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Rocard, Kouchner : erreur d’aujourd’hui mais réalité de demain ?

A une semaine du premier tour des élections présidentielles, MM. Rocard et Kouchner font l’évènement en préconisant un accord entre S. Royal et F. Bayrou. Au-delà de la polémique de circonstance, ces propos ne méritent-ils pas une réflexion sur le devenir politique de la France dans les années qui viennent ?

Glissement à droite pour les uns, retour à la IVe République pour les autres, sans oublier tous ceux qui sincèrement ou faussement évoquent la « magouille » électorale, les déclarations de M. Rocard, relayées deux jours après par celles de B. Kouchner, ont suscité bien des réactions. Malheureusement trop de réactions et pas assez de réflexion. Pourtant ces déclarations méritent plus que disserter sur l’embarras de S. Royal, la satisfaction de F. Bayrou ou les railleries de N. Sarkozy. C’est dans cet esprit que sont rédigées les lignes suivantes.

Erreur d’aujourd’hui

Désamorçons d’abord l’accusation de manœuvre politicienne portée contre l’appel de Rocard en précisant sa signification : à la question « Cet appel signifie-t-il qu’un candidat doit se désister pour un autre avant le premier tour ? », il répond « non certainement pas. Je dirais même au contraire, la confiance des électeurs sera d’autant plus forte qu’ils se sentiront représentés. Au premier tour, chacun exprime son choix. Ce qui me paraît nécessaire, c’est pour le second tour, un désistement mutuel sans lequel la victoire serait bien difficile. Or de tels engagements sont plus faciles à prendre avant qu’on sache dans quel sens cela joue, plutôt qu’après. Il me semble que la confiance des électeurs serait plus forte s’ils savaient dès le premier tour qu’il y aura convergence des voix au second. Qui que ce soit qui ait à affronter Sarkozy ».

Pourtant, trois jours après l’article de M. Rocard, on voit bien que sa position était erronée. Deux faits symétriques justifient cette affirmation.

La première est qu’il est impossible que S. Royal puisse adopter cette ligne, une semaine avant le premier tour. D’abord parce que le PS qui reste tout de même son principal point d’appui, même si elle affiche une relative indépendance à son égard, ne peut adhérer dans les conditions actuelles, à l’idée de négociation et d’accord avec F. Bayrou sans risquer l’éclatement. C’est la conséquence de son dernier congrès qui s’est conclu sur une synthèse. La question aurait peut-être pu se poser différemment si on en était resté à la motion majoritaire, motion qui rassemblait l’essentiel des socio-démocrates du parti. F. Hollande qui la défendait, a préféré la synthèse plutôt que conserver la direction du PS avec les 60% de socialistes qui l’ont appuyé : il ne peut plus aujourd’hui changer pour prendre en considération une proposition qui, pourtant, du point de vue social-démocrate, pourrait apparaître raisonnable.

Un autre élément de cette impossibilité repose sur la mise en cause de la notion de « vote utile ». En effet, il semble bien que les Verts et la gauche de la gauche peinent à convaincre les électeurs. La situation sociale pourrait pourtant largement nourrir un vote protestataire mais le souvenir du 21 avril 2002 reste encore prégnant et S. Royal va probablement en bénéficier. Cela peut d’ailleurs apparaître injuste, en particulier vis-à-vis de D. Voynet qui, tout en étant victime d’un fonctionnement déplorable de son parti, représente néanmoins la voix répondant le plus directement au principal problème de notre époque : l’inadéquation entre le système économico-politique des démocraties occidentales et son coût environnemental. Ainsi, il est probable qu’un nombre non négligeable d’électeurs tentés de donner leur bulletin à S. Royal pour éviter un nouveau « 21 avril » pourraient retourner à leur préférence réelle (écologistes, gauche de la gauche...) en se sentant dédouanés s’il leur apparaissait que la candidate socialiste va vers la droite d’une manière opportuniste.

Le deuxième fait montrant l’erreur de M. Rocard est le refus, ce lundi 16 avril, par F. Bayrou lui-même, d’une quelconque entente entre UDF et PS. Dans un premier temps, une appréciation positive était manifestée : « Les lignes bougent » disait Bayrou. En fait, il ne faisait qu’exprimer la satisfaction de constater que des socialistes se font caution de sa démarche, augmentant ainsi son potentiel électoral. Mais pas plus que S. Royal, il ne peut se permettre de dérouter ses bases premières : les élus locaux UDF acquis à sa ligne politique, relativement nombreux, les électeurs centristes lui faisant confiance et ceux de droite, dont les incartades verbales de N. Sarkozy inspirent quelques craintes. F. Bayrou est donc conduit à tirer le meilleur parti des déclarations de Rocard et Kouchner en s’efforçant de mieux séduire les électeurs de gauche restant peu convaincus par S. Royal sans s’engager au-delà. Cela revient à cueillir les roses sans les épines.

Réalité de demain

Doit-on en conclure que ces déclarations n’ont aucune valeur ? Ce serait faire injure à des personnalités dont l’honnêteté et l’expérience ne sont plus à prouver et ce d’autant plus que, à titre personnel, elles n’ont rien à en attendre. On retrouve simplement la liberté de parole dont Rocard et Kouchner ont fait preuve si souvent. On est donc amené à recevoir leur analyse non pas comme des propositions pour l’immédiat, ce dont nous avons montré l’inadéquation ci-dessus, mais plutôt comme un élément de réflexion quant à l’évolution du paysage politique français dans les années qui viennent. C’est ce que l’on va tenter de démontrer avec ce qui suit.

Pour commencer, voyons l’hypothèse (réaliste) de la victoire de N. Sarkozy le 6 mai prochain. Malgré ses multiples références à Jaurès et Blum (pour un maire de Neuilly, commune remarquée par son refus d’appliquer la loi SRU et pour un ministre de l’Intérieur ayant toujours privilégié la répression en liquidant les mesures de prévention comme la police de proximité, voilà un aspect qui souligne la fausseté du personnage !), on sait bien que sa politique vise à favoriser les plus forts, les plus performants, les entrepreneurs, certes créateurs de richesses (mais d’abord pour eux-mêmes !), sans trop s’attarder sur la notion de solidarité. Tant pis pour ceux qui restent sur le bord de la route. Avec une adhésion a minima à l’idée européenne et des positions pro-Atlantiques que Blair ne désavouerait pas, on n’ose pas imaginer ce qu’aurait été la position de la France en 2003, au début de la guerre d’Irak, avec un tel président ; notre pays serait aujourd’hui englué dans le désastre irakien ! Le comble maintenant est manifesté par les approches du candidat Sarkozy vers l’extrême droite : défense de la candidature de Le Pen avant qu’il n’ait obtenu ses 500 signatures, ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale, pédophilie et suicide vus comme héritage génétique, souhait de l’entrée de députés du FN exprimé par son porte-parole Hortefeux, insistance sur les questions d’immigration... Au nom d’une intention de récupérer les électeurs du FN, Sarkozy en normalise les idées, ce que la droite démocratique n’avait jamais fait dans toute l’histoire de la Ve République. Il faut remonter aux années sombres 1940-45 pour observer cette conjonction entre la droite et l’extrême droite. Aussi pourrait-on comprendre l’appel de M. Rocard reflétant son inquiétude face à cette situation qui dessine la majorité de droite de demain. D’ailleurs, Le Pen ne sera pas éternel et l’on a bien observé que son successeur, sa fille Marine Le Pen, œuvre depuis plusieurs années pour donner une apparence respectable à son parti sans en changer les objectifs, concourant ainsi objectivement à la démarche de N. Sarkozy.

Quelle opposition peut-on envisager à cette coalition des droites en cours de constitution ? Il est évident que le PS ne saurait la représenter à lui seul. La majorité plurielle est morte. La gauche de la gauche se cantonne dans une protestation certes compréhensible mais stérile quant à la question du pouvoir politique, sauf à invoquer une mythique révolution dont O. Besançenot lui-même déclare qu’elle est à réinventer. Restent les radicaux de gauche et les Verts, partenaires concevables mais bien loin de suffire pour constituer une opposition crédible. Là intervient la question du centre. Celui-ci s’est le plus souvent retrouvé avec la droite mais pas toujours. Dans ce choix, est souvent intervenu le refus de ce que représentait le PCF, alors trop lié à l’URSS. Il est bien plausible de considérer que ce rôle de répulsion joué hier par le PCF le sera demain par l’extrême droite, favorisant la constitution d’un centre « démocrate-social » capable de participer à une alliance avec la gauche.

