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Sénégal, la vitrine se brise

Depuis longtemps le Sénégal est présenté comme la vitrine démocratique de l’Afrique. Pas de coup d’Etat, une armée régulière qui reste dans son rôle, le multipartisme, une presse libre, bref une vraie république.

Nous aurions presque pu y croire mais les événements de ces derniers mois sont venus nous montrer quel niveau de gangrène l’ensemble du pays a atteint.

Petit retour historique :

Le Sénégal a obtenu son indépendance en 1960, auparavant deux députés sénégalais représentaient cette colonie au parlement, Mamadou Dia et Léopold Sedar Senghor, depuis 1956, représentants du même parti, les Indépendants d’Outre-mer. En 1960 ces deux mêmes personnages deviennent respectivement 1er ministre et Président de la toute jeune République du Sénégal. Leur nouveau parti, le PDS, va rester au pouvoir jusqu’en 2000, date à laquelle Abdoulaye Wade, ancien membre lui-aussi de ce parti, gagne devant Abdou Diouf. 

Durant cette période 1960-2000 le Sénégal aura connu deux présidents :

-Senghor de 1960 à sa démission en 1980 après 5 mandats (respectivement 3 ans, puis 3 fois 5 ans et le dernier de 5 ans stoppé au bout de 2 ans) ;

-Abdou Diouf, remplaçant directement Senghor sans aucune élection jusqu’à la fin du mandat normal qu’aurait dû assurer Senghor, puis obtenant trois mandats de 5 ans dont le dernier durera en réalité 7 ans.

 

Durant cette même période, Mamadou Dia et Senghor vont progressivement s’écarter l’un de l’autre, notamment du fait que Mamadou Dia reste proche du parti communiste quand Senghor se rapproche de la droite française et des religieux sénégalais tout puissants, les marabouts, dont 2 confréries, les Tijanes et les Mourides, tiennent nombre de traditions archaïques (y compris avec les jeunes Talibés, mendiants de l'école coranique) mais aussi font d’énormes affaires dans le domaine de l’agriculture, en liens avec la France. Certains de ces marabouts continuent de nos jours à se déplacer dans des limousines américaines sans plaques d’immatriculation. En 1961 une prise de position de Mamadou Dia contre l’abandon de l’agriculture planifiée au profit de la monoculture de l’arachide heurte à la fois les intérêts des marabouts et ceux de la France. Voir lien http://www.rfi.fr/actufr/articles/109/article_77746.asp . En 1962 une tentative de renversement du cabinet Dia entraîne une crispation puis Dia est arrêté puis condamné à la perpétuité pour haute trahison. Incarcéré à Kédougou, en pays Bassari, et dans des conditions difficiles il sera gracié par Senghor en 1974 puis amnistié en 1976. Il aura ainsi été définitivement écarté de la politique, et les marabouts ainsi que la France auront pu continuer à bousiller l’économie du pays en toute tranquillité, jusqu’à maintenant. Quand on sait qu’en 1960 le Sénégal exportait des tonnes de fraises et que, suite à cette monoculture, le Sénégal ne peut plus produire que de l’arachide, un produit qui appauvrit le sol, on peut se demander a quoi a servi l’indépendance sinon aux intérêts privés et religieux. .…

 

L’entrée de Wade :

En 1983, lors de la réélection d’Abdou Diouf qui s’avère difficile face à Abdoulaye Wade, j’étais observateur dans un bureau de vote, à Nianing. Au soir du dépouillement la majorité était pour Abdoulaye Wade, le lendemain dans le journal c’était Diouf qui avait la majorité, pour le même bureau de vote. Officiellement Diouf est déclaré vainqueur. Des émeutes ont lieu dans les grandes villes et notamment en banlieue de Dakar. Ensuite Wade est incarcéré sous l’accusation de meurtre de Babacar Sèye, vice-président du conseil constitutionnel qui avait validé ces résultats truqués. Dès lors Wade va devenir de plus en plus populaire, surnommé dans les banlieues « Fantomas » et prendre comme slogan « Sopi », ce qui signifie changement en Wolof (langue majoritaire du Sénégal).

