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Violence partout, justice nulle part !

Le thème de la violence est plus que jamais présent dans les médias : attentats terroristes, violences sexistes et homophobes, violence de certains manifestants, violences policières…. Mais ce n’est pas en restant plongé dans cette actualité médiatique qu’on pourra comprendre ce que c’est que la violence ni la combattre efficacement.

Francisco de Goya, Saturne dévorant l'un de ses fils - Musée du Prado

Source de l'image : cliquez ici
 

 

Résumé de l’article pour les lecteurs feignants

Le thème de la violence est plus que jamais présent dans les médias : attentats terroristes, violences sexistes et homophobes, violence de certains manifestants, violences policières…. Mais ce n’est pas en restant plongé dans cette actualité médiatique qu’on pourra comprendre ce que c’est que la violence ni la combattre efficacement.

Pour commencer il convient de partir d’une définition. Être violent, c’est empêcher quelqu’un de réaliser ses désirs. Une telle définition est très générale, à tel point qu’elle pourrait passer pour un fourre-tout. Pourtant, comme on va le voir, il y a bien des liens entre les formes de violence les plus variées, des plus bénignes au plus atroces, des plus cachées au plus visibles.

La violence est d’abord présente dans l’éducation, ne serait-ce que parce que cette dernière contraint l’enfant à renoncer à satisfaire certaines tendances naturelles. Mais l’éducation n’est pas seulement ce qui fait passer l’enfant de la nature à la culture. Elle est aussi une première forme de socialisation. Et comme toutes les sociétés sont plus ou moins structurées par des rapports de domination, elle est un processus permettant la reproduction de ces rapports de génération en génération. Chaque individu, dès l’enfance, acquiert un habitus, une sorte de conditionnement psychologique, intellectuel et corporel qui le rend apte à jouer un rôle déterminé dans la société. L’habitus varie suivant qu’on est amené à faire partie d’un groupe dominant ou d’un groupe dominé (ou à être à la fois dominant et dominé, comme c’est le cas pour une femme favorisée socialement ou un homme d’un milieu populaire). Cet habitus, les acteurs sociaux n’en ont presque pas conscience. Si les adultes façonnent la mentalité, les gestes et la sensibilité des enfants, c’est en grande partie sans s’en rendre compte. C’est ainsi que les stéréotypes sexistes, par exemple, se transmettent« naturellement » de génération en génération, sans qu’il y ait généralement une intention consciente de la part des éducateurs. De la même manière, les individus n’ont que très peu conscience de l’habitus qui oriente leurs choix, leurs croyances, leurs goûts, leur manière de parler, de marcher, leurs convictions morales ou politiques, etc. Ces dispositions culturelles, acquises au prix d’un lent et douloureux façonnage du corps et de l’esprit, ont été tellement intériorisées qu’elles ont fini par devenir « naturelles », au point de passer en grande partie inaperçues.

Mais si les dominés ont intériorisé depuis l’enfance des habitudes de soumission, peut-on encore dire qu’ils subissent une violence ? Si l’obéissance leur est « naturelle », en quoi contrarie-t-elle leurs désirs ? Pour répondre à cette objection, il convient d’analyser la notion de domination. Le rapport de domination a ceci de paradoxal qu’il institue à la fois une identification entre deux groupes (ou deux personnes) tout en les séparant radicalement. Le dominé, habitué depuis l’enfance à servir, s’identifie dans une large mesure à ses maîtres. Ses désirs purement personnels passent au second plan, de telle sorte qu’il y a une convergence entre ses objectifs et ceux des dominants. Cependant, cette convergence ne peut être totale. Si le dominé s’identifie trop à ses maîtres, s’il leur montre trop d’amour ou d’amitié, il est cruellement rappelé à sa condition servile, rejeté comme un outil indocile. Il y a donc un rapport contradictoire entre les dominants et les dominés, mais aussi à l’intérieur même de la personne des dominés : ceux-ci sont nécessairement partagés entre un désir de soumission, voire de fusion, et un désir de révolte. Une telle contradiction s’observe aussi chez les dominants, qui doivent réprimer – pour tenir leur rang – la sympathie, l’estime ou l’amitié que peuvent leur inspirer leurs subordonnés. Mais la violence existe également dans les rapports que les dominants entretiennent avec leurs pairs. Ce sont des rapports nécessairement ambigus, voire contradictoires : le désir de nouer une relation égalitaire, voire amicale, basée sur l’estime réciproque, est contrarié par le désir de dominer les autres dominants et par la peur d’être dominé par eux.

