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Tous monarques !

(D’une tribune du ’Boston Globe’ sur l’impossibilité de concilier étalement urbain et développement durable)

 « Beaucoup de gens ont la folie des grandeurs  » assène l’un des personnages du Roi se meurt. Ce bout de tirade d’Ionesco aurait très bien pu servir de titre à Jacques Tati pour son film Mon oncle. La maison - personnage central du film incarne la modernité telle qu’on l’envisage à la fin des années 1950, avec des fenêtres rondes débarrassées de leurs volets, et des murs gris sans toit apparent. Une allée en béton ponctuée d’éléments décoratifs pompeux serpente au milieu du jardin de gravillons. Une petite casemate fermée abrite une belle voiture américaine. Le maître de céant affiche une satisfaction arrogante, roi sans sujet affublé d’une épouse domestique et porte - serviette [Une poignée de noix fraîches].

 

Une expression a fini par s’imposer aux Etats-Unis il y a une vingtaine d’années pour qualifier des maisons individuelles CSP+. Les McMansions correspondent à un modèle architecturale difficile à cerner, ni préfabriqués bâtis à l’économie, ni villa de stars avec une terrasse dominant la Méditerranée ou une piscine bordée de pins sur la presqu’île du Cap-Ferret. Elles ont fleuri en Amérique du nord depuis un quart de siècle environ, à partir du moment où les autoroutes ont rayonné des centres - villes et desservi les périphéries urbaines. L’industrie du bâtiment a cherché à préserver ses marges, dans un contexte de concurrence accrue. Une forme de course aux armements a conduit les professionnels à proposer de plus en plus d’équipements et d’éléments de confort domestiques, pour se démarquer les uns des autres. Certains ont cessé d’être à la mode, d’autres ont fini par se banaliser. En somme, le bâtiment a repris les pratiques de l’industrie automobile. A la fin du processus, l’autoradio, la conduite assistée, le freinage ABS et bientôt le téléguidage (?) équipent de modestes véhicules de série.

Tous monarques absolus ?! Chaque citoyen d’une société démocratique aspire à un statut qui ressemble fort à celui d’un roi en son royaume... La passion de l’égalité accusée d’étouffer les libertés - affirmation aussi vieille que Tocqueville - s’entend à tort comme la dégénérescence d’une société sans classes ni aristocratie. Si l’on s’en tient à la multiplication des maisons McMansion, la société américaine illustre bien autre chose. Outre Atlantique, l’idéal de réussite sociale est une élégante périphrase pour décrire chez monsieur tout-le-monde l’envie de se sentir supérieur à son voisin. Vers le terminus des prétentieux le train est bondé. Edward L. Glaeser, dans le Boston Globe du 5 novembre 2009 interprète à sa façon cette situation, c’est-à-dire en économiste.

« Les ’environnementalistes’ soucieux du réchauffement climatique devraient suivre avec attention les débats au Congrès sur l’extension du crédit d’impôts aux acheteurs de maisons. Les politiques fiscales fédérales ont longtemps encouragé les Américains à émettre de plus en plus de carbone. Le président Obama pourrait rendre un service à son pays et plus largement à la planète, s’il refusait de signer l’extension du crédit d’impôts jusqu’à 8.000 dollars, ou au minimum s’il demandait que l’on module les déductions d’intérêts.

Selon l’Enquête sur la Consommation énergétique des ménages, un propriétaire de maison individuelle utilise 39 % d’énergie de plus qu’un locataire. La facture énergétique d’une maison individuelle, ramenée à chaque membre de la famille est de 49 % supérieure à celle d’une immeuble de plus de cinq appartements. Ces différences démontrent la corrélation étroite entre la taille du logement et la consommation énergétique. En moyenne, la maison de quatre chambres consomme 72 % de plus d’électricité qu’une maison de deux chambres.

Pourtant, la fiscalité pousse les Américains à vivre dans des maisons vastes et dispendieuses, et non dans des appartements économes. Le Congrès s’apprête à renforcer cette tendance par des mesures censées venir en aide aux propriétaires et qui creuseront encore le déficit fédéral. Une majorité de ses membres se disent prêts à repousser la date butoir fixée au 1er décembre prochain pour le crédit d’impôt jusqu’à la mi - 2010. Une caractéristique très étonnante de cette extension est qu’elle ne se distingue pas les primo-accédants des autres.

