Dominique de Villepin était hier dimanche l’invité du Parisien. Au-delà des divergences politiques, ses propos renseignent sur l’abîme existant entre la méthode Sarkozy et la méthode Villepin. De quoi nourrir une nouvelle "rupture" stratégique, et par-là conforter les ambitions alternativistes de l’ancien Premier ministre.
"C’est le problème de la bouteille à moitié vide ou à moitié pleine. Certes, il convient de saluer un certain nombre d’initiatives : la fusion ANPE-Unedic ou le RSA. Mais encore faut-il que ces réformes aboutissent. [...] Il y a aujourd’hui un décalage manifeste, que chaque Français peut ressentir, entre un affichage d’hyper-réforme et la réalité des choses vécue par les Français."
Il s’agit donc bien du discours "Cassandre fair-play", ainsi que nous l’avions baptisé il y a quelques jours à propos de la Général en chef des armées villepinistes toujours en manoeuvres, Brigitte Girardin : d’un côté, dans les pas de Cassandre, Villepin annonce l’échec de la politique actuelle menés par ses "amis" de l’UMP et leurs acolytes d’ouverture ; de l’autre, en partenaire fair-play, il applaudit à l’initiative et au courage politique. Méthode stratégique efficace, qui a fait ses preuves de 2002 à 2007 au service d’un certain Nicolas Sarkozy. Par contre, pour ce qui est de la méthode politique, les deux hommes paraissent aux antipodes l’un de l’autre - et cela paraît notamment évident lorsqu’il s’agit de réforme :
"Les Français pourraient devenir allergiques à l’idée même de réforme si elle était perçue comme un simple refrain politicien. [...] L’action au jour le jour ne suffit pas. Il faut s’inscrire collectivement dans la durée. [...] Les Français ont besoin d’être convaincus que l’action s’appuie sur une véritable vision."
Et c’est là que se trouve le coeur du schisme intellectuel entre Dominique de Villepin et Nicolas Sarkozy, révélateur à la fois d’une complémentarité inouïe - qu’eux aussi pressentirent, parfois, dans le passé - et d’une incompatibilité définitive. Nicolas Sarkozy, lorsqu’il appréhende une situation, pose son analyse sur une réalité la plus détaillée possible. De là surgissent plusieurs faisceaux d’urgences et de priorités, qu’il s’emploie alors à affronter (ou à réformer) dans la limite des possibilités sociales et économiques du moment, partant du principe que le pas d’aujourd’hui ne sera plus à faire demain, sans pour autant qu’il soit indispensable de faire tout le chemin d’une seule traite. En effet, se couper de l’opinion à cause d’une réforme - fût-elle utile - qu’elle ne comprendrait pas, cela revient à renoncer aux réformes à venir faute de réélection. D’où l’abondance des chantiers en cours, sur lesquels le gouvernement ne progresse souvent qu’insensiblement - mais irrésistiblement.
Dominique de Villepin aurait pour sa part une analyse symétrique des choses face à la même situation. Pour lui, toute réforme doit être précédée de ce qu’il appelle une "véritable vision", c’est à dire un idéal à atteindre, basé sur un système répartissant au cordeau les tenants et aboutissants de la situation. La réforme, loin de n’être qu’un éventail de directions au sein duquel chemine l’action gouvernementale, se doit d’être une ligne directrice unique correspondant à un projet particulier. Son échéancier se doit par ailleurs de lui être intégré, donc d’obéir à une planification inamovible, tout comme son financement - loin des libertés pragmatiques qu’envisage le gouvernement Fillon :
"On dit qu’il y a de l’argent sur la table, autrement dit, dépensez ! C’est comme mettre une nouvelle bouteille sur la table d’un alcoolique. Or, nous sommes dans une situation extrêmement détériorée [...]. Quand on a atteint un certain seuil d’obésité, il n’y a pas de bonne ou de mauvaise graisse. Il y a un risque pour la santé de notre pays et pour la reprise. Aujourd’hui, nous perdons du temps."
Alcool, graisse... le choix très diététicien des analogies est savoureux quand on pense à l’hygiène de vie soignée du Président Sarkozy, encore mise en valeur lors de son récent malaise (vagal, parait-il). Le "temps perdu" est donc celui sacrifié au plaisir immédiat, celui de l’ivresse du pouvoir (alcool) et de la boulimie réformatrice qu’il entraîne parfois (les graisses). Or le marathonien qu’est Dominique de Villepin sait bien que tout excès se paye tôt ou tard. Et il ne lui déplairait pas, en l’occurence, d’être le bras armé de cette loi autant physiologique que politique :
"Un homme d’Etat doit savoir changer, se métamorphoser pour prendre la mesure de situations et responsabilités différentes. Plus que jamais, on attend du président de la République qu’il soit au-dessus des partis, rassembleur et défenseur de l’intérêt général : le guide, l’arbitre et le garant. [...] Je veux dès maintenant rassembler autour de moi des sensibilités et des opinions très diverses qui ont en commun une même exigence pour la France. [2012], c’est l’échéance centrale de notre vie politique. Les Français ont besoin d’alternatives."
La candidature de l’homme du 14 février 2003 est donc sur les rails. Certes, le rendez-vous de septembre (Clearstream) sera déterminant pour lui et il le sait, voire le revendique : "J’attends cette échéance avec impatience. J’attends que la justice aille jusqu’au bout et que l’on sorte des rumeurs et des mensonges." Mais le vrai test sera celui de régionales 2010. Un Dominique de Villepin débarquant aux présidentielles devant une UMP en ordre de marche sans avoir jamais affronté les urnes prêterait mortellement le flanc aux critiques et aux quolibets : il lui faut donc auparavant désamorcer cette bombe, et l’élection qui s’avance en sera le prétexte idéal. Gageons que son amie Ségolène Royal ne lui souffla pas autre chose, elle qui apprivoisa le mot "présidente" dans sa région Poitou-Charente...

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