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Réforme de l’école : l’imposture de la difficulté scolaire

M. Darcos justifie la nécessité de réformer les programmes de l’école primaire en arguant de la gravité de l’échec scolaire en France :

"Ces difficultés se traduisent directement dans le recul de notre système éducatif dans les classements internationaux, notamment dans l’enquête PIRLS qui évalue les compétences en lecture des élèves âgés de 10 ans et dans laquelle la France ne se situe, parmi les pays de l’Union européenne, qu’en fin de classement..."

Reprenons d’abord les enquêtes internationales sur lesquelles s’appuient ces allégations :

PIRLS : les évaluations PIRLS (Programme international de recherche en lecture scolaire) s’adressent aux élèves de CM1. Elles classent la France en 27e position des 41 pays étudiés. Cette évaluation donne un aperçu du niveau d’acquisition d’un élève de 10 ans de sa langue maternelle. Or, à cet âge, ce niveau dépend encore des caractéristiques intrinsèques de la langue. Regardons alors le classement des trois pays francophones : on retrouve la province du Québec (Canada) en 23, la France en 27 et la Belgique francophone en 33. On est probablement en droit de penser que la langue française n’est pas encore acquise à l’âge de 10 ans.

Prenons l’exemple de la Finlande (qui n’a pas participé à cette évaluation, mais qui est en tête des évaluations PISA et que M. Darcos se plaît à brandir pour expliquer combien on peut faire mieux avec moins d’heures de cours), il y a 26 phonèmes dans le finnois, dont 8 voyelles (contre 37 phonèmes dont 16 voyelles en français) ; il y a 26 lettres dans l’alphabet finnois courant ; chaque phonème est toujours représenté par une même lettre et une seule. De plus, l’orthographe et la grammaire sont deux disciplines n’existant pas à l’école primaire en Finlande, d’où une économie importante de temps.

PISA : les évaluations PISA (Programme international pour le suivi des acquis) mesurent les acquis des élèves de 15 ans en langue, en mathématiques et en sciences. Il ressort de l’analyse des résultats que la France montre des faiblesses quand les élèves sont confrontés à des situations qui sortent du cadre scolaire. Les résultats sont les meilleurs quand il s’agit d’extraire des informations de documents ou de restituer des connaissances. L’explication avancée pour comprendre ces lacunes est une approche pédagogique trop centrée sur l’accumulation des savoirs reçus passivement par les élèves.

Autre argument avancé par M. Darcos : 150 000 élèves sortent chaque année du système scolaire sans qualification. Or, si l’on adopte les critères que le ministère lui-même utilise habituellement en distinguant qualification et diplôme, le nombre de jeunes sortant sans qualification est évalué à 60 000 par an. De plus, ce nombre est en constante diminution au fil des ans.

M. Darcos accuse l’école primaire qui, dit-il, "... assiste, impuissante, à la reproduction des inégalités sociales". L’analyse sociologique de la difficulté scolaire indique que les élèves en difficulté sont très marqués socialement. (extrait du rapport Hussenet - Santana 2004)
- les enfants d’ouvriers non qualifiés ont deux fois plus de risque de sortir sans qualification que les enfants d’employés ;
- près d’un tiers des enfants d’inactifs risquent de sortir sans qualification ;
- deux tiers des sortants sans qualification sont des enfants d’ouvriers, de personnels de service ou d’inactifs ;
- un tiers appartiennent à des familles dont aucun des parents n’a de diplôme ;
- 84 % appartiennent à des familles où ni le père ni la mère n’ont un diplôme supérieur au CAP ;
- le risque de sortie sans qualification augmente dans les familles monoparentales ou recomposées ;
- à situation comparable, les étrangers quittent moins souvent l’école sans qualification ;
- le niveau d’étude de la mère est déterminant ;
- les conditions de logement ont une forte influence sur la réussite ou l’échec : le fait pour un ouvrier qualifié de loger en HLM augmente de 15 points le risque de sortie sans qualification de ses enfants.

Et les auteurs concluent : la difficulté scolaire à la fin de la scolarité obligatoire est essentiellement liée à la pauvreté.

Il est aisé de montrer du doigt l’école et de pointer ses difficultés à contrecarrer les effets de la pauvreté sur la scolarité des enfants. Il est probablement difficile à M. Darcos d’imaginer un enfant arrivant à l’école le matin, sans avoir mangé de petit déjeuner et en déficit de sommeil. C’est pourtant le quotidien des enseignants. Et que peut l’école pour éduquer les parents ? La pauvreté engendre des situations que l’école seule ne peut résoudre. La précarisation de notre société ne va pas améliorer les choses.

Quelles sont les mesures proposées par M. Darcos pour lutter contre la difficulté scolaire ?
- alourdissement du programme de Français ;
- apprentissage précoce de l’écrit ;
- mécanisation des apprentissages ;
- appauvrissement du contenu culturel des enseignements ;
- suppression de 2 heures hebdomadaires d’enseignement ;
- suppression massive de postes d’enseignants ;
- suppression des RASED (Réseau d’aides spécialisées aux élèves en difficulté) ;
- traitement de la difficulté hors temps scolaire.

Ces mesures sont contradictoires avec les analyses des difficultés scolaires rencontrées.
- L’apprentissage précoce de la lecture va mettre en situation d’échec des enfants de 5 ans (en Finlande, les enfants entrent à l’école élémentaire à 7 ans). De plus, il tend à accroître les difficultés en orthographe.
- Les évaluations PISA pointent les limites de l’apprentissage mécanisé.
- La dimension culturelle est essentielle pour lutter contre les différences sociales.
- Le soutien hors temps scolaire ne peut se faire qu’avec l’appui des parents et la volonté de l’élève. C’est bien souvent ce qui manque chez les élèves en difficulté.
- La difficulté scolaire ne se limite pas à l’apprentissage, elle comprend des dimensions psychologiques que l’enseignant n’est pas à même de traiter : pour apprendre, il faut d’abord le vouloir. C’est justement le rôle des RASED que de prendre en charge ces obstacles à l’apprentissage.

M. Darcos se sert de la difficulté scolaire qui existe, qui est un problème sérieux, pour faire du catastrophisme et justifier une réforme qui ne répond en rien aux questions soulevées. M. Darcos est un homme intelligent, qui a lui-même enseigné, au fait des réalités de l’école. On est en droit de se poser la question : pourquoi tant de désinformation ?

Sources

Discours de M. Darcos du 29 avril 2008

Analyse de l’enquête PISA

A. Ouzoulias : Chiffres de l’Ecole, une entreprise de manipulation

Rapport PIRLS 2006

Rapport Hussenet-Santana

Danièle Manesse et Danièle Cogis, Orthographe : à qui la faute


par Roda (son site) lundi 9 juin 2008 - 14 réactions
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  • Par Krokodilo (xxx.xxx.xxx.65) 9 juin 2008 11:42
    Krokodilo

    Je ne savais pas que le Rased était menacé, c’est effectivement scandaleux, car suivre précocément les enfants en difficulté, entre autres caractériels, c’est une des rares mesures efficaces pour lutter contre la violence scolaire.

     

    Remplacer l’anglais (qui est imposé sans choix) par le programme Evlang (initiation diversifiée aux langues et alphabets étrangers) serait également une bonne chose, d’une part parce que la phonétique de l’anglais est irrationnelle et l’imposer à des enfants qui ont encore des difficultés avec le français est une hérésie sur le plan pédagogique, d’autre part parce qu’il est autocratique d’imposer telle ou telle langue - une dérive très récente.

  • Par Crazy Horse (xxx.xxx.xxx.112) 9 juin 2008 12:52
    Crazy Horse

    Si je peut me permettre d’exprimer mon opinion, basée sur mon expérience personnelle du système éducatif actuel, et sur mon analyse des décisions du gouvernement en la matière.

    Né dans la petite bourgeoisie, élevé par des parents plus cultivés et instruits que la moyenne (il m’a fallu 25 ans pour rencontrer quelqu’un qui possédait une bibliothèque plus imposante que celle de mon père), on peut dire que je suis favorisé pour ce qui est du travail intellectuel.

    Ce n’est pas l’école qui m’a appris à penser par moi-même, c’est certain. J’ai passé ma scolarité à m’ennuyer à mourir et à m’adonner aux comportement les plus oisifs. Qu’est-ce qu’on lisait sur mes bulletins ? "élève studieu et intéressé" ; "bon travail. Continuez" ; "élève sérieux et motivé" ; etc. Erreur de diagnostic ?

    Qu’est-ce qu’on lisait sur les bulletins de certains de mes camarades dont certains se tuaient au travail chez eux sans obtenir de résultats supérieurs à 9 ou 10/20 ? "travail insuffisant" ; "Manque d’assiduité" ; "Résultats médiocres" ; etc.

    Alors moi on m’a toujours dis que c’était très bien de rien fouttre (et ça a des conséquences sur ma vie aujourd’hui) ; et à d’autre on a laissé penser qu’ils étaient nazes et qu’ils travaillaient dans le vent.

    Sous prétexte d’égalité des chances, on voudrait donner le même enseignement à tout le monde. Conséquences : les personnes qui ont des facilités sont tirées vers le bas et démissionnent, tandis que ceux qui éprouvent le plus de difficultés rament et rament encore sans que personnes ne leur vienne en aide. C’est absurde, comme l’a souligné le directeur de la Sorbonne (Stop à l’arnaque du bac, Jean-Robert Pitte).

    J’affirme que s’il est juste de souligner le niveau ridicule des enseignements donnés aujourd’hui à l’école (je démontrerai peut être cela dans un futur ouvrage : "Le bac S pour les nuls"), il est faux de penser qu’on peut réhausser ce niveau tout en supprimant des heures et du personnel enseignant (très mal formé au passage).

    Maintenant je ne crois pas que les autorités ingnorent tout des réalités de l’enseignement actuel. Je crois plutôt que cette situation est voulue, n’en déplaise à ceux qui croient que les hommes politiques sont incultes, mal informés, stupides, etc.

    " Que dirait Socrate de l’éducation publique qu’on donne à notre jeune noblesse, des puérilités dont on se plaît à la nourrir, comme si on n’avait rien de bon à lui apprendre ? " (Jean le Rond d’ Alembert)

    " Toutes les fois que la tyrannie s’efforce de soumettre la masse d’un peuple à la volonté d’une de ses portions, elle compte parmi ses moyens les préjugés et l’ignorance de ses victimes. " (Marie Jean Antoine Nicolas de Caritat)

    " Le peuple, malheureusement, est encore très ignorant, et maintenu dans cette ignorance par les efforts systématiques de tous les gouvernements, qui la considèrent, non sans beaucoup de raison, comme l’une des conditions les plus essentielles de leur propre puissance. " (Mikhaïl Bakounine)

  • Par anny paule (xxx.xxx.xxx.103) 9 juin 2008 15:32

    "Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage"... Je pense que "limposture" de X. Darcos se situe exactement à ce niveau-là !

    Il suffit de se référer à certaines publications de l’OMC, l’OCDE... pour trouver le sens caché des réformes actuelles... et l’entreprise de démolition de l’image (s’il en était besoin) de notre système éducatif pour l’assassiner plus facilement procède de ce principe. Le fait n’est pas nouveau, mais l’actuel gouvernement met les bouchées doubles pour réformer le système, conformément à la demande de l’OMC. ("Encourager le recours au privé" et "consentir des prêts pour les pays disposés à adopter, pour l’enseignement, un cadre législatif et réglementaire (...) où le secteur privé interviendra davantage au niveau de l’enseignement et du financement". "N’intervenir que si les pays ont su réformer les systèmes éducatifs directement dirigés par des administrations centrales ou l’Etat (...) lesquelles laissent peu de marges de manoeuvre". (Banque mondiale, Priorités et stratégies pour l’éducation, 1995)

    Que lit-on, en effet ? Les accords de l’OMC prévoient "la privatisation de 160 secteurs ou services pour une libération totale", et parmi ces secteurs, "l’éducation est, avec la santé, le dernier bastion à prendre." (Moyoto Kamiya, in Courrier de l’UNESCO, déc. 2000) "Les pouvoirs publics n’auront plus qu’à assurer l’accès à l’apprentissage de ceux qui ne constitueront jamais un marché rentable..." (OCDE, 1996) "L’éducation doit être considérée comme un service rendu au monde économique" (Groupe de travail de l’OMC, 2000)

    Pire, dans le domaine du cynisme : "Si l’on diminue les dépenses de fonctionnement, il faut veiller à ne pas diminuer la quantité de service, quitte à ce que la qualité baisse. On peut réduire, par exemple, les crédits de fonctionnement aux écoles ou aux universités, mais il serait dangereux de baisser le nombre d’élèves ou d’étudiants. Les familles réagiront violemment à un refus d’inscription de leurs enfants, mais non à une baisse graduelle de la qualité de l’enseignement et l’école peut, progressivement et ponctuellement obtenir une contribution des familles, ou supprimer telle activité. Cela se fait au coup par coup, dans une école mais non dans l’établissement voisin, de telle sorte que l’on évite un mécontentement général de la population." (1996, Rapport de l’OCDE, sous le titre : "La faisabilité politique de l’ajustement")

    Ces textes soigneusement cachés éclairent les réformes actuelles (et ce n’est qu’un début)... et les discours du ministre déplacent le débat... pour ne pas dévoiler ce qui fonde sa politique de démantèlement de notre service public d’éducation !

     

     

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