Mais le fond du problème est dans le crédit facile, qui perpétue une politique à courte vue, favorise les palais pour tous (McMansion) et sape le modèle collectif. Dans les annes 1950 , l’IHS (Interstate Highway Systeem) a encouragé les Américains à fuir les parties anciennes de villes. Nathaniel Baum-Snow de l’Université Brown a noté qu’à chaque autoroute traversant un centre-ville, la population diminue de 18 %. La déduction des intérêts d’emprunts hypothécaires a enclenché le phénomène de suburbisation parce que les locataires résident en majorité en ville et les propriétaires en banlieues.

La politique ’pro-banlieue’ et ’pro-McMansion’ soutient ceux des Américains qui brûlent de l’énergie sans compter, dans leur maison et dans leur voiture. En moyenne, si la densité double, la baisse de consommation domestique de carburant atteint 110 gallons par an (3,78 x 110 litres). Quand un ménage s’écarte de 2 à 10 miles du centre-ville, il utilise 100 gallons supplémentaires. L’environnementaliste bon teint devrait inciter le gouvernement à renoncer à une politique en faveur de l’élargissement de la tache urbaine.  » [Traduction Geographedumonde].

Pour Edward L. Glaeser, l’Etat pousse au crime et les membres du Congrès ne jouent pas leur rôle. Ses concitoyens ignorent résolument le danger environnemental. Ne prenant pas le temps d’expliquer leur motivation, il laisse donc libre cours aux interprétations. L’économiste penche-t-il pour la thèse morale (des pollueurs égoïstes et cyniques) ou logique (des ignorants écervelés) ? Rien ne permet de trancher. Il écarte cependant l’analyse socio-politique - voir au-dessus - pour se réfugier dans un commentaire purement géographique. Les locataires jettent leur dévolu sur les centres-villes, au contraire des propriétaires. On attend en vain une conclusion sur les conséquences en terme de prix du mètre-carré.

Sur le site du Boston Globe, les commentaires chargés d’humeur et postés à la volée indiquent l’effet produit. Ils disent la rancœur populaire contre des élites perçues comme donneuses de leçon, et la nécessité d’une pédagogie fine [Sécession de rattrapage]. J’ai glané quelques phrases. « Si vous habitez dans une maison plus petite que celle d’Al Gore, pas besoin de vous inquiéter de vos émissions de carbone... [...] Oui, on pourrait diminuer les émissions, mais aussi castrer tous les hommes en âge de procréer, ou limiter légalement le nombre de fois où l’on visite sa grand-mère. [...] Ces politiciens veulent augmenter les impôts, nous empêcher de prendre nos voitures, de manger de la viande. [...] On oublie les millions d’aliens [sic] régularisés à l’époque de Reagan, qui ont envahi notre pays et pris nos emplois. [...] Produire de l’électricité ne pollue pas, sauf au plus proche de la centrale, et encore. [...] Je prendrai soin de mon impact écologique lorsque les magnats cesseront d’utiliser leurs jets.  » 

Faut-il ajouter que les lecteurs du Goston Globe ne lisent généralement pas USA Today ? En tout cas, les monarques n’apprécient pas la contradiction. Certains recourent aux attaques ad hominem. Qui êtes-vous pour nous parler ainsi, semblent-ils dire ? Le procès en totalitarisme n’est pas loin. L’économiste trahirait sa classe sociale, l’opinion d’un riche universitaire d’Harvard [« Once again, the elitists wish to impose upon the masses, the One True Way. Not a way that the Ruling Class will have to live, mind you, just the way the peasantry should accept as their ordained lot in life  »]. Beaucoup lui reprochent au fond de ne pas respecter leur croyance. Peu admettent l’idée d’E.L. Glaeser selon laquelle la maison individuelle n’existerait pas sans l’intervention continue de la puissance publique.

Le mythe d’une réussite sociale exclusivement basée sur le mérite ainsi que sur la volonté, et matérialisée par la maison individuelle, a la vie dure. Geographedumonde sur ces mêmes thèmes a essuyé les mêmes critiques. J’aurais donc tendance à tenir pour sérieux, plus que Glaeser peut-être, le rejet de toute remise en cause de la périurbanisation. Même au nom de la défense de l’environnement.

PS./ Derniers articles sur la périurbanisation : Le cru bourgeois gentilhomme, Le bonheur est-il dans le pré ?, Faire pipi dans les roseaux, L’idéal de la hutte.


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2 réactions à cet article    


  • savouret 13 novembre 2009 12:39

    article tres interessant qui souleve un probleme crucial , qui malheureusement n ’est que tres peu débattu, par méconnaissance du sujet ou surtout en raison d ’un refus plus ou moins conscient de s ’interroger en profondeur sur nos modes de vie et nos aspirations individuelles.

    le phénomène d ’étalement urbain, existe également en france et il ne cesse de se renforcer, car le désir d’une maison individuelle avec un grand jardin est plus que jamais prégnant au sein de la population.chacun ou presque veut satisfaire cet idéal qui lui parait naturel, alors qu’il s ’agit bien sur d ’une construction politique et sociale qui a fini par s ’enraciner dans les mentalités individuelles et collectives.

    or, comme l ’article le met en exergue, la diffusion de cette aspiration percue comme une condition sinequanon de la réussite individuelle,a des répercussions environnementales très néfastes.En effet, bien sur, une maison individuelle à fortiori non mitoyenne implique une dépense énergétique plus forte, qu’un habitat collectif.De plus, dans la mesure ou ce type d ’habitat engendre inéluctablement une rarefaction des terrains disponibles dans la ville centre ou dans la premiere coronne, ainsi qu’une flambée des prix, un nombre croissant de ménages plutot modestes s ’éloigne de la ville centre afin de concrétiser son souhait de maison avec jardin,d ’ou le phénomène d ’étalement urbain qui en résulte.

    or, la majeure partie ce ces ménages continue de travailler dans des villes centres ou dans leur banlieue proche, ce qui les amène à utiliser quotidiennement leur voiture, d ’autant plus que les infrastructures de transports collectifs sont peu développées dans ces zones périurbaines en plein essor.

    l ’étalement urbain joue donc un role négligeable dans l ’emission de gaz à effet de serre, en raison de la mobilité par voie routière qu’elle requiert au quotidien

    enfin, l’on peut envisager d’ autre aspects , plus sociologiques ou politiques inhérents en partie à l ’étalement urbain.Il s ’agit tout d abord de l ’affaiblissement du sentiment d ’appartenance à une collectivité, dans la mesure, ou les communes périurbaines ne sont que des lieux de résidence , alors que les activités professionnelles ou extraprofessionnelles se déploient sur d ’autres territoires.dans ces conditions, il est difficilement envisageable d’éprouver le désir de s’investir dans la vie de la cité.
    L ’étalement urbain favorise également un affaiblissement des liens sociaux, dans la mesure ou les habitants des zones périurbaines n entretiennent que peu de relations de voisinage, puisque leurs activités quotidiennes n’y sont que très peu développées.

    Il est également susceptible , comme l’ont démontré des sociologues de contribuer à exacerber une peur du déclassement qui est propice à des votes extremistes.
    en effet, les ménages des zones périurbaines,ont une position sociale qui est relativement fragile, dans la mesure ou leur trajectoire sociale ascendante est très dépendante de la conjoncture économique.or,ils se caractérisent pour la plupart par un repli sur la sphére privée qui caractérise nos sociétés individualistes , mais s ’avére exacerbé par le fait de vivre dans une maison individuelle éloignée de la ville centre ou se concentrent les infrastructures collectives.Ceci favorise la réceptivité et l’adhésion à certains discours politiques et médiatiques caractérises par la dramatisation du présent et la crainte de l’avenir ou à des discours qui pronent explicitement ou implicitement la défiance vis à vis ce certaines catégories sociales ou ethniques .Il en résulte, une crainte plus ou moins légitime d ’un déclassement social, qui est donc propice à une instrumentalisation par certaines forces politiques

    en raison de l’impact délètére qu’il produit sur l’environnement et des conséquences potentiellement néfastes qu’il peut avoir sur les relations sociales et sur la vie politique,l ’étalement urbain doit donc etre enrayé.malheureusement, il n ’est que la résultante, de l’aspiration irrépressible à un type d ’habitat qui fait presque l’unanimité de la population des la majeure partie des pays occidentaux.Plus globalement,l’idéalisation de ce type d ’habitat reflète l ’essor de l’individualisme et l’obsession de la réussite individuelle qui en est concommitante.
    Il reste donc à espérer que les gouvernements seront suffisament eclaires et courageux pour aller à l’encontre de certaines valeurs profondément enracinés dans les mentalités voire dans l’inconscient collectif.


    • Fergus Fergus 13 novembre 2009 13:10

      Article très intéressant. Félicitations à l’auteur.

      Un détail cependant : dans le film de Tati, ce n’est pas de folie des grandeurs que souffre le couple de beaufs, mais d’un snobisme exacerbé de la modernité.

      Pour ce qui est des américains, le fait est qu’ils continuent, dans leur grande majorité, de souffrir de leur principale tare sociale : étaler leur niveau de vie, persuadés que la taille de la maison et la puissance de la voiture sont les meilleurs gages pour être respectés. Quelques rares milieux, plutôt intellectuels, échappent par chance à cet imbécile syndrome. 

       

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