En 2000 Wade bat Abdou Diouf et prend le pouvoir. Tout le monde dans le pays s’attend à des réformes et à la fin de la puissance du PDS, mais les politiques rallient Wade pour garder leurs privilèges, et la corruption au lieu de diminuer va se maintenir puis s’amplifier. Elle va s’assortir d’une grave dérive népotique avec la nomination par Wade de son fils Karim, en qui il voit son successeur. Il va d’abord le nommer son propre Conseiller puis lui assurer pas moins de 4 ministères simultanés (Ministre d’Etat, Ministre de la Coopération Internationale, des Transports aériens, des Infrastructures et de l’Energie). Voir lien http://www.gouv.sn/spip.php?rubrique24 .

En parallèle, en 2001 une réforme constitutionnelle fait qu’un président ne peut plus assurer qu’un maximum de deux mandats successifs.

Jusqu’en 2011 les chantiers vont succéder aux chantiers, de grands travaux en grands travaux, pour le bonheur des groupes français notamment Bolloré, Bouygues, France Télécom, Société Générale, BNP Paribas… De scandale en scandale, d’attribution de marchés sans appel d’offres (spécialité de Karim Wade) à des ventes à titre privé par des membres du gouvernement de terrains appartenant à l’Etat, Dakar ressemble de plus en plus a une gigantesque poubelle traversée par deux bandes de béton, la route de la corniche et l’autoroute Dakar-Ndiass qui doit relier le nouvel aéroport international, déplacé plus près de la petite côte et des centres touristiques. Les riches sont de plus en plus riches et 50% de la population de ce pays, à vocation essentiellement agricole (60% des actifs), vit en banlieue dans des conditions d’hygiène souvent déplorables. 55% de la population a moins de 25 ans, le chômage est de 50%, une croissance autour de 2,5% quand celle des pays voisins n’ayant pas maintenu le Franc CFA est de plus de 7%, bref une poudrière.

Rien n’est fait pour explorer les gisements de phosphate (estimés à 1 milliard de tonnes), pour autonomiser ce pays en développant l’énergie solaire et donc en mettant enfin ce pays en autonomie dans ce domaine (sur Dakar des coupures quotidiennes de plusieurs heures affectent tous les quartiers populaires), pour mettre en place un dispositif de gestion des ressources halieutiques (surexploitées par l’UE). Et la Casamance (à majorité animiste et chrétienne), qui pourrait être le grenier à blé du pays, est en proie à une guerre civile larvée depuis que le gouvernement central a tenté d’y imposer la monoculture de l’arachide. Même le tourisme reste une très faible source de revenus pour le pays, alors qu’il compte 700 km de plages et deux réserves naturelles importantes (Niokolo Koba et Djoudj - Embouchure du Sénégal -Lac de Guiers).

 

Les derniers événements :

En 2011 Wade tente de faire modifier la Constitution pour créer un poste de vice-président et lui permettre, en cas de décès ou de démission, de ne pas être obligé de procéder à des élections. Il essaye aussi de faire passer une modification législative permettant que, au 1er tour, le candidat arrivé en tête soit directement élu s’il obtient au moins 25% des suffrages ! Ce poste de vice-président est ouvertement annoncé pour son fils Karim (surnommé par l’ambassadrice américaine monsieur 15%. Voir lien http://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9v%C3%A9lations_de_t%C3%A9l%C3%A9grammes_de_la_diplomatie_am%C3%A9ricaine_par_WikiLeaks .

En mai 2011 la rue s’embrase une première fois, la grève des éboueurs et les coupures quotidiennes de courant entraînent des émeutes. Parallèlement naissent des mouvements de protestation plus construits à l’initiative de journalistes (Fadel Barro initiateur de Y’en a marre) et plus récemment Youssou N’Dour (internationalement connu, qui donnent une puissance au mouvement dans les réseaux sociaux (Facebook notamment) mais la candidature de Youssou N’Dour à la présidence est rejetée par le Conseil Constitutionnel.

