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Vente d’oeuvre sans péril

Une vente immobilière à Vandoeuvre, dans la banlieue ouest de Nancy a donné l'occasion à la presse de briller par ses raccourcis et arrière-pensées. La future transformation de l'église permet surtout de jauger l'évolution de la pyramide des âges à l'intérieur de la deuxième commune de Meurthe-et-Moselle...

 L'AFP a ouvert le ban le 8 avril, illustrant sa dépêche d'une photo sobre de galerie commerciale. Au sol, le carrelage blanc brille sous les néons des faux-plafonds. Collées contre le mur, deux colonnes de caddies bleu roi encastrés les uns dans les autres attendent d'être promenés dans les rayons. « Nancy, une église va devenir un centre commercial ». L'auteur fait dès le départ une confusion. Il ne s'agit pas de la commune au centre de l'agglomération lorraine, mais de sa plus grosse banlieue : Vandœuvre. Le diocèse s'apprête à vendre un terrain à la forte charge symbolique, puisqu'une église y a été construite dans les années 60 (incrustation).

Consacré à Saint-François d'Assise - l'auteur ajoute un 's' à la ville d'origine du Poverello pour notifier sans doute le nombre de sièges inoccupés - le bâtiment a surgi dans un quartier en plein boom démographique... Un demi-siècle plus tard, l'ensemble est vendu « à un promoteur immobilier qui veut en faire un centre commercial. » On pressent dans la précision une parcelle de l'indignation de Jésus chassant les marchands du Temple. L'économe sollicité à ce propos se voit forcé d'apporter une justification. Il relève que l'église attire moins qu'au moment de son inauguration et qu'elle n'a intéressé personne avant cet acheteur privé qui déboursera la somme de 1,3 million d'euros.

Accommodant et soucieux de ne heurter quiconque, il précise que le petit-fils de l'architecte conduit le projet de réhabilitation. Jean Prouvé a signé une œuvre intemporelle et relativement anonyme (source) susceptible de changer d'utilisateur. A l'intérieur, le vaste amphithéâtre descendant en direction du chœur signe l'esprit du concile Vatican II. A l'époque, on insiste sur la place à réserver aux fidèles, le souci de ne pas les couper de la cène eucharistique. Que l'on ne s'y trompe pas cependant, la désertion de Saint-François-d'Assise tient moins à l'usage liturgique qu'à la démographie.

Je comprends bien que des paroissiens déplorent la prochaine dilution de leurs souvenirs, sans oublier cependant le principe de réalité : les jeunes prêtres sortent des séminaires au compte-gouttes. Leurs aînés quittent le 'service actif' à un âge plus qu'avancé, souvent au-delà de 75 ans. Ignorés, moqués parfois, mais constamment sollicités par les quémandeurs en tous genres : obsèques, premières communions, baptêmes, mariages, etc... Pour faire face aux demandes, les diocèses s'organisent. A Nancy, on se recentre visiblement. Car les 500.000 euros de mise au norme de l'édifice démontrent une chose (source). Le béton vieillit mal, et son entretien coûtait trop cher. S'en séparer s'avère à mon sens judicieux. L'église ayant été érigée après la loi de séparation de 1905, aucun obstacle ne s'oppose à la vente. L'évêque de Nancy-Toul a tranché. Diriger, c'est choisir.

Quelques heures après l'AFP, la 'Dépêche' a repris le papier in extenso. Manque de chance, l'inculte de service a cru bon d'agrémenter son copié-collé avec une photo de clocher de campagne (source). La brique rouge trahit l'origine géographique de l'architecture, aussi étrangère à la Lorraine que le pays toulousain. Le photographe a grimpé sur le toît d'une église pour saisir les trois cloches sonnant à la volée, les clochetons surmontés de boules de pierre et les délicates volutes de ferronneries. A l'arrière-plan, un champ de blé s'étend à perte de vue. Avec le cliché, le texte prend un autre sens. Cette fois, la trahison se matérialise. C'est la France que l'on dilapide. Et tant pis si l'arrière grand-père de Jean Prouvé n'était pas en vie lorsque l'église garonnaise (?) de la photo a été construite.

Le Figaro fleurant la bondieuserie sans encens a aussi embrayé, ouvrant les commentaires aux anxieux du moment : en 2007, c'était déjà le cas ['Les cloches ne se sont pas toutes envolées']. Ils se sont aussi retrouvés sur le blog du Salon Beige. Certains s'offusquent d'apprendre que l'Eglise avec un 'E' majuscule brade son patrimoine. D'autres en concluent qu'elle part en quenouille. Les entêtés obsessionnels ont quant à eux profité de ces tribunes improvisés pour exposer leur détestation des barbus poseurs de bombe et des femmes en niqab. Le registre est prévisible, mixant la fermeture de l'église Saint-François-d'Assise avec les autorisations de construction de mosquées.

La vente ici évoquée s'inscrit à mon sens dans un contexte plus profond qui est celui de la transformation des aires urbaines en France, et plus précisément du vieillissement de la population de certaines communes. L'église Saint-François-d'Assise a été construite il y a une cinquantaine d'années dans un quartier dont elle révèle l'évolution. Les fidèles présents à l'office dominical reflètent en réalité les caractéristiques sociologiques du quartier. On me rétorquera qu'une partie des anciens paroissiens ne se lèvent plus au son des cloches le dimanche matin, et que d'autres rebutés par l'architecture de Jean Prouvé optent pour les églises du centre-ville de Nancy ? Cela mériterait une étude à part, qui n'est pas le sujet du jour. Vandœuvre est une banlieue homogène qui a tout simplement vieilli, dans une aire urbaine qui elle-même a connu des périodes plus dynamiques au plan démographique ['Ne pas confondre changer les ‘Hauts du Lièvre’ et poser un lapin']

Jusqu'à la Deuxième guerre mondiale, Vandœuvre ne s'appelle pas Vandœuvre-lès-Nancy. C'est un gros bourg en partie agricole, dont les terres chevauchent le talus qui relie les hauteurs de la côte de Moselle et son avant-pays (voir carte) : la Meurthe passe à l'ouest de l'agglomération. Les vergers regorgent de pruniers à mirabelles. Les vignes sont encore présentes dans les mémoires, détruites par le phylloxéra ou arrachées faute de pouvoir concurrencer la production des vignobles méditerranéens. A la Libération, Vandœuvre compte un peu plus de 5.000 habitants, en 1954 ; 6.500, en 1954 ; 11.500 en 1962 ; 20.000 en 1968 ; 34.000 en 1975. Entre-temps, une ZUP a été créée, et des grands ensembles construits à la hâte (source). Depuis 1990, la courbe de croissance démographique s'inverse pour s'établir à 31.000 en 2007 (source)

Dans un récent article publié dans la revue de l'Insee (n°190 / novembre 2009), Gisèle Lefèvre livre de précieux renseignements sur l'évolution de la population nancéenne ('Pour anticiper le phénomène du vieillissement sur le Grand Nancy'). J'en répercute rapidement les grandes lignes. 32 % de la population de l'agglomération a plus de cinquante ans en 2006 : 26 % à Nancy même, 35 % dans les communes situées autour. L'écart entre centre et périphéries se manifeste particulièrement dans la tranche d'âge intitulée 'mid-senior' (65-74 ans) : 5,5 % dans le premier pour 8,5 % dans les secondes. Dans Nancy, les sexagénaires vivent plutôt en appartements, tandis qu'à l'extérieur, ils résident dans des maisons individuelles. Ces derniers sont majoritairement propriétaires (70 %) et anciennement installés : 60 % vivent là depuis au moins vingt ans. L'enquête montre que les retraités s'expatrient rarement : 15 % d'entre eux ont fait ce choix, dont la moitié a seulement déménagé dans une autre commune du Grand Nancy. Pour accepter de bouger, encore faut-il renoncer à 'valoriser' son bien immobilier et/ou s'habituer à la solitude (veuvage, divorce, etc.) : deux obstacles qui expliquent le progrès prévisible de l'âge moyen à Vandœuvre.

La gentryfication de la commune centrale se dessine en filigrane (prospectus), par opposition au vieillissement global de la population dans l'agglomération nancéenne. « La ville de Nancy resterait pourtant une ville relativement jeune, bénéficiant de ses atouts de pôle universitaire et d'emploi : trois habitants sur dix auraient plus de cinquante ans contre plus de quatre sur dix dans la périphérie de Nancy comme en Lorraine. » La boucle se referme, et le diocèse vendant l'église Saint-François-d'Assise précède de quelques années une évolution qui paraît inéluctable. Compte tenu du scénario précédent, on pourrait il est vrai imaginer une autre reconversion pour le bâtiment. Plutôt qu'un magasin, une maison de retraite collerait mieux aux attentes sans doute inexprimées des habitants de la commune. Vu que l'âge moyen d'entrée en établissement médicalisé s'effectue autour de 85 ans, il y aurait une vingtaine d'années pour que la structure rencontre son public. En cas d'insuccès commercial, le futur propriétaire a encore le temps d'y penser...

'Vente d'œuvre sans péril'

Le responsable politique devra quant à lui réfléchir à la reconversion de la première couronne nancéenne, avant d'envisager celle des périphéries plus lointaines (document, page 5). Là, il y a vraiment péril en la demeure.

PS./ Geographedumonde sur le vieillissement : 'Une autre bonne année', 'Ne pas confondre aînés et neuneus'...


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3 réactions à cet article    


  • jef88 jef88 13 avril 2011 15:46

    La plus grande partie de la « zone de chalandise » de cette église c’est le Cimetière du Sud.

    Donc la moyenne d’age est beaucoup-beaucoup plus élevée..... O :))))


    • Lisa SION 2 Lisa SION 2 13 avril 2011 16:43

      Bonjour,

      réjouissez vous ! Vu la forme du bâtiment, il ressemble en tout point à un refroidisseur nucléaire. 

      Ce n’est que parce que cette source d’énergie est désormais bannie dans l’esprit des humains conscients, comme d’ailleurs la religion, sauf celle de l’argent, que sa vocation vers le profit à tout prix, sur le dos et à la sueur des consommateurs clients du temple, l’emporte aujourd’hui.

      « Cette fois, la trahison se matérialise. » Je vous conseille de faire sonner le clocher trois fois avant ou pendant la vente...


      • TDK1 TDK1 13 avril 2011 16:51

        Bloc de béton ou non, population vieillissante ou pas, il s’agit d’une église consacrée... à l’Esprit qui le sera désormais à la consommation.


        Quant à la fréquentation, ce n’est pas en fermant l’église que l’Eglise la remplira.... Mais ça, comme il est écrit dans l’article, l’histoire de cette église « signe l’esprit du concile Vatican II », un débat qui n’a pas lieu d’être ici.....

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