Fermer

  • AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Actualités > Politique > Réforme du système de retraite : une occasion manquée de repenser la place (...)

Réforme du système de retraite : une occasion manquée de repenser la place du travail

Le processus de réforme du système de retraite touche à sa fin. Le gouvernement s’est discrédité par sa violence : violence de la rhétorique, violence des procédures, violence du mépris. La gauche a quant à elle manqué une opportunité d’avancer les propositions radicalement innovantes attendues par la société pour refonder -et non démanteler- l’Etat-providence. La focalisation de l’attention publique sur le report de l’âge légal de la retraite à 62 ans, et, sur un mode (trop) mineur, sur le report de 65 à 67 ans de l’âge à partir duquel un salarié bénéficie de sa retraite à taux plein est l’expression de l’étroitesse du débat public. Dans la ligne des précédents textes publiés sur le blog http://ekaminski.blog.lemonde.fr/, il sera démontré en quoi cette réforme aurait dû être replacée dans un questionnement plus large sur le sens du travail (compris ici comme activité professionnelle rémunérée). Le respect de la dignité humaine et des droits de l’Homme (cf. le papier L’être humain, ses droits et ses obligations) auraient pu être un guide sur cet aspect essentiel d’une refondation sociétale.

Dépasser le mythe du travail comme finalité de l’Homme

Rappelons que le mot travail provient du latin tripalium, instrument de torture. Au XXème siècle, des analyses de la technique à l’âge industriel comme aliénation réelle ou potentielle (Hannah Arendt ou Martin Heidegger pour ne pas citer les auteurs les plus sulfureux) et la dénonciation d’une société qui surproduit et surconsomme (Ivan Illitch, Jacques Ellul, plus récemment Dominique Bourg par exemple) permettent de s’interroger sur la finalité et donc la valeur du travail. L’impossibilité concrète pour la grande majorité des salariés -sans parler des indépendants- de mettre en œuvre la célèbre ineptie « travailler plus pour gagner plus » tend à délégitimer auprès de la population l’idéal historiquement circonscrit d’un travail comme unique source de libération et de réalisation de soi. Il convient donc de se donner les moyens de sortir effectivement d’un système dans lequel le travail est considéré comme la finalité de l’Homme.

Une conséquence fondamentale du travail tel qu’il est organisé aujourd’hui -une réflexion sur les modes de management serait également nécessaire- est la hiérarchie qu’il introduit au cœur de la société : la hiérarchie est nécessaire au premier degré par souci d’efficacité (organisationnelle) ; à un second degré, chacun doit s’y soumettre dans la mesure où le travail permet la survie matérielle de la majorité de la population (refuser la hiérarchie, c’est refuser le travail et se mettre ainsi en péril). La travail ne pouvant être évité, la hiérarchie tend ainsi s’imposer par une logique de nécessité absolue.

Or, le dirigeant, quelque soit son domaine d’activité, trouvera nécessairement davantage matière à se réaliser du fait de la liberté créatrice que lui offre sa position1. Cependant, parler de réalisation par le travail dans une société dans laquelle l’ascenseur social est en panne est un non-sens pour le salarié en bas de l’échelle. Ce dernier travaille d’abord pour subvenir à ses besoins et aux besoins de sa famille en espérant que ses enfants pourront, eux, se réaliser plus complètement. Présenter dans ce contexte le travail comme une fin quasi-biologique de l’Homme revient ainsi à naturaliser le fait que certains hommes méritent plus que d’autres de se développer ou de réaliser leur potentiel créatif. Certains justifieront ainsi l’absence d’ascenseur social dans un cercle vicieux tout à fait détestable.

Relativiser la place du travail permettrait de relativiser cette hiérarchie sociale qui est si déterminante dans les relations interpersonnelles, y compris extraprofessionnelles. J’évacue rapidement l’argument selon lequel notre société hédoniste permettrait également à l’employé du bas de l’échelle de se réaliser, grâce à la consommation mise à sa portée. Cette affirmation nous renvoie aux critiques des dérives de la société de consommation, soit par l’engourdissement des consciences qu’elle favorise, soit par les risques que fait courir la surproduction à notre environnement et à nous-mêmes : double mise à mort de l’Homme pensant et de l’Homme physique.

S’il est des domaines dans lesquels le travail garde son sens, et ne peut être aboli, en particulier quand il ne dérive pas vers la production démesurée, l’essentiel de nos efforts devrait désormais s’orienter vers le partage des fruits du travail dans la perspective d’une égalisation des chances au niveau national, européen et mondial, et ce au nom de l’égale dignité des Hommes. C’est un objectif de très long terme qui devrait irriguer la pensée politique et favoriser une coordination toujours plus étroite des politiques économiques gouvernementales, pour laquelle la crise aurait dû être un aiguillon. Malheureusement, ce n’est pas la piste suivie par nos dirigeants actuels qui ne peuvent s’affranchir de la nécessité de la croissance à tout prix.