En même temps cet organisme valide une nouvelle candidature pour Wade, considérant que la réforme limitant à 2 mandats est postérieure au début du 1er, donc que ce premier mandat ne peut être pris en considération. Il y a un précédent récent en Europe, en Roumanie lorsqu’il a été décidé de limiter à 2 mandats la fonction présidentielle, Ion Iliescu a pu se présenter une 3ème fois (et être réélu en 2000-2004) car son mandat commencé après le coup d’Etat de 1989 n’entrait pas en considération, étant antérieur à cette modification. Pour la petite histoire ce dernier mandat de Ion Iliescu avait donné lieu à un second tour rocambolesque puisqu’il avait opposé celui-ci à Corneliu Vadim Tudor, le Jean-Marie Le Pen roumain …

Cette double décision, aussitôt communiquée est totalement incomprise, elle enflamme de nouveau la rue, et cette fois Dakar risque de devenir une poudrière pour une jeunesse à bout et sans espoir, notamment si Wade, soupçonné d’avoir déjà « techniquement » organisé sa réélection, est déclaré vainqueur.

D’ores et déjà l’ambassade de France à Dakar a mis en alerte tous les expatriés, les points de ralliement et d’évacuation sont transmis, chacun attend les ordres, l’armée française est en alerte.

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jeunes talibés

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30 réactions à cet article    


  • olivier cabanel olivier cabanel 25 février 2012 15:49

    Gérard

    merci de cet article qui permet de faire le point,
    c’est un article salutaire
     smiley

    • Gérard Luçon Gerard Lucon 25 février 2012 16:46

      merci Olivier, le Senegal est un pays ou jai longtemps travaille et en novembre dernier, quand j’ai vu qu’un des endroits que nous avions equipes sur la Petite Cote, un centre educatif appartenant au ministere de la justice senegalais, avait ete transforme en residences privees pour certains fonctionnaires et leurs amis, j’ai compris qu’il n’y avait plus de limites ! Apres Sopi la jeunesse y est desormais dans le « no future ! »


      • jaja jaja 25 février 2012 18:48

        Il va bien s’en trouver quelques uns pour nous dire que le soulèvement de la jeunesse sénégalaise est manipulé par tel ou tel impérialisme pour affaiblir les positions de la France bref par les mêmes qui agitent la Réunion ou les Révolutions arabes  smiley

        Le soulèvement des peuples nous sortira du marasme actuel. La jeunesse du monde en ébullition est à soutenir partout !


        • Mais dans quel monde vit-on ? 26 février 2012 10:52

          « Le soulèvement des peuples nous sortira du marasme actuel... »

          ... pour nous plonger dans un merdier tout à venir smiley

          Il y a d’ores et déjà de la collecte dans l’air smiley


        • Alpaco 25 février 2012 22:11

          J’ai rencontré les deux petits garçons de la dernière photo.
          Sur la route qui mène à Ouakam en attendant un taxi. Ils m’ont chanté des chansons que je ne comprenait pas. Juste pour faire l’aumône, le zakat. Je leur ai donné 100 CFA, 1 franc, zéro virgule quinze euros. Ils étaient super content et m’ont chanté des chansons jusqu’à l’arrivée du taxi. 
          Faire l’aumône à des enfants de 6 ou 7 ans habillés de haillons, c’est le constat de la misère humaine.

          La misère c’est la honte de notre civilisation (Guéant y compris), c’est la honte des incapables et des voleurs qui sont censés nous représenter, les élus cumulards et récidivistes qui se vautrent dans la futilité du luxe mégalomaniaque, incapables de s’occuper des enfants en haillons, ni de leur famille qui logent de manière fixe dans la rue.

          Un jour, il sera évident pour tout le monde, cela sera même appris à l’école, que le sens et le but de la nature humain sont que personne ne soit dans la misère.

          C’est trop moderne et trop simpliste comme idée.

          En plus c’est pas possible.


          • Mais dans quel monde vit-on ? 26 février 2012 20:20

            « La misère c’est la honte de notre civilisation... »

            De la nôtre sans doute, mais pas de la leur.


          • Croa Croa 26 février 2012 00:10

            Cet article est modéré encore !