Bien entendu, la violence subie par les dominants est nettement moins douloureuse, en général, que celle dont souffre les dominés. Si la compétition entre puissants est cruelle, c’est d’abord pour les plus faibles. Qu’elle soit militaire ou économique, la guerre est toujours plus excitante pour ceux qui dirigent les opérations, à l’arrière, que pour les simples soldats qu’ils poussent à s’entretuer. Comme disait Valéry : « La guerre, c'est le massacre de gens qui ne se connaissent pas, au profit de gens qui se connaissent et ne se massacrent pas ». La violence est donc surtout douloureuse pour les plus faibles, et elle augmente en intensité au fur et à mesure qu’on descend dans l’échelle sociale, chaque groupe dominé se défoulant sur un groupe encore plus mal loti. On a toujours besoin d’un plus petit que soi !

Comment faire pour atténuer cette violence, à défaut de la faire disparaître tout à fait ? La réponse est apparemment simple : il suffit de remplacer les rapports de domination par des rapports égalitaires, authentiquement démocratiques. Mais cette réponse ne fait que déplacer le problème, car l’émancipation des dominés est une tâche d’une difficulté redoutable. Il existe pourtant des solutions, qui seront d’autant plus efficaces qu’elles seront associées au lieu d’être stupidement opposées. Cet article en mentionne trois :

– l’étude théorique (philosophique, sociologique, anthropologique…) des rapports de domination ;

– la lutte collective des dominés pour leur émancipation ;

– la pratique d’une méditation inspirée du bouddhisme, grâce à laquelle les individus peuvent se libérer progressivement de la peur et du désir de possession, apprendre à s’estimer eux-mêmes, s’ouvrir aux autres et se défaire de leur habitus de soumission à l’autorité.

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VIOLENCE PARTOUT, JUSTICE NULLE PART !

 

Il est urgent de prendre son temps

Il est beaucoup question de violence, ces temps-ci. La propagande gouvernementale – soutenue par les médias dominants – pointe du doigt le vandalisme d’une minorité de manifestants, tout en occultant les fautes les plus graves commises par les forces de l’ordre. C’est de bonne guerre, serait-on tenté de dire. Mais je ne vais pas revenir sur ce sujet, qui a été bien traité par quelques journalistes, notamment dans cet article de Médiapart.

PhotoSource de l'image : la page Facebook de Mr Mondialisation

 

Il me semble urgent, en ces temps troublés, de prendre quelques distances par rapport à l’actualité la plus spectaculaire, de manière à avoir une vision plus juste de cette réalité multiforme et omniprésente qu’on appelle la violence. L’objet de cet article est double. Je me propose d’abord de mettre en lumière la violence invisible qui s’exerce en permanence sur les corps et les esprits, et qui est la source jamais tarie des violences visibles. Ensuite, je proposerai – en toute immodestie – une solution pour atténuer cette violence, sinon pour la faire disparaître tout à fait.

Et si on congédiait gentiment la morale ?

Avant toutes choses, je vais tâcher de définir cette notion confuse et vague qui est renfermée dans ce mot de violence. Il me semble qu’on pourrait dire qu’il y a violence lorsqu’un être vivant subit un traitement qui va à l’encontre de ses désirs. Définie ainsi, on voit que la violence peut prendre des formes extrêmement variées, de plus douces aux plus atroces. On pourrait même penser que cette définition est un fourre-tout peu utile, et même critiquable d’un point de vue moral, car elle regroupe des choses qui n’ont apparemment rien à voir. Qu’y a-t-il de commun entre le fait d’interdire à un enfant de se goinfrer de sucreries et la violence extrême des guerres et des génocides ?

Je répondrai à cette objection en deux temps. La première, c’est qu’il est en général dangereux de s'embarrasser de considérations morales lorsqu’on cherche à connaître la réalité. S’interdire de penser certaines choses sous prétexte que ce ne serait pas « moral », c’est pratiquer une forme d’autocensure, ce qui n’est jamais profitable lorsqu’on recherche la vérité. Ce n’est même pas tellement moral, si l’on admet qu’il est du devoir d’un être humain d’agir de la manière la plus lucide possible. Pour en revenir à nos moutons, il est éclairant de donner au mot « violence » un sens très large au départ – quitte à distinguer par la suite différentes formes de violence à l’aide d’adjectifs ou de compléments du nom. Cela permet notamment de s’affranchir de préjugés diffusés par les gouvernements, de nombreux médias, mais aussi l’école. On nous répète depuis l’enfance que la violence c’est très vilain, qu’on ne règle pas les problèmes par la violence, etc. Par ailleurs, on évite généralement d’utiliser le mot violence pour qualifier certains actes commis par le gouvernement et les forces de l’ordre. Quand j’explique à mes élèves que l’État est, selon les mots de Max Weber, l’institution qui a le « monopole de la violence légitime », il n’est par rare qu’ils manifestent de l’étonnement. Pour eux, la violence est mal, et les policiers sont généralement du côté du bien. Donc, il leur paraît difficilement concevable qu’il puisse exister une violence légitime. Tout est fait, on le voit, pour que la violence étatique soit tellement légitime qu’elle ne soit plus perçue comme violence. Tout est fait, à l’inverse, pour que les violences qui déplaisent au gouvernement soient diabolisées – même lorsqu’il s’agit d’une violence qui ne s’attaque pas directement aux personnes, comme dans le cas de manifestants qui brisent des vitrines. Pour se prémunir contre cette propagande subtile, il convient – au moins dans un premier temps – d’adopter une sorte de neutralité morale et de s’abstenir de classer immédiatement la violence dans la case « bien » ou « mal ».

Reste à savoir si le mot « violence », en étant défini de manière très générale, ne devient pas un fourre-tout regroupant des choses qui n’ont apparemment rien à voir les unes avec les autres. On peut répondre à cette question que les apparences sont souvent trompeuses. En l’occurrence, il n’est pas exact que les différentes formes de violence soient sans rapport les unes avec les autres.

Violences visibles et invisibles

Dans l’un de ses récits les plus célèbres, Dolfi, Dino Buzzatti raconte l’histoire d’un petit garçon qui veut jouer à la guerre avec des enfants de son âge, et se retrouve impitoyablement rejeté par eux. Fou de rage, il se promet de se venger de cette humiliation quand il sera grand. À la fin du récit, on apprend que la mère du petit Dolfi s’appelle Mme Hitler. Le conte de Buzzatti présente au moins deux gros défauts. D’abord, il contribue à accréditer l’idée – aussi courante que fausse – selon laquelle le nazisme et la seconde guerre mondiale s’expliqueraient principalement par la personnalité particulière de Hitler. Ensuite, il passe à côté de la dimension sociale de la violence subie par les enfants nés à la fin du XIXème siècle. Loin d’être anecdotique, cette violence était systématique. Malgré tout, Dolfi a le mérite de rappeler que l’enfance – que certains voient comme la « période la plus heureuse de l’existence » – est un âge extrêmement cruel, dont la violence n’est pas sans lien avec celle des adultes.

La violence subie par les enfants vient d’abord de l’éducation. Toute éducation, même la plus douce et la plus humaniste, est un long et douloureux voyage de la nature à la culture. Elle est nécessairement violente, parce qu’elle s’oppose – au moins de temps en temps – à certaines tendances naturelles. Il s’agit d’apprendre aux enfants à vivre en société, à tenir compte des désirs d’autrui… Tout cela impose des contraintes pénibles. Quand bien même les parents ne puniraient jamais leurs enfants, le simple fait qu’ils n’accèdent pas à tous leurs désirs et qu’ils les empêchent de se nuire à eux-mêmes constitue une forme de violence. Comme l’écrit Hegel : « La discipline constitue un élément essentiel de l’éducation : elle a pour but de briser l’entêtement de l’enfant, afin d’extirper tout ce qui est purement sensible et naturel. Il ne faut pas croire que la bonté suffise en ce domaine, car la volonté immédiate n’agit que selon des fantaisies et des envies immédiates et non selon des principes et des représentations. » (Principes de la philosophie du droit, Traduction Derathé, Librairie Vrin) Il y a donc une violence nécessaire, pour lutter contre les tendances violentes de l’enfant, qui le poussent à satisfaire tous ses caprices au détriment du désir d’autrui.

Mais l’éducation, malheureusement, n’est pas que le passage de la nature à la culture. Elle est aussi le processus par lequel l’enfant intériorise l’ordre social. Or, cet ordre implique toujours, semble-t-il, des rapports de domination. Très tôt, l’enfant perçoit confusément que tous les êtres humains n’ont pas le même pouvoir ni la même valeur aux yeux de la société. Les hommes, les Blancs, les riches, les gens cultivés, les hétérosexuels dominent respectivement les femmes, les non-Blancs, les pauvres, les gens peu instruits, les homosexuels. Et la liste n’est pas exhaustive, malheureusement. Les enfants peuvent faire l’expérience de ces rapports de domination dans leur famille, tout d’abord, puis à l’école, dans la rue, dans les magasins, etc. Ils entendent leurs frères ou leurs camarades parler avec mépris des « pédés ». Ils voient leur mère accomplir la plus grosse partie des tâches domestiques. Ils constatent chez leurs parents la fierté d’appartenir à une classe favorisée, ou au contraire la honte (parfois mêlée de fierté) de faire partie du peuple. Ils se préparent ainsi au rôle que la société leur a attribué : subir la violence des dominants ou exercer une forme de violence sur les dominés. Souvent, sinon toujours, ils seront à la fois oppresseurs et opprimés, comme c’est le cas pour une femme blanche (dominée en tant que femme mais dominante en tant que blanche) ou un homme pauvre (dominant en tant qu’homme mais dominé en tant que pauvre). Les rapports de domination sont donc reproduits de génération en génération, par le biais de l’éducation.

Ainsi, la violence visible – viols, assassinats, émeutes, répression policière, révolutions – tire sa source d’une violence omniprésente depuis l’enfance, et devenue invisible parce qu’intériorisée au cours de l’éducation. Pour comprendre cela, il peut être utile de recourir à un concept que le sociologue Bourdieu a repris à une vieille tradition philosophique remontant à Aristote : le concept d’habitus. Un habitus, au sens le plus général, c’est un ensemble de dispositions acquises, et qui semblent naturelles tant elles sont habituelles, intériorisées. En un sens plus précis, il s’agit d’une sorte de conditionnement de l’esprit, de la sensibilité et du corps, par lequel un individu se trouve apte à jouer un certain rôle dans la société. Encore faut-il préciser que ce conditionnement est largement inconscient. La domination masculine, par exemple, vient en grande partie de la perpétuation d’images stéréotypées que les enfants vont trouver dans les illustrations de leurs livres, dans les jouets qu’on leur offre ou dans l’observation de ce qui se passe dans leur famille. Les petits garçons ne se disent pas : « Je vais apprendre à devenir un dominant ». Les petites filles ne se disent pas : « Je vais m’entraîner à me soumettre à l’ordre patriarcal. » Même les parents sont inconscients, dans une large mesure, que l’éducation qu’ils donnent à leurs enfants contribue à perpétuer un ordre social patriarcal. Tout cela se fait « naturellement ». Comme l’écrivait Rousseau, bien avant Bourdieu : « Aristote […] avait dit […] que les hommes ne sont point naturellement égaux, mais que les uns naissent pour l'esclavage et les autres pour la domination.

Aristote avait raison, mais il prenait l'effet pour la cause. Tout homme né dans l'esclavage naît pour l'esclavage, rien n'est plus certain. Les esclaves perdent tout dans leurs fers, jusqu'au désir d'en sortir ; ils aiment leur servitude comme les compagnons d'Ulysse aimaient leur abrutissement. S'il y a donc des esclaves par nature, c'est parce qu'il y a eu des esclaves contre nature. La force a fait les premiers esclaves, leur lâcheté les a perpétués. » Ce que Rousseau écrit de l’esclavage pourrait être dit de toute forme de domination : si on prive assez tôt un être humain de liberté, il finit par trouver sa servitude « naturelle », c’est-à-dire habituelle – puisque l’habitude est une seconde nature, de l’aveu même d’Aristote. Mais cela ne signifie pas que la domination soit réellement naturelle : au départ, elle est toujours le produit d’une forme de violence.

Une violence à laquelle on s’habitue est-elle encore une violence ?

La notion d’habitus, on l’a vu, est très utile pour comprendre comment la violence est acceptée par ceux qui la subissent au point de devenir invisible. Mais elle conduit aussi à un paradoxe : alors qu’elle a été inventée pour mettre en question l’ordre établi, en révélant l’arbitraire et la violence qui le fondent, elle peut tout aussi bien être utilisée pour justifier ce même ordre établi. On pourrait se dire, en effet, que la violence sociale a été tellement intériorisée par les individus qu’elle n’est plus du tout ressentie comme pénible. Certaines pages de Bourdieu semblent aller dans ce sens. Dans les Méditations pascaliennes, par exemple, il décrit l’harmonie apparemment magique qui existe bien souvent entre les dispositions d’un individu et le milieu social et professionnel où il est amené à vivre. Bien entendu, cette harmonie n’a rien de magique. Toute l’éducation de l’individu l’a préparé à se sentir à l’aise dans sa classe et dans son métier, comme si c’était son élément naturel. Le Meilleur des mondes, c’est peut-être bien le nôtre, finalement, à cette différence près que les dirigeants du monde imaginé par Huxley sont parfaitement conscients du conditionnement qu’ils ont subi et font subir à la population, alors que les nôtres ignorent sans doute presque tout de la notion d’habitus …

Cependant, cette harmonie entre l’habitus et la situation sociale n’est pas exempte de souffrances. Les rapports de domination ont été intériorisés, certes, mais ils ne sont jamais complètement assimilés par le corps, la sensibilité et la conscience de l’individu. L’habitus ne réalise pas une fusion totale entre l’acteur social et le rôle qu’il est censé jouer. Bourdieu explique à ce propos qu’il y a souvent un décalage entre la volonté consciente et les dispositions du corps. Même si les dominés ont conscience de l’injustice qu’ils subissent, leur corps ne leur obéit pas. Leur voix tremble, leur visage rougit, leur parole est embarrassée lorsqu’ils s’efforcent de contester la violence qu’ils subissent. Il y a en eux un divorce entre leur volonté consciente et l’habitus qui imprègne leur corps depuis l’enfance, un habitus qui les conduit à se dévaloriser et à accepter le plus souvent la domination qu’ils subissent. Récemment, on s’est étonné que des femmes victimes de harcèlement sexuel aient mis des années pour parler de ce qu’elles avaient subi. Ce silence n’a pourtant rien de très étonnant. D’une part, ces femmes craignaient à juste titre de ne pas être prises au sérieux. D’autre part, la violence qu’elles subissaient réactivaient une honte incorporée depuis l’enfance : la honte d’appartenir au sexe faible, à une catégorie servile, réduite au rang d’outil ou de faire-valoir. Et quand on a honte, quand on manque de respect pour soi-même, on a bien du mal à exiger le respect d’autrui. Paradoxalement, ce sont généralement les victimes qui ont honte, non les bourreaux, alors même que ces derniers sont de loin les plus méprisables d’un point de vue moral. L’impunité dont ils jouissent, leur donne le sentiment d’exercer un pouvoir légitime, normal, naturel.

Tout rapport de domination est contradictoire

On pourra m’objecter que des exemples ne constituent pas une démonstration. Le fait que certains hommes soient particulièrement violents ne prouve pas que la domination masculine soit toujours vécue douloureusement par les femmes. Une brève analyse conceptuelle pourrait donc s’avérer ici utile, afin de montrer pourquoi le rapport de domination est nécessairement source de souffrances, même dans les cas où on n’y fait plus attention. Le propre d’un tel rapport, c’est qu’il est à la fois facteur d’unité et de division entre les hommes et à l’intérieur des hommes. Autrement dit, il est de part en part contradictoire, donc source de souffrance, si on admet que la souffrance est la perception d’une contradiction interne à un organisme. Mais voyons cela plus précisément.

Le rapport de domination est un lien de subordination entre des individus et des groupes humains. Les dominés sont durablement au service des désirs des dominants. Dans la mesure où ils ont intériorisé cette soumission, ils s’identifient à leurs maîtres. Leurs désirs personnels passent au second plan par rapport à ceux des dominants. Le rapport de domination favorise donc quelque chose qui ressemble à de l’amitié ou à de l’amour. Mais en même temps, il sépare radicalement le rang des maîtres de celui des subordonnés. Si le dominé se montre trop amical, il sort de son rôle et est sévèrement rappelé à l’ordre par ses maîtres. Mais le rapport de domination exclut également la révolte ouverte des dominés. Ceux-ci, même quand ils détestent leurs maîtres, même quand ils aspirent à sortir de leur condition, sont maintenus à leur place par des contraintes visibles (menace de licenciement, violence physique…) et invisibles (l’habitus). Le dominé est donc perpétuellement déchiré entre des désirs inconciliables. Une série télévisée comme Downton Abbey le montre assez bien. Tout lord et conservateur qu’il soit, le scénariste Julian Fellowes a bien senti qu’il avait tout intérêt – d’un point de vue dramatique – à faire de la domination l’un des principaux ressorts de l’intrigue : domination des maîtres par rapport aux domestiques, des nobles par rapport aux roturiers, des hommes par rapport aux femmes, de l’aînée sur la cadette, des domestiques d’un rang supérieur par rapport à leurs subordonnés, des hétérosexuels par rapport aux homosexuels, etc. Une grande partie du suspense vient de ce que le spectateur s’identifie à des personnages mus par des désirs contradictoires, et régis par des règles contradictoires. C’est ainsi, par exemple, qu’une femme de chambre manque de peu de se faire renvoyer, parce qu’elle est sortie de son rôle de domestique en cherchant à venger sa maîtresse d’une trahison.

Qu’en est-il maintenant des dominants ? Souffrent-ils autant que les dominés ? Non, sans doute. Ils mènent une vie plus confortable, ont davantage de moyens pour réaliser leurs désirs, jouissent du respect de leurs pairs et de leurs subordonnés, etc. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les révoltes contre l’ordre social sont presque exclusivement portées par les dominés. Il y a bien quelques hommes qui embrassent la cause des femmes, quelques Blancs qui luttent au côté des Noirs, et même quelques patrons – comme Engels – qui travaillent à l’instauration du communisme. Mais toutes ces exceptions, aussi remarquables soient-elles, n’empêchent pas la plupart des dominants de s’accrocher à leurs privilèges avec la plus grande énergie.

Cela ne signifie pourtant pas que les dominants ne souffrent pas de la domination qu’ils exercent. Ils sont eux-mêmes – selon la formule de Bourdieu – dominés par leur domination. Tout d’abord, ils ont des désirs contradictoires vis-à-vis des dominés. Qu’ils en aient ou non conscience, ils ne peuvent pas faire autrement que de s’identifier à ces derniers. Un dominé n’est pas une chose inanimée : c’est un être sensible, auquel il est naturel de s’identifier quand on est soi-même doué de sensibilité. De plus, le dominé est un être conscient et pensant, et les maîtres le savent bien puisqu’ils se font principalement obéir par le biais du langage. Les dominants ont donc tendance à éprouver de la sympathie, voire de l’amitié vis-à-vis des gens qui les servent. Mais en même temps, leur habitus de dominant contrarie violemment cette tendance en leur interdisant toute familiarité excessive. Ils peuvent bien condescendre à quelques marques de gentillesse ou d’affection, mais c’est pour remonter aussitôt sur leur piédestal, surtout si le subordonné, dans sa naïveté, s’imagine qu’il s’agit là d’une amitié naissante.

Si la domination domine les dominants, c’est aussi parce que ces derniers passent leur temps à s’observer les uns les autres. Chaque dominant contrôle ses pairs et est contrôlé par eux. Il s’agit de rappeler à l’ordre ceux qui seraient tentés de déchoir : noblesse oblige ! C’est ainsi, par exemple, qu’on voit un homme dire à un autre, dans une émission de téléréalité, qu’il n’a pas à s’abaisser à faire le ménage : il doit rester dans son rôle de mâle et laisser les femmes s’occuper des besognes serviles. Cf. la troisième vidéo sur cette page du site Arrêt sur images. Mais si chaque dominant observe les autres, ce n’est pas seulement en vertu d’un esprit de corps, pour protéger des privilèges collectifs. Il s’agit aussi de détecter chez les autres le moindre signe de faiblesse. Il existe en effet une compétition incessante entre les dominants. Chacun aspire à accