Fermer

  • AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Actualités > Politique > Un bon démagogue sait faire le grand écart

Un bon démagogue sait faire le grand écart

Au cours de la campagne électorale qui vient juste de s’achever, un régionalisme ’bon teint’ s’est imposé en France. Malgré d’incontestables différences, il n’est pas sans équivalents de l’autre côté de nos frontières, en Italie ou en Espagne. Parmi les points communs, on peut citer l’hostilité à l’Etat centralisateur, l’enracinement (réel ou joué), ou encore un développement aussi durable que cosmétique...

 Afin de ménager le suspens, je vais taire dans un premier temps le lieu de cette enquête de Philippe Ridet. Le journaliste du Monde s’est rendu quelque part en Europe, dans un pays voisin de la France, à l’approche d’élections locales. Un quadragénaire à la tête d’une jeune formation politique bouscule les vieux partis traditionnels. Son âge tranche autant que son discours. Même s’il occupe le poste de ministre de l’Agriculture, il passe pour se situer en marge du système. En fin stratège, il dirige une coalition hétéroclite réunie autour de son seul nom. Grâce à sa souplesse et à son habileté, il attire les indécis et les déçus d’un jeu politique décrit comme répétitif et ennuyeux. Les instituts de sondage le placent en tête des suffrages, sans attendre les résultats du second tour, avec dix points d’avance sur son adversaire. A. joue cependant les modestes en maniant la métaphore sportive.

«  ’Je suis dans la position d’une équipe de football qui gagne par 5-0. Mon problème c’est de ne pas faire de faute’, explique le ministre dans la voiture qui le conduit ce jour-là de C., sa ville natale de la province de T., où il doit participer à un débat. Puis il pique un somme. La campagne ? [Il] n’y consacre au maximum que deux jours par semaine et jamais le dimanche : ’La famille, c’est sacré’, dit-il. Et ses chevaux, dont il prend soin. A quoi bon les meetings et les mains serrées. » Tout le monde connaît son parti, basé sur la défense des particularismes régionaux. Quels thèmes de campagne sont-ils les plus populaires ? L’argent public gaspillé, la mondialisation, la Commission européenne procédurière.

A. porte un costume bien taillé. Mais il sait prendre les accents du terroir pour louer les paysages magnifiques de sa province natale. Grâce à ses fonctions ministérielles, il a oeuvré pour sa région, poussant en particulier à la délimitation d’appellations contrôlées pour les vins et les produits locaux. C’est au nom de cette même authenticité qu’il défend sa langue régionale. A. rappelle que celle-ci perd peu à peu de son influence, citant au passage Claude Hadège : « Une langue qui meurt, c’est un monde qui disparaît.  » Discret sur son soutien à la politique gouvernementale en faveur du nucléaire, il milite pour empêcher l’installation d’une centrale dans la région.

Les slogans font mouche. Le parti a pris la mesure d’une désaffection vis-à-vis des grandes idéologies. Le monde effraie, paraissant instable et cahotique. L’Etat central se délite et ne peut empêcher la montée en puissance de provinces autonomes. Le vote se territorialise, et se porte sur les listes les plus habiles à communiquer sur la défense des intérêts locaux. A. affirme vouloir combattre l’inertie de gestionnaires ternes et myopes. « Nous sommes prêts à devenir le laboratoire de l’autonomie. Nous pouvons gérer de nouvelles compétences comme l’éducation, l’eau, l’énergie.  » Le présumé vainqueur dénonce l’Etat centralisateur qui perçoit des impôts écrasants, mais se montre dangereusement absent au jour de la redistribution. A. se défend d’être hostile à la modernité, ou m^rmr protectionniste. Il ne souhaite pas entraver les entreprises locales exportatrices. Mais à ses yeux, «  Un produit sans histoire ne se vend pas. Il faut être ’glocal’ : global et local.  »

A. mène la liste de la Ligue du Nord. Passé au filtre, l’homme politique paraît en mesure de s’implanter dans n’importe quel pays européen. On hésite facilement, pris entre l’assentiment et le malaise, ou inversement. Mais rien dans le portrait expurgé ne permet de situer sur l’échiquier le personnage. Il paraît homme de son temps, attentif aux nouvelles attentes de ses électeurs. Ceux-ci expriment du désarroi, de la peur parfois, et ressentent le besoin d’un repli identitaire. A. n’y voit pas un symptôme, mais la clef de son succès. Dans cette partie septentrionale de l’Italie, le discours sur l’immigration envahissante a pignon sur rue. Pour avoir rappelé le droit des immigrés, le cardinal de Milan a ainsi été traité d’imam par la Ligue.

Philippe Ridet a cependant choisi de biaiser le point de vue de ses lecteurs en rangeant ce parti italien dans la case extrême-droite. Le populisme et la xénophobie caractérisent évidemment la Ligue. J’ai essayé de montrer qu’elle les englobe dans un paquet consommable. Il y a bien sûr quelque chose de savoureux à entendre un Vénitien défendre l’authenticité de sa région en convoquant une époque révolue... La République vénitienne profitant de l’élan des Croisades et de l’affaiblissement de l’empire Byzantin, a en effet créé le premier empire colonial de l’histoire européenne. Elle a tiré sa puissance économique de la vitalité du commerce méditerranéen, des échanges entre les mondes musulman et chrétien. La protection de l’identité culturelle et religieuse de la région du Pô (Padanie) n’a pas arrêté les Vénitiens [source] ! Autrichiens et Français ont plus récemment précipité le déclin de la République. Ceux-ci n’arrivaient pas par l’Adriatique...