            Au delà des autoroutes qui ne servent pas J’ai entendu parler d’une statut monumentale très chère (valeur de plusieurs hôpitaux) qui en plus rapporte des droits à l’oligarchie locale ! (Enfin théoriquement : Faudrait-il encore qu’il y ait des visiteurs !)


            • Gérard Luçon Gerard Lucon 26 février 2012 04:03

              @ Croa, cette statue qui represente un homme une femme et un enfant africains, l’homme ayant le bras tendu vers l’ouest, est au niveau de Ouakam - phare des mamelles . Elle a ete concue par le president Abdoulaye Wade qui s’est du coup verse des dividendes comme artiste !

              L’acces (on peut aller a son sommet par l’interieur) coute si je me souviens bien 10.000 CFA soit 15 euros ...


              • Christine Christine 26 février 2012 09:07

                Merci pour cet article, Gérard. J’ai fait le même genre d’expérience au Cameroun.


                • Mais dans quel monde vit-on ? 26 février 2012 10:50

                  La vitrine ne se brise jamais que pour ceux qui y croyaient ! C’est-à-dire pour qui prennent leurs désirs pour des réalités, et pour qui l’ombre d’une hirondelle fait le printemps (pas « arabe », autre source de navrantes illusions)


                  • Fourmi Agile Evrard 26 février 2012 12:16

                    Merci pour cet article.

                    Malheureusement on sait ce qu’il va se passer ; Wade sera élu car il va truquer ces élections.
                    La rue va se soulever, mais l’armée réprimera sévèrement les manifestants et la situation continuera à se dégrader dans ce pays pacifique.
                    Le Sénégal étant le seul pays d’Afrique n’ayant pas subi de guerre !

                    • Gérard Luçon Gerard Lucon 26 février 2012 12:26

                      Hormis l’Irak, c’est aussi le pays qui a eu le plus de morts durant la 1ere guerre du Golfe ... un avion de militaires qui voulaient « profiter » de leur presence en Irak pour faire un pelerinage a la Mecque s’est ecrase et il y a eu plus de 90 morts.


                    • OMAR 26 février 2012 16:34

                      Omar 33

                      Bonjour Gérard  :« Durant cette période 1960-2000 le Sénégal aura connu deux présidents : »..

                      Voila où se situe les malheur d’un nombre incalculable de pays.

                      Quelques autres exemples.

                      Tunisie : 1956-2011:deux présidents.
                      Algérie, depuis 1962, c’est soit un coup d’état, soit la mort, soit la magouille qui place un président.
                      Syrie : depuis 1970, deux présidents les Hafez père & fils.
                      Cuba : depuis 1959 deux dirigeants les deux frères Castro.
                      Corée du Nord : depuis 1953, c’est la dynastie de Kim Il Sung.
                      Zimbabwe : depuis 1980, Robert Mugabé dirige le pays.
                      Espagne : de 1939 à 1975, un seul dirigeant, Franco.
                      Portugal : de 1938-1968 , un dictateur, : Salazar.
                      Chili : de 1973 à 1990 : un général : Pinochet.
                      Yougoslavie : de 1945 jusqu’à sa mort en 1980, un maréchal ; Tito.

                      Bien sûr, on est tenté de penser que la détention du pouvoir de manière arbitraire ou anti démocratique est l’apanage des pays arabes, africains, sous développés ou extrémistes.

                      Ce qui est faux, en prenant l’exemple des USA ou les Bush père & fils ont usé de tous les subterfuges pour s’emparer du pouvoir, ou de la Russie, où Poutine va revenir au pouvoir qu’il avait temporairement confié à cette potiche de Medvedev.

                      Et que ne fera pas Sarko pour rester à l’Elysée...


                      • Gérard Luçon Gerard Lucon 26 février 2012 16:59

                        effectivement, Omar .. mais peux d’entre eux ont ete presentes comme exemples ... Quand a « sarko », merci de l’ecrire sans majuscule .... ce n’est pas un nom propre !


