égoïsme cynique, l’incapacité dont ont fait preuve ces dirigeants resteront longtemps dans les mémoires » (231) - peut-être - mais ce qui compte est l’avenir, pas le passé. D’ailleurs, avis aux souverainistes : « la Ve République est morte » (269) et « l’Europe n’est plus au centre du monde, et la France plus au centre de l’Europe. » (263) Eh oui, le monde change, il est dur de vieillir...

Marie-France Garaud, La fête des fous, qui a tué la Ve République ? Plon 2006, 282 pages


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8 réactions à cet article    


  • Marie Pierre (---.---.82.76) 7 mars 2007 11:25

    Très bon article Argoul. Je ne partage pas du tout les idées politiques de MF Garaud, mais je dois reconnaître qu’elle n’a jamais utilisé la langue de bois, qu’elle ne s’est jamais gênée pour dire ce qu’elle pensait de tel ou tel personnage de droite et enfin, qu’elle a souvent des anlyses très pertinentes.


    • non666 non666 7 mars 2007 11:31

      Quand on sait que MF Garaud a fait parti avec Pasqua de la « monarchie de juillet » (sic), des faiseurs de roi qui ont mis Chirac au pouvoir, par tous les coups fourrés possibles, toutes les bassesses, la voir donner des leçons a quelquechose d’amusant.

      Comme par hasard, elle gravite aujourd’hui autour de sarkozy et ses sbires.

      Les marionnettistes ont juste changé de poupée...


      • (---.---.141.29) 7 mars 2007 12:08

        Bien sure. Que d’évidences !

        Mais ce n’est pas la page qu’il faut tourner, c’est le bouquin qu’il faut changer ! Et personne ne le fera.

        Alors, nous n’écoutons plus personne, et certainement pas les politiques. Car, nous le constatons une fois de plus, dans ces présidentiels, pas la moindre petite idée. Alors les grandes...

        Pire, nous devenons terroristes, irrespectueux, anarchistes, coupables volontaires, et j’en passe.

        L’autorité ? Quelle autorité ! Même les flics se cachent derrière des radars, les pauvres, complices des mafieux, un comble de plus...

        Ce n’est pas l’indifférence non plus ! Plus il y aura de bâtons dans les roues, plus les bœufs se désolidariseront de la charrette. Alors certains, vont chercher les ânes ! Hi-han ! Et pour pousser, en plus !

        À part cela ? Vous avez mis votre capital dans un paradis ? Bravo, vous marquez 1 point.

        Adieu la V°, la VI° attendra... Nous aussi.


        • Rocla (---.---.122.190) 7 mars 2007 12:17

          Le mec qu’ est marida avec la Marie-France , à table quand il dit passe moi le sucre , elle lui envoie le piment .

          Rocla


          • (---.---.142.227) 7 mars 2007 12:25

            À table, le Rocla ! passe-moi le beurre, j’envoie la vaseline...


          • JL (---.---.73.200) 7 mars 2007 15:23

            «  »Balladur, Premier ministre puis candidat ? « Il déteste l’affrontement. Celui-ci lui est même psychologiquement insupportable. Il en résulte qu’il convient, selon lui, d’en laisser l’usage aux primates. «  »

            Faut-il voir là où Sarkozy a trouvé ses marques ? Tant il est vrai qu’un modèle est aussi et souvent, un anti modèle.

            Sarkozy, ’athlète du rapport de force’ comme le disait un article du Monde... ou un primate ? smiley


            • monteno (---.---.179.94) 7 mars 2007 18:57

              @l’auteur

              Pourquoi n’ajoutez vous pas à cette bio de MF Garaud, le fait qu’elle se soit fait nommer au tour extérieur au Conseil d’Etat,( donc sans passer aucun concours en opposition avec la déclaration des droits de l’homme...) pour bénéficier d’un traitement et ensuite d’une retraite de fonctionnaire !

              Je trouve cette horrible habitude de la République, ni conforme à la déclaration des droits de l’homme préanbule à notre constitution, ni conforme à l’esprit Gaullien : je trouve cette façon de régler ses problèmes d’intendance personnelle, mesquin et petit ! Il n’y pas de petit profit même quand on veut faire croire qu’on aime et participe à la grandeur....


              • nounoupoun (---.---.81.95) 7 mars 2007 20:49

                J’avais lu son livre. Il est intéressat à lire même si affreusement pessimiste je trouve. Mais je troue intéressant la vision d’une personne qui a tout vécu de l’intérieur, à l’ombre et qui dévoille tout ca de manière franche (qu’on adhère ou non à sa vision, c’est une autre histoire). Je ne sais pas si la Vè République est morte, personnelleemnt, je préfère dire qu’elle est en convalescence. Elle peut se redresser, elle a déjà su s’adapter. Il faut juste qu’elle trouve un bon médecin.

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