Que l’on franchisse les Alpes, et les mêmes mots reviennent cependant. L’homme fort du Languedoc manie lui aussi les références historiques, au point de demander en 2004 que sa région prenne le nom de Septimanie. Lui aussi se moque de la capitale, défend benoîtement sa province, rigole sur les étrangers. George Frêche ne tourne pas sa langue sept fois dans sa bouche. Il se veut proche de ses administrés. L’ancien maire de Montpellier entretient les meilleures relations avec le patron du club de football professionnel de la ville.

« Nicollin-Frêche, c’est une vieille amitié. Pas si évidente à la base : le président du club de foot est un patron (la société Nicollin, ramassage et retraitement des déchets ménagers et industriels). Il est de droite, tendance gaulliste et a voté Sarkozy. Frêche est un universitaire de gauche (ex-mao, puis SFIO, puis PS). En 1978, Nicollin, qui a fondé la Paillade-Montpellier en 74, veut faire passer son club au professionnalisme. Il veut aussi lancer son centre de formation, qui sera jusqu’à aujourd’hui l’un des meilleurs de France. Loulou raconte : ’On a lancé la formation dès qu’on a été pros, en 1978. Frêche a été élu en 77. C’est le seul qui nous a donné les sous, d’ailleurs… Dès le départ, de suite. Le gars, six mois qu’il était maire, on est allés le trouver… Bingo ! Le maire d’avant ? Bôôôô… Invivable ! Un bon maire, Delmas. Mais pour lui y avait que les vieilles pierres, l’Opéra, et mes couilles en stock… Le sport, non. Il a été battu un peu à cause de ça. Frêche, sa grosse force, c’est ça : t’as tous les sports à Montpellier, et tout le monde veut aller dans son sens. Et c’est bien’. L’ami Georges aidera donc son pote Louis à faire de Montpellier un club de l’élite. [...] Une amitié de 30 ans qui ne se démentira jamais. La preuve ? Le soutien de Loulou à George sur la ’tronche pas catholique de Fabius’ : ’Y a rien de méchant. C’est vrai qu’il a une tronche de con, ce Fabius. Pauvre France, dans ce pays on ne peut plus rien dire’. CQFD. » [SoFoot]

Au-delà du Rhône, le président de la région PACA ne manifeste pas de goût pour le football. En revanche, il sait s’extasier devant les merveilles de la nature provençale. Celle-ci serait menacée, mais Michelle Vauzelle n’évoque pas l’urbanisation forcenée de sa région. Il craint l’invasion touristique mais souhaite maintenir les emplois (source).

Plus à l’est, le maire de Nice et ministre de l’Industrie ne se distingue en rien des précédents. Christian Estrosi transforme ses thèmes de prédilection en sujets récurrents pour la Web TV municipale. Le ministre parisien se fait chantre de l’identité niçoise [ici ou ]. L’ancien sportif aime aussi le sport, et le fait savoir à tout propos. L’un de ses arguments est que le sport favorise le patriotisme municipal (sic). Pour la seule année 2009, le site de Nice-TV met en lien une vingtaine d’interventions du maire : le musée du sport, les victoires du sport, le handball, le cyclisme, vive le sport, le semi-marathon, le grand stade, l’athlétisme universitaire, l’euro 2016, le rallye auto, le tour de france, la voile, et encore le vélo. Christian Estrosi inaugure des bâtiments, des stèles, milite pour le vélo ou le tramway, place dès que possible des lieux communs au sujet du développement durable. Sur l’immigration, il reste plus discret. Il intervient en revanche à de nombreuses reprises sur les thèmes de l’insécurité et des incivilités [Aux Niçois qui mal y pensent]. A Nice, le maire pérore comme si le grand banditisme pouvait craindre le taser. Le ministre fait mine de n’appartenir à aucun gouvernement. Être aux côtés des vrais gens donne quelques prérogatives.

En Catalogne, le président du club de football du FC Barcelone, Joan Laporta, exprime tout fort son soutien à la cause autonomiste (source). Et l’on reprend ici ou là les arguments de l’oracle [Verse fredaine et casse trogne]. Qu’il soit Italien, Français ou Espagnol, le glocaliste ancre son discours dans un territoire, pour dissimuler des ambitions nationales ou plus simplement pour se plier aux idées à la mode : à droite comme à gauche, selon les besoins. Au fond, le démago-régionaliste doit savoir faire le grand écart. Je frémis à l’idée qu’il finisse par s’imposer...

PS./ Geographedumonde sur l’Italie : Certaines catastrophes prennent corps en silence…, Bye bye New York, Anomalies normales en Italie, et La mafia napolitaine : frissons sans raisons ?

Incrustation : logo de la Ligue du Nord.

 


Moyenne des avis sur cet article :  5/5   (1 vote)




Réagissez à l'article

1 réactions à cet article    


  • Bruno de Larivière Bruno de Larivière 23 mars 2010 14:35

    Etonnante coïncidence, le Monde consacre une pleine page (assez louangeuse) à Juan Laporta :
    http://www.lemonde.fr/europe/article/2010/03/22/joan-laporta-catalan-avant-tout_1322483_3214.html
    Qu’apporte le richissime patron de club de football ? Je cherche toujours. En tout cas, le sport sert de tremplin : en Catalogne ou ailleurs...

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON







Palmarès