                      • Rémi Manso Manso 26 février 2012 18:56
                        On ne peut croître indéfiniment dans un monde fini. 
                        Tant que la question de la démographie galopante du Sénégal n’aura pas été réglée, la situation de ses habitants ne pourra qu’empirer. Hors plan Marshall de la natalité, point de salut !


                        • Walid Haïdar 27 février 2012 01:35

                          Conneries. Pour que les femmes fassent moins d’enfants, il suffit de leur apprendre à lire et de leur donner du boulot, on constate partout dans le monde que dans les sociétés où les femmes sont instruites et travaillent, elles finissent par faire pas plus de 2 enfants en moyenne.


                          C’est partout dans ce sens là que ça marche, sauf en Chine, où ils ont essayé un autre truc, ça a donné beaucoup de meurtres de bébés filles, et du coup trop de garçons. Et puis en Chine, ils étaient déjà 1 milliard...

                          Faites pas d’enfants, ce sera déjà un beau geste pour la planète, et laissez les gens vivre comme ils l’entendent. si vous voulez que les gens ne fassent pas n’importe quoi, il suffit de mettre à leur disposition le savoir.

                        • Gérard Luçon Gerard Lucon 27 février 2012 04:44

                          en ce qui concerne la Chine et la politique de natalite, je vous renvoie a mon article http://www.agoravox.fr/ecrire/?exec=articles&id_article=81203

                           


                        • Rudolph 27 février 2012 11:41

                          Le monde n’est pas fini, espèce de corps monocellulaire. Tu n’as jamais levé la tête ?


                        • Rémi Manso Manso 27 février 2012 17:29
                          « Conneries » ? 
                          Indépendamment de cette façon peu amène d’amorcer un dialogue, je ferais remarquer que de nombreux responsables africains pourraient aussi se sentir insultés...
                          Prendre le temps d’écouter ces personnes pour se faire une idée de la situation tragique de certains pays :
                          Chantal Compaoré (Burkina Faso) 
                          Aloys Nizigiymania (Burundi) à 7’30"




                        • onlyshady onlyshady 26 février 2012 22:30

                          Parler de l’Afrique , chaque fois que c’est possible , est une bonne chose . On l’oublie trop souvent , pourtant il s’y passe des faits scandaleux à bien des niveaux... et on préfère se morfondre sur nos petits problèmes français . 

                          Merci pour cette article , et pour cette photo qui se passerait , hélas , de commentaires...

                          • Gérard Luçon Gerard Lucon 27 février 2012 07:13

                            la photo a ete prise il y a 20 ans a Diourbel ... 20 ans apres les vetements sont toujours les memes, ainsi que les gamelles


                          • Walid Haïdar 27 février 2012 01:30

                            Bonjour, bonjour !


                            C’est assez intéressant de voir comment les gens parlent du Sénégal depuis l’extérieur.

                            Le constat de l’article, selon lequel le Sénégal est sur une pente assez dramatique depuis à peu près l’indépendance, est tout à fait juste (je dis ça en étant moi-même anti-colonialiste).

                            Par contre il y a dans l’article une erreur assez grossière : 

                            Le parti de Senghor puis Diouf, n’est pas le PDS, mais le PS : le parti socialiste.
                            Le PDS c’est le parti de Wade (le président sortant) : le Parti Démocratique Sénégalais (centre droit). Wade n’a été que très brièvement en poste de responsabilité au PS, suite à quoi il a formé le PDS, en 1974.

                            D’autre part vous écrivez : « Et la Casamance (à majorité animiste et chrétienne), qui pourrait être le grenier à blé du pays, est en proie à une guerre civile larvée depuis que le gouvernement central a tenté d’y imposer la monoculture de l’arachide. »
                            Ce n’est pas faux, mais il ne faudrait pas croire que c’est aussi simple. Il y a en Casamance un enjeu de trafique de drogue, qui a depuis longtemps pris le dessus sur la question de l’arachide, qui n’est même plus évoquée de fait. Comme la Guinée Bissau frontalière et dans une moindre mesure la Gambie de l’autre côté de la région, la Casamance est en effet devenu la proie des passeurs et trafiquants de drogues (cannabis, krach, cocaïne...).