Mais pour qu’une telle perspective prenne corps et parvienne à une majorité politique capable d’accéder au pouvoir pour assurer les réformes nécessaires tout en renforçant, d’une part, la solidarité entre les citoyens quelle que soit leur situation économique et culturelle et, d’autre part, l’idée européenne, deux conditions sont nécessaires.

La première, la plus importante, est que le PS se décide enfin pour le choix stratégique de la social-démocratie. Comment comprendre que la décision des socialistes allemands en 1959 lors de leur congrès de Bad Godesberg (acceptation de l’économie de marché mais régulation pour en maîtriser les effets pervers et maintenir la solidarité, c’est-à-dire la cohésion entre les citoyens), orientation qui est celle de tous les socialistes européens, ne puisse être adoptée par les socialistes français ? A cet égard, sans en mettre en relief la signification politique fondamentale, la démarche de S. Royal est une étape importante dans ce sens, mais pas suffisante. Que le PS fasse les derniers pas et toutes les incohérences que l’on a pu remarquer durant ces derniers mois de campagne électorale disparaîtront. Comment faire croire, en effet, que l’on peut associer les partisans de la construction européenne et ceux qui ont défendu le « non » en 2005 ? Comment faire croire que peut fonctionner l’association entre ceux qui veulent réformer la société suivant une ligne « jauressienne » et ceux qui en sont encore avec la rupture avec le capitalisme ? Comment faire croire à l’argument de L. Jospin qui s’oppose aux propositions de Rocard et Kouchner en considérant qu’une telle question a été tranchée au congrès du PS à Metz en 1979, gagné par les mitterrandistes et leurs alliés sur le choix de « la rupture avec le capitalisme en cent jours » ? Ce dernier point serait d’ailleurs risible quand on pense à l’échec d’une telle vision moins de trois ans après l’élection de F. Mitterrand en 1981 et le retour à l’austérité, risible si cela n’avait déconsidéré la gauche comme on le constate encore aujourd’hui.

La deuxième condition repose sur une renaissance d’un mouvement écologique pouvant peser sur l’orientation politique de la France. Les Verts souffrent trop de leur querelles internes et l’ensemble des militants écologistes se divise en une diversité incohérente, inefficace et trop souvent imprégnée d’idéologie sectaire. Sur ce plan, les Verts allemands montrent un exemple plus convaincant. A ce sujet, n’est-il pas significatif qu’un de ces derniers, D. Cohn-Bendit non seulement ne lance pas d’anathème contre la démarche de F. Bayrou mais exprime une certaine sympathie ? Est-il si anormal de voir rassemblées des personnalités (et surtout ce qu’elles représentent) telles que D. Voynet, N. Hulot et C. Lepage ? Là encore, la réflexion rationnelle a besoin d’avancer au détriment des passions personnelles ou sectaires.

J’ai fait un rêve...

Une social-démocratie française puissante est possible, capable de revivifier le syndicalisme, condition nécessaire pour qu’elle puisse être la voix du monde du travail, pas seulement dans les services publics mais aussi dans les entreprises, une social-démocratie cohérente dans ses orientations, capable d’impulser la production des biens et des services de manière efficace, juste (problème du partage entre capital et salariat) et respectueuse de l’environnement tout en oeuvrant pour une distribution socialement garante de la solidarité.

Possible aussi des accords politiques d’une telle social-démocratie avec les centristes acquis à l’idée de réforme mais soucieux de ne pas créer paupérisation et exclusion, car hostiles à la société de violence que semble bien annoncer l’attelage droite et extrême droite.

Alors, les Français pourraient percevoir les réformes (des réformes de l’État à celles des retraites en passant par les questions du chômage, de l’éducation, du logement...), l’intégration européenne et la mondialisation non pas comme des menaces mais comme les adaptations nécessaires pour tous et impliquant tous les citoyens.

Possible également une prise de conscience des questions environnementales suffisamment forte pour imposer le rassemblement des forces écologiques en un mouvement plus soucieux de la gravité des problèmes (variation climatique, destruction de la biodiversité, déforestation, qui peuvent mettre en cause l’existence même de l’humanité) que des querelles de chapelles qui les ont caractérisées jusqu’alors : pourquoi ne pas imaginer un MEESH (Mouvement écologique européen pour la sauvegarde de l’humanité) ? Les Français alors réconciliés avec la notion de réforme pourraient, un peu plus tard, dans un cadre européen, faire face à la réforme essentielle pour l’avenir : la remise en cause du mode de vie occidental ; la raison d’être du MEESH serait donc de contribuer à l’invention d’un mode d’existence alternatif suffisamment accepté par la population pour devenir significatif et faire exemple.

Conclusion

Le texte qui précède peut sembler éloigné des déclarations de Rocard et Kouchner. Sans doute ont-ils « pensé trop vite » comme le dit D. Strauss-Kahn. Mais, pour plagier la conclusion du chroniqueur O. Duhamel (lundi 16 avril, 20H30 sur France Culture), je préfère considérer que ces déclarations sont tactiquement erronées mais stratégiquement bienvenues et vont bien au-delà de l’échéance du 22 avril prochain.


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5 réactions à cet article    


  • Voltaire Voltaire 19 avril 2007 13:50

    Une bonne analyse.

    La recomposition du PS dépend cependant de différents facteurs :

    Soit François Bayrou gagne son pari, et, comme le suggère le sénateur PS Mélanchon, il ne faudra guère plus d’une demi-heure pour que l’UDF, les modérés du PS et de l’UMP trouvent un accord de gouvernement, ce qui précipitera la recomposition du PS.

    Soit Nicolas Sarkozy gagne, et effectivement, le PS tendence sociale-démocrate appelera à une alliance avec l’UDF pour sauver les meubles lors des législatives. Il est d’ailleurs intéressant de noter que des contacts discrets PS-UDF ont lieu dans de nombreuses villes afin de voir si des accords pourraient aussi ne pas être conclus en vue des municipales, la perspective d’une droite dure au pouvoir avec Mr Sarkozy en effrayant plus d’un... Mais les résistances internes au PS seront grandes, puisqu’évidemment ni Hollande ni Royal n’y seront favorables. Tout dependra de l’ampleur de la défaite de Royal.

    Si Royal gagne, il ne se passera rien, le PS sera conforté dans sa position actuelle, renvoyant l’UDF dans l’opposition, sauf si un accord est trouvé entre les deux tours, mais je n’y crois guère. L’ego de Mme Royal, une fois arrivée au pouvoir, empêchera toute possibilité de recomposition.


    • moebius 19 avril 2007 22:44

      Le PS ne peut pas gagner sans l’UDF, il n’est pas assez fort pour cela, point barre.


      • Blablabla 20 avril 2007 06:25

        « Comment faire croire, en effet, que l’on peut associer les partisans de la construction européenne et ceux qui ont défendu le « non » en 2005 ? ».

        C’est effectivement LA QUESTION au centre de l’intérêt majeur des français, même s’ils sont aveuglés par trop de népotisme des dirigeants européens.

        Quel que soit le président en place, la fracture de 2005 se rouvrira car on aura fait marcher la bête sans la soigner.

        Gare aux menteurs et autre usurpateur !


        • pari_démocratique pari_démocratique 20 avril 2007 15:01

          Simple et évident additif à l’article : ces réflexions concernent naturellement le futur, sans doute proche. Dans l’immédiat, il va de soi que, comme Rocard et Kouchner l’ajoutent à leur propre intervention, ne pas voter S. Royal au premier tour correspondrait, de la part des électeurs de gauche,à la politique du pire soit en favorisant l’élection de N. Sarkozy, soit en faisant courir le risque de faire disparaitre la gauche du deuxième tour.


          • aline angoustures 23 avril 2007 07:01

            Je suis tout à fait d’accord avec cette analyse et je crois que les résultats du premier tour nous placent de façon plus claire encore devant l’enjeu central de ces prises de position, à savoir l’évolution du PS.

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