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Révolution numérique et fin de l’Histoire

 RÉVOLUTION NUMÉRIQUE ET FIN DE L’HISTOIRE 

Jacques-Robert SIMON

 

 Une révolution implique nécessairement un progrès ou ce qui est ressenti comme un progrès : une société n’est stable que si elle évolue, sinon elle s’enlise dans les archaïsmes. Une progression collective, qui n’est pas forcément une amélioration pour tous, économique, scientifique, culturelle est donc nécessaire.

 Depuis l’apparition de la roue plusieurs millénaires avant Jésus-Christ, beaucoup des inventions les plus importantes permettaient d’augmenter la vitesse de communication et donc le nombre d’échanges possibles pour un être humain donné : télégraphe, machine à vapeur et locomotives, avion, téléphone, automobiles… Pour essayer d’estimer l’effet de cette connectique sur le monde des humains, le parallèle avec un réseau de neurones peut être fait.

 Chaque cerveau humain, possède 80 à 100 milliards de neurones. Chaque neurone est connecté en moyenne avec 10 000 autres neurones par l’intermédiaire de synapses. La liaison entre neurones amont et neurone aval est hautement non linéaire : ce dernier effectue une sommation des signaux d’entrée, jusque 10 000, et si la valeur trouvée excède un seuil un potentiel d’action est émis : le neurone « conduit ». Le traitement de l’information par un réseau de neurones dépend, en plus du nombre de neurones et de la connectique, de la qualité du traitement des signaux au niveau du synapse.

 Qu’en est-il d’une population humaine dont les individus interagissent les uns avec les autres par la discussion, l’échange de données, l’union des forces ou la rivalité ?

  Il y a 7,1 milliards d’habitants sur la planète. Lorsque les communications devaient se faire par une marche à pieds ou une course à cheval, la distance correspondante était de quelques dizaines de kilomètres pour un individu donné. Cette phase était rapide et l’information peu déformée. Cette information pouvait alors diffuser lentement lors du déplacement aléatoire d’individus ou de groupes d’individus et l’information pouvait s’en trouver altérée. La connectique est bien différente de nos jours, les populations étant immergées dans un bain télévisuel fait d’émissions politiques, de films dits populaires et de séquences publicitaires qui formatent, ou tentent de le faire, l’inconscient des téléspectateurs à l’échelle mondiale. Les réseaux sociaux peuvent fournir une connectique plus ciblée et moins incohérente. Des chercheurs italiens (Bruno Gonçalves et al.) ont suivi pendant quatre ans les conversations sur Twitter de 3 millions d'utilisateurs. Ils se sont aperçus qu’au delà de 100 à 200 « followers », les utilisateurs recentrent leurs conversations autour d'un nombre limité de contacts. Une connectique opérationnelle lointainement associable à un potentiel d’action (du moins qui peut engendrer une action commune) ne peut donc mettre en jeu que 150 contacts environ. Indice supplémentaire, sur le site Facebook, le nombre moyen d’amis est de 177 (en France pour 2015). Ce nombre recoupe des observations antérieures faites par Robin Dunbar qui a analysé la taille du néocortex de différents primates et l’a comparé au nombre d'individus de leurs groupes respectifs. Le nombre théorique maximum d'amis avec lesquels une personne peut entretenir simultanément une relation stable est ainsi déterminée comme étant environ 150. Au-dessus de ce nombre, la confiance mutuelle ne suffit plus à assurer le fonctionnement du groupe et un système hiérarchique se met en place. Les réseaux sociaux ne semblent pas bouleverser la formation des consciences. En conséquence, un groupe doit être limité s’il veut être efficace pour imposer un point de vue.

 Mais la stabilité d’une connexion neuronale est acquise par la répétition de la stimulation et ce caractère répétitif dépend de l’environnement. Si la construction des structures du cerveau est dictée par les gènes, les connexions s’établissent elles tout d’abord de façon aléatoire, puis certaines deviennent fonctionnelles grâce à une rétroaction avec l’environnement. Un individu ne réinvente pas les techniques mises au point par ses prédécesseurs, il les acquiert au cours d’un lent apprentissage. Un façonnement progressif des connexions neuronales se produit par la répétition d’une fonctionnalité constamment répétée grâce aux comportements sociaux. Seule la répétitivité permet d’échapper à la labilité synaptique. Autrement dit, le « développement individuel reproduit dans ses grandes lignes le développement collectif » (Eugène Michel).

 Le bain collectif, l’environnement informationnel, pour les humains est fournit par les moyens télévisuels qui dispensent partout dans le monde le même message : le libre échange (en fait les échanges régis par les marchés) est seul possible pour améliorer le bien être de tous et de chacun. En plus du message, les moyens développés pour le faire passer sont également partout du même ordre : jouer sur les émotions en mettant en avant celles qui permettent de forger les mentalités d’une façon jugée convenable. Ce formatage des opinions par les médias est scientifiquement et sciemment utilisé par la classe dominante pour son profit.

La télévision pour le bain informel, les réseaux sociaux pour l’établissement de liens forts transnationaux permettent de construire un autre monde, une sorte de néo-néo-colonialisme : au sein de chaque continent, de chaque nation, de chaque profession, de chaque classe politique émergent une élite qui proclame crânement que les personnes les plus fortunés sont les plus capables d’exercer des responsabilités, il s’agit du cœur central limité en nombre des décideurs. Proposition évidemment incompatible avec toute espèce de foi chrétienne, communiste ou socialiste, de philosophie, de savoir construit mais qui a le mérite de quantifier les rapports sociaux des plus riches qui dominent aux plus pauvres dédiés à servir. Ce que l’on nomme encore la Démocratie dans les médias universels se rapproche alors de celle qu’il y avait à Athènes où les citoyens avaient à disposition des esclaves sans aucun droit. Les nouveaux esclaves exercent déjà les emplois précaires, flexibles et mal payés de personnel de ménage, caissier, gardien, membre de la sécurité, serveur … Les personnels politiques nationaux n’ayant plus que l’apparence du pouvoir, des élections peuvent bien être organisées pendant lesquels le « peuple » pourra s’abstenir : la Démocratie est bien vivante.

 Le dessein des « libéraux », et il existe réellement, est bien d’uniformiser la planète en proposant comme seule valeur commune à tous et à toutes : l’attrait du gain, la volonté non pas d’être bon mais d’être le meilleur, de haïr l’égalité pour ne parler que de liberté, du moins de la liberté de quelques-uns au détriment de tous, de détruire les différences en invoquant le droit des minorités ? Est-ce possible de construire un monde raisonnable sans la raison de chacun ? Peut-on obtenir les mutations sociétales indispensables en optimisant par le marché l’échange de biens qui ne servent à rien, à pas grand-chose voire qui sont nuisibles ? Peut-on obtenir l’intérêt général en se contentant de sommer les égoïsmes particuliers en creusant jour après jour les inégalités ou ne luttant plus contre elles ? La démonstration reste à faire !

 La « révolution » numérique servira-t-elle à parachever la fin de l’Histoire qui fut annoncée lorsque le mur de Berlin qui séparait deux sociétés structurellement incompatibles tomba ? La victoire de la « liberté » sur « l’égalité », du vouloir convaincre sur l’autorité voire le despotisme semble acquis. L’Europe de l’Atlantique à l’Oural possédait encore une large avance culturelle, artistique, scientifique et même technique sur les Etats-Unis : internet permet de dominer la planète sans avoir à surmonter cet handicap en installant une société de la jouissance sur celle judéo-Chrétienne de la sainteté. Ceci représente bien une révolution sociétale mais guère technique.

 

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Les nouveaux monstres

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15 réactions à cet article    


  • Jo.Di Jo.Di 11 mai 16:53

     
    Le narcissisme est une conséquence de la décadence politique et non le contraire. Conduisant paradoxalement à un étiolement des valeurs humaines, amitié, famille, mariage, communauté. Le virtuel n’est qu’un pansement sur cette convivialité perdue.
     
    De la perte de modèle et de surmoi politique, découle une infantilisation des désirs. Le moi du « grand blanc » impérial et dominateur, politique, se recroqueville en larve consumériste, primaire et passive (le bobo). Le déclin du « politique » est ce déclin du surmoi, absorbé dans une vacuité de cavité anale libidineuse.
     
    Et notez au passage que la « restauration », pensée typique d’un bonobobo vert, d’un Heidegger, où d’un Levi-Strauss (tous à la mode ici), veut rappeler cet Être déchu dans le socius (La Machine et l’Autre), dans une aporie tautologique .... Heidegger veut l’Être existant seulement dans la crise ... (« Sein » ici « Da » dans la merde où mieux la mort), bobo pinpin dans le moyen-âge derrière un cheval de trait. Où Levi-Strauss dans le relativisme culturel, structure anté-prédicative structurante, innée d’où on ne sait où. Et tous servent de cache sexe au libéralisme, comme anti rationnalisme anti politique platonicien, anti-progressisme, anti anti libéralisme.
     
    Oui la démocratie athénienne était censitaire, d’une classe uniforme socialement, théologiquement, téléologiquement, c.a.d des plus unie et cohérente politiquement (très très loin du multi dékulti). L’hoplite. Et oui, le Seigneur Capitaliste veut être ce nouvel hoplite. Bobo le métèque riche où l’esclave pauvre, tous pissant dans une urne.
     
    La personnalité est la société dans l’individu disait Durkheim. Et aussi, la société doit être son holisme démultiplicateur ... ce qui n’est plus le cas.
     
    Toute classe dominante a besoin d’alibi des bonnes intentions (charité de la traite négrière, écologie, pacificisme etc ... et convivialité virtuelle !)
     
    L’immortalité pulvérisa le Caddie.


    • Jacques-Robert SIMON Jacques-Robert SIMON 11 mai 17:28

      @Jo.Di

      La classe dominante actuelle n’avance même pas de bonnes intentions : le capitalisme est le seul moyen de vivre en société et toute entrave est maléfique.

    • L'enfoiré L’enfoiré 11 mai 17:36

      @Jo.Di Bonjour, 

      Le narcissisme une conséquence de décadence en parlant d’un sujet comme celui ci
      Vous en voulez combien de bits, de mots, de double mots de narcisisme ? 
      S’il y a bien un domaine dans lequel il n’y a pas de sentiments humains sans les avoir programmés c’est bien dans le numérique. 
      Holiste une machine ?
      Immortelle, ça peut le devenir.
      Imaginez vous un jour sous la protection d’une machine bien programmée 
      Plus d’erreurs humaines, tout avoir prévu et analysé avant qu’un événement ne se produise
      Sans stress.
      Si vous y voyez un désavantage, dites le moi.


    • Jo.Di Jo.Di 11 mai 19:25

      @Jacques-Robert SIMON
       
      Maléfique car négation du politique masqué par un amour larmoyant universaliste thérapeutique. Fin de l’Histoire (déclin du sens historique, d’intérêt pour une œuvre, une postérité). Logos est devenu synonyme d’égoïsme « projeté » sur l’économique (anté-prédicatif incontournable, l’Être économicus, la structure du Marché, la Nature sont des incontournables immanents), la classe dominante mondialiste doit s’identifier à de bonnes intentions (le migrant, après 500000 enfants irakiens ratonnés ...), d’Humanité, conforme à son projet politique globalisant, indifférenciant dans une pseudo-altérité (tribus halal ou geek ...) et pseudo-convivialité où l’amitié repose sur la défense du nouveau « commun », se battre pour la bonne cuisson du steak halal dans un barbecue bobo.
       
      « Qui dit Humanité ment » Proudhon


    • sparker808 (---.---.48.194) 12 mai 11:17

      @Jo.Di
      Je ne sais pas si on peut parler de narcissisme à votre égard mais vu les tournures imagées de language que vous tenez soit, vous aimez relire votre prose soit vous aimez vous écoutez lire soit vous aimez à croire que vous seul avez touché le fond de la réalité soit euh... enfin bon quoi vu que c’est limite compréhensible ( mais peut-être est-ce fait exprès pour pointer les idiots comme moi) c’est en tous cas inintéressant en l’état, faites dans le simple on pourra mieux comprendre votre fond de pensée.


    • L'enfoiré L’enfoiré 11 mai 17:22

      Avez-Vous déjà trouvé quelque chose qui n’à que des avantages et pas d’inconvénients ?

      Moi pas. 
      Le libéralisme ne serait que le Mister Hide et le socialisme Dr Jekyll ?
      Restons sérieux.
      Cela m’amusé souvent de voir cette fausse dichotomie que l’on rencontré justement dans la dichotomie booléenne 
      L’homme est aussi analogique.
      La machine deviendra les deux quand elle sera quantique.
      Attendez encore un peu on y est presque

      • Jacques-Robert SIMON Jacques-Robert SIMON 11 mai 17:30

        @L’enfoiré

        Je crois cependant que la liberté et l’égalité sont toujours en conflit. On peut favoriser l’une ou l’autre, pas les deux simultanément. 

      • L'enfoiré L’enfoiré 11 mai 19:38

        @Jacques-Robert SIMON,


         Tout à fait d’accord avec cette remarque.

      • Jo.Di Jo.Di 11 mai 21:06

        @Jacques-Robert SIMON @L’enfoiré
         
        Car vous comprenez liberté comme « liberté individuelle » et égalité comme « égalité civile économique »
         
        c.a.d la liberté et égalité modernes
         
        or la liberté peut être commune et l’égalité politique.
         
        C’est ce qui fait qu’il y avait des métèques riches (et aussi des esclaves avec de l’argent, le pécule) sans droit et des hoplites pauvres citoyens à Athènes .... Et que ça n’entraînait pas de révolution chouardiniste.
         
        Vous êtes formatés par le libéralisme. smiley
         


      • L'enfoiré L’enfoiré 11 mai 17:26

        Jacques Simon,

        J’ai aussi une formation de chimiste, mais j’ai dévie cette formation sur le numérique, quand son histoire ne faisait que commencer
        C’est dire que je peux vous en raconter un bout de l’histoire smiley

        • Jacques-Robert SIMON Jacques-Robert SIMON 11 mai 19:58

          @L’enfoiré

          En tant que chimiste, j’ai fabriqué, avec des amis, les premiers transistors moléculaires : je connais donc le « terreau » des ordinateurs. J’ai aussi étudié les systèmes complexes. 

        • L'enfoiré L’enfoiré 11 mai 17:26

          Jacques Robert, pardon...pour l’erreur de prenom


          • Jacques-Robert SIMON Jacques-Robert SIMON 11 mai 20:00

            @L’enfoiré

            En fait mon prénom est Jacques, mais allié avec Simon je ne pouvais pas avoir d’adresse inoccupée, j’ai donc écrit Jacques-Robert. 

          • Ruut Ruut 12 mai 13:14

            Le numérique est un outils qui peut être puissant si correctement utilisé.
            Le soucis est qu’il est actuellement très mal utilisé.
            Car il est soumis a des lois faites par des personnes qui n’ont aucunes compétences techniques ou informatiques.

            C’est en Fait le gros problème de notre époque.
            Les chefs ou décideurs ne connaissent plus le métier pour lequel ils prennent des décisions.
            Bilan c’est de plus en plus le chaos.
            Et la sous traitance est le bouclier qui masque la pauvreté de compétence des décideurs.

            Il est facile de voir si une entreprise est bien gouvernée.
            Plus elle as de sous traitant, plus sont niveau hiérarchique est incompétent.


            • Jacques-Robert SIMON Jacques-Robert SIMON 12 mai 16:44

              @Ruut

              Vous pointez en effet le coeur du problème : les décideurs suivent des écoles de décideurs, sont des enfants de décideurs et aucun, sauf exception, n’a montré un quelconque talent dans un quelconque domaine.

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