                            A ce propos, Dakar tend aussi de plus en plus à devenir, à travers son port, la plaque tournante de la sous-région en matière de drogue, essentiellement entre la sous-région, l’Amérique du sud et l’Europe. Cela est directement lié à l’inertie politique, puisque les gens au pouvoir et leurs collègues de travail (les douaniers, ceux qui trafiquent, ceux qui reçoivent les valises de billets du président...), ont les mains tellement sales qu’ils n’envisagent pas un changement de régime qui entraînerait non seulement un risque de remise en cause de leur part du gâteau, mais aussi, un risque de poursuites assez sévères. La corruption de manière générale, est le coeur pour ne pas dire l’essentiel de la cause de l’apathie politique, et donc économique, du pays.

                            Il est clair qu’étant donnée la gestion irresponsable, absolument autiste à toute planification sérieuse et orientation agricole voire industrielle, le chômage (à noter tout de même que les chiffres du chômage ne tiennent pas compte de ce que l’économie du pays contient une part importante informelle), la dégradation des services publiques, beaucoup de gens sont en colère. Plus qu’en Europe ? je sais pas, peut-être. Autant qu’en Grèce ? CERTAINEMENT PAS !

                            En réalité il n’y a pas eu beaucoup d’agitation, contrairement à ce que les médias occidentaux et ceux de l’opposition ici, ont raconté. Le plus gros des « émeutes » qu’il y a eu, c’est suite à une grenade lacrymogène qui s’est retrouvée (bavure ? accident ?) dans une mosquée pendant une prière un peu particulière. La mosquée étant Tidjiane (une confrérie soufie, majoritaire dans le pays), cela a provoqué l’indignation de beaucoup de jeunes qui sont venus brûler quelques tables en bois en centre ville dans le quartier de la mosquée. Pour donner une idée de la violence : aucune voiture brûlée en centre ville, quelques unes en banlieue (comparez donc ça au 14 Juillet en France). Aucun vandalisme notable, en dehors de quelques éléments mobiles légers brûlés (pneus, tables, banquettes en bois qu’on trouve dans la rue). La nature contenue des « soulèvements », et le nombre assez faible des participants révèle que ces soulèvements ne sont pas spontanés et imprévisibles. Les forces de l’ordre ont parfaitement quadrillé le terrain et contenu les maigres cortèges de manifestants, qui ne se sont montrés « violents » qu’à l’occasion de l’épisode de la mosquée, et à la périphérie de meetings à demi avortés, de candidats de l’opposition.

                            Le plus grave pendant cette période de quelques mois d’instabilité relative, ce sont les 7 morts dans l’ensemble du pays et sur l’ensemble des violences. Parmi ces morts, on compte un policier et un jeune tué par un sbire d’un candidat opposé à Wade (le jeune l’aurait menacé, mais à noter tout de même que ce mort fut le premier de la série, au tout début de la période d’agitations).

                            Quand Youssou N’Dour a fait sa manif sur la grande place de l’indépendance, il y avait entre 20 et 50 manifestants. Ils ont été refoulés parce que toute manifestation est interdite place de l’indépendance, car c’est un point stratégique en terme de sécurité, et c’est un lieu qu’il serait facile d’occuper, et ça ferait « place Tahrir », les millions de révoltés en moins, mais bon... Le président interdit donc les manifestations ici, mais nul part ailleurs, contrairement aux mensonges de certains médias.

                            Quand l’opposant Idrissa Seck a voulu faire un meeting place de l’indépendance, il y avait un millier de personnes pour le soutenir. Frustrés de ne pas avoir accès à la place, ils ont brûlé quelques pneus et sont rentrés chez eux le soir même : c’est dire l’ampleur et la détermination de la contestation !

                            Quand quelques semaines plus tôt une méga manifestation de l’opposition avait été annoncée place de l’obélisque (sur la grande corniche, à la sortie du centre-ville), ils étaient quelques centaines, peut-être un millier, sachant que Dakar fait 3 millions d’habitants : impressionnant !

                            Dans le même temps, le président réunissait quelques dizaines de milliers de personnes lors de son meeting dans une ville de province. Certes, ces personnes viennent pour trois bricoles offertes en échange (et puis pour s’amuser aussi), mais ça en dit assez long, tout ça, sur la faible détermination des gens à le faire partir pour mettre les guignols d’en face à la place.

                            Aujourd’hui, les élections se sont passées dans un calme absolu, avec un taux de participation très élevé parmi les inscrits (il semblerait que la tendance soit vers un second tour Wade vs Sall).

                            Tout ceci étant dit, il n’est pas impossible que si Wade l’emporte (ou annonce qu’il l’a emporté), ça chauffe un peu plus, éventuellement avec un peu d’aide par ci par là de la part des vautours de tous bords...

                            A ce propos, vous avez mentionné Bolloré d’une part, et les attributions de marchés sans appels d’offre par Karim Wade (le fils). C’est un point assez intéressant, car justement Wade a vendu le port autonome de Dakar à Dubaï Port World, alors que Bolloré considérait le fruit juteux comme lui étant destiné. Bolloré a juré de faire payer à Karim, et Karim n’a donc vraiment pas intérêt à ce que son père perde, du coup. Quant à Pasqua (le meilleur copain d’Asselineau), c’est le copain de Wade, le très grand copain de Wade...

                            Après relecture, j’ai l’impression que mon message est limite pro-Wade, même si je dis que sa gestion du pays est une catastrophe, que c’est un corrompu et un corrupteur. Je n’ai pas voté aujourd’hui (j’ai la double nationalité). Aucun candidat n’a le début du commencement d’une idée de la voie à suivre pour l’avenir du pays, et même si l’un avait cette idée, il n’aurait pas du tout la puissance politique nécessaire pour combattre avec succès l’océan de corruption dans lequel on baigne, et qui gangrène tout, paralyse tout.

                            Bref, c’est la merde, et le pire, c’est que je crains qu’il ne se passe rien, ou que les gentils blancs viennent nous casser les couilles en foutant la merde (comme ils ont commencé à la faire en prétendant dans leurs médias qu’il y avait une révolte populaire alors que grosso-modo, y a juste quelques prétendants à la couronne qui se font mousser en organisant quelques soulèvement rachitiques par ci par là).

                            En tous les cas, vivant la chose de l’intérieur cette fois-ci, je n’ai plus aucun doute sur la capacité des médias occidentaux à raconter n’importe quoi dans le sens de je ne sais quel vent, mais qui sent pas très bon...

                            • Gérard Luçon Gerard Lucon 27 février 2012 04:19

                              effectivement, ce n’est pas le PDS mais le BDS, Bloc Democratique Senegalais, cree en 1948, devenu par fusion le BPS en 57 puis l’UPS l’annee suivante et enfin le PS en 1976 ....

                               


                            • Gérard Luçon Gerard Lucon 27 février 2012 04:29

                              pour le trafic de drogue vous oubliez Saly et l’aeroport de M’Bour ... voir ce lien : http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/coke-en-stock-lv-des-pistes-de-104263

                              ainsi que, du meme auteur et avec le meme titre les episodes LIV et LVI, toujours sur A-Vax


                            • Gérard Luçon Gerard Lucon 27 février 2012 06:38

                              sur votre reference aux Tijanes et a l’incident de la Mosquee, ce lien interessant http://www.afrik.com/article7923.html

                              et aussi une petite precision : Wade est je crois le 1er president Mouride


                            • Yubelblatt Yubelblatt 27 février 2012 11:08

                              Il y a trop d’erreurs et de confusions dans cet article. 

                              Votre connaissance du Sénégal est douteuse.

                              Je n’ai pas tout lu mais je releverai ce passage notamment qui me parait le plus illustratif de ce que j’avance.

                              L’entrée de Wade :

                              En 1983, lors de la réélection d’Abdou Diouf qui s’avère difficile face à Abdoulaye Wade, j’étais observateur dans un bureau de vote, à Nianing. Au soir du dépouillement la majorité était pour Abdoulaye Wade, le lendemain dans le journal c’était Diouf qui avait la majorité, pour le même bureau de vote. Officiellement Diouf est déclaré vainqueur. Des émeutes ont lieu dans les grandes villes et notamment en banlieue de Dakar. Ensuite Wade est incarcéré sous l’accusation de meurtre de Babacar Sèye, vice-président du conseil constitutionnel qui avait validé ces résultats truqués. Dès lors Wade va devenir de plus en plus populaire, surnommé dans les banlieues « Fantomas » et prendre comme slogan « Sopi », ce qui signifie changement en Wolof (langue majoritaire du Sénégal).

                              1983 est l’année de la première élection de Diouf. De 1980 à 1983 il a terminé de mandat de Senghor à qui il venait de succéder. il n’yeut pas de contestation cette année là.

                              Les émeutes et la grande contestation eurent lieu à la suite de la présidentielle de en 1988. Wade fut emprisonné non pas pour la mort du juge Sèye mais pour atteinte à la sureté de l’Etat.

                              L’Assassinat du juge Sèye eut lieu en mai 1993 suite aux élections législatives. La présidentielle avait eu lieu au mois de février de la même année. Il n’y eut pas vraiment de troubles post-electoraux.

                              La popularité de Wade date de 1988 où il avait réussi à soulever la jeunesse et faire trembler le régime de Diouf.

                              La surnom de Fantomas lui a été donné lors de cette campagne par une aboyeuse du PS en riposte à une boutade de Wade qui avait surnommé le couple présidentiel Diouf de « Monsieur Forage et Madame Moulin ».


                              • Gérard Luçon Gerard Lucon 27 février 2012 12:15

                                exact, c’est 1988 et non pas 1983 ... a cette epoque (1983) je n’avais pas encore mis les pieds au Senegal.

                                L’assassinat du juge est 3 mois apres la presidentielle ... En 2002 Wade va gracier les 3 condamnes pour cet assassinat .... et vous pensez qu’il n’ya aucun lien ?


                                • Yubelblatt Yubelblatt 27 février 2012 12:48

                                  Evidemment qu’il est le comanditaire de l’assassinat du juge constitutionnel Sèye.

                                  Toutes les personnes de son parti qui ont été mélées à cette histoire ont été choyées durant son mandat.

                                  Le journaliste Abdou Latif Coulibaly a publié un livre à ce sujet Affaire Me Sèye : un meurtre sur commande aux édition « Ll’Harmattan ». Dans cet ouvrage un des membres du commando qui a tiré sur le juge confesse que c’est bien Wade qui est le commanditaire du meurtre.


                                • Gérard Luçon Gerard Lucon 27 février 2012 13:07

                                  En fevrier 1993 j’etais sur Guediawaye, et je confirme que cela a ete chaud des parcelles jusqu’a Dieuppeul ... mais pas comme en 88. Par ailleurs j’ai rate un copie-collage ce qui fait qu’il manque une phrase de liaison avant l’histoire de l’incarceration de Wade «  En 1993, rebelote, nouveau duel et nouvelles suspicions.  »


                                • leypanou 27 février 2012 17:57

                                  Votre article prouve qu’une fois de plus, tous ces pays qui ont obtenu une pseudo-indépendance vers les années 1960, n’ont fait que péricliter depuis cette date.

                                  Il suffit de se rappeler du documentaire sur la Françafrique diffusé récemment sur LCP pour savoir que toutes ces élections sont tous plus ou moins bidons, car les constitutions sont calquées sur celle de la France, avec des structures sociales et autres complètement différentes.

                                  Même avec un niveau culturel plutôt élevé comme en France, on sait ce que donne la manipulation médiatique pour les élections, alors pour un pays comme le Sénégal, il ne faut pas s’attendre à des miracles.

                                  Mettez (ou faites élire) un pion , incompétent ou corrompu à la tête d’un pays, et vous obtenez tout ce que vous voulez. Et quand il ne peut plus servir car trop « grillé », on s’arrange pour le remplacer par quelqu’un d’autre, moins « atteint », mais qui ne changera pas beaucoup les intérêts.

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