Les modalités d’une réforme du système de retraite respectueuse de la dignité humaine

Plus concrètement pour les « travailleurs », la relativisation de la place du travail devrait se traduire par une réorganisation profonde du temps de travail tout au long de la vie. Ce sont des propositions pour répondre à ce défi qui ont manqué dans le débat (quel débat ?) français. Un ancien membre du Parti socialiste, Pierre Larrouturou, passé chez Europe Ecologie et Conseiller régional d’Île-de-France, fait des propositions aussi révolutionnaires que réalistes2, parmi lesquelles est trop souvent retenue uniquement celle de la réduction du temps de travail, qui n’est décidément plus à la mode. La réduction du temps de travail, à moins d’avoir une idée bien étriquée de l’Homme, est un horizon nécessaire si l’on considère que le travail n’est pas le seul moyen de réalisation du potentiel humain de chacun et que la vocation du progrès technique est de nous affranchir des nécessités naturelles.

Ces propositions s’inspirent très librement de ses idées tout en mettant l’accent sur l’organisation du temps de travail tout au long de la vie et donc du système de retraite. Mes hypothèses sont les suivantes : 1) un problème financier évident se profile à plus ou moins long terme ; 2) nous vivons mieux plus longtemps ; 3) nous souhaitons « sauver » le système par répartition ; 4) un pays est attractif par sa capacité à innover (y compris en matière sociale) et à offrir un cadre de vie favorable à l’épanouissement personnel. Ce dernier est en effet la condition de libération du potentiel créatif de chacun. Même dans la logique néolibérale dominante aujourd’hui, les entreprises ne recherchent pas uniquement la mise à disposition d’une main d’œuvre servile et bon marché3.

Dans ce cadre, un nouveau système de retraite -de préférence unifié selon les recommandations de Thomas Piketty- pourrait avoir les caractéristiques suivantes :

— âge légal de la retraite et de l’âge à partir duquel un salarié bénéficie d’une pension de retraite à taux plein unifié à 70 ans (mise en en œuvre progressive sur 6 à 10 ans) ;

— droit ouvert pour tous à 5 années sabbatiques tout au long de la vie payée au SMIC, quelle que soit la rémunération d’origine, sous la forme de « pensions de retraite anticipées » (mise en œuvre progressive au même rythme que l’élévation de l’âge légal) ;

— mise en place d’un dispositif ouvrant droit dès 60 ans à un aménagement des conditions de travail pour en limiter la pénibilité (ou même plus tôt pour certaines professions à identifier dans le cadre d’une négociation tripartite) et permettre une transmission d’expérience entre générations ;

— prise en compte de la pénibilité, définie dans le cadre d’une négociation tripartite, afin de ramener le cas échéant cet âge au minium à 60 ans ;

— alignement des systèmes publics et privés impliquant une réforme de la rémunération des fonctionnaires, reposant sur la revalorisation du traitement de base au détriment des primes (dont le système serait revu) et revalorisation progressive des traitements globaux afin de les rapprocher de la grille de rémunération constatée dans le privé, en particulier pour les catégories B et C de fonctionnaires.5.

Au total, et malgré les années sabbatiques, la durée de travail tout au long de la vie serait plus longue, mais des aménagements rendraient un tel système acceptable par les employés, en particulier s’il est accompagné d’une réduction de la durée du temps de travail hebdomadaire. Une telle réforme ne peut cependant être réalisée sans un changement profond de notre conception du travail et sans un travail pédagogique important du gouvernement et surtout d’une négociation ouverte avec les partenaires sociaux. Certains paramètres peuvent être ajustés et d’autres introduits dans la réflexion ou retirés.

Que faire du temps ainsi retrouvé ?

Cette question peut se révéler particulièrement difficile pour des personnes à qui il a été inculqué dès l’enfance que la réalisation ne passait que par le travail. Pierre Larrouturou effleure cette question dans son ouvrage au titre (trop) provocateur Le livre noir du libéralisme[1]. L’essentiel se joue pourtant sur ce terrain. Un plus grand temps libre, associé à la disparition de la représentation du travail comme finalité de l’Homme, peut entraîner un questionnement existentiel, sur le sens de la vie. Cette chronique offre quelques pistes à la réflexion qui mériteraient de faire l’objet tant de recherches approfondies dans le domaine des sciences sociales que d’un véritable débat public puisque c’est un choix de société qui est proposé.

Tout d’abord, diminuer le temps de travail offre une opportunité pour développer l’égalité des chances. En effet, réduire le temps de travail (par le biais de la réduction de la durée hebdomadaire légale à 32h ou par le biais de l’octroi de journées de RTT) et donner droit à des années sabbatiques favoriseraient effectivement la formation continue (et les possibilités de reconversion), pour laquelle on connaît le manque d’appétence des entreprises. Ce secteur devrait être réintégré dans le service public de l’éducation, gratuit pour le travailleur et financé par un impôt direct sur les entreprises. Ces dernières bénéficieraient des externalités positives d’un tel système. Une rémunération au niveau du SMIC des années sabbatiques inciteraient les travailleurs les plus précaires à en faire usage et à réduire ainsi leur handicap. La productivité globale de la société devrait bénéficier d’une telle réévaluation de la formation continue et compenser en partie la baisse du potentiel de production consécutif à la réduction du temps de travail.

Au-delà de ces aspects sociaux et même économiques de la réforme, il convient de rappeler, dans la ligne de précédents articles, les bénéfices individuels qu’une telle réforme apporterait en libérant de la créativité, fondement de la dignité humaine6. L’ensemble de la société bénéficierait, en retour, de la libération de cette créativité :

— encouragement à la créativité sociale pour répondre aux défis actuels : création d’écoles de parents, redynamisation du tissu associatif, favorisation de la convivialité7 et rééquilibrage entre temps de vie professionnelle et temps de vie privée/familiale ;

— temps disponible pour un engagement plus actif en faveur de la vie de la cité ;

— encouragement à la création (artistique ou autre) et à l’innovation et aux activités de développement personnel (sport etc.).

Cet article sur la réforme du système des retraites ne prétend pas offrir un modèle clé en main permettant la résorption des problèmes sociaux auxquels est confrontée la France. Il vise uniquement à stimuler la réflexion alors que des idées innovantes qui circulent trop peu dans un débat public trop étroit et à sortir d’une vision fataliste des rapports des forces. Comme beaucoup d’autres réformes, celle du système de retraite aurait bénéficié d’une prise de recul et d’une réévaluation des enjeux à l’aune du respect de la dignité humaine (http://ekaminski.blog.lemonde.fr/).

 

1 Certains relativiseront cette liberté créatrice, tant pour les hommes politiques que pour les dirigeants d’entreprises, au nom de la puissance des marchés. Elle reste néanmoins réelle, et notamment du fait de la possibilité de réguler les marchés. Le degré de liberté dont jouit effectivement un être humain au sein d’un monde complexe restera encore longtemps discuté…

2 En particulier modèle “4-4-42″ : le premier “4″ pour la semaine de 4 jours à la carte avec activation de la formation professionnelle si nécessaire ; le 2ème “4″ désigne la possibilité de prendre 4 années sabbatiques au cours de sa vie professionnelle ; enfin, le “42″ correspond à 42 années de cotisations (cf. Pierre Larrouturou, Le livre noir du libéralisme. Éditions du Rocher, 2007).

3 Je ne citerai qu’une référence récente à ce question largement discutée y compris sous un angle économique : Le retour à l’industrie - quand l’Europe se réveillera par André-Yves Portnoff in Futuribles n° 364 - juin 2010

4 Voir par exemple retraites : vivement 2012 in Libération du 14/09/2010

5 Seule une telle réforme permettrait de rendre juste l’uniformisation du système de retraite.

6 La créativité, dont le travail ne représente qu’un aspect, est la capacité de l’individu à agir sur son environnement (les objets ou individus l’entourant, son propre corps…) associée la conscience de cette capacité. Ce fondement de l’humanité, ce qui donne le caractère proprement humain - sa dignité — à l’Homme, doit être préservé.

7cf. Ivan Illitch


Moyenne des avis sur cet article :  4.64/5   (11 votes)




Réagissez à l'article

3 réactions à cet article    


  • MICHEL GERMAIN SO ! 27 octobre 2010 13:36

    Une petite réflexion par rapport à l’image insérée dans votre texte : la Grêve serait-elle le point G du rêve ?


    • Eric Kaminski 27 octobre 2010 13:38

      ouiiiii !


    • iris 27 octobre 2010 14:43

      OUI on peut réver-
      car lorque l’on travaille il ya manque de liberté -de creativité -et régression peut etre de l’intelligence

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON

Auteur de l'article

Eric Kaminski


Voir ses articles






Les thématiques de l'article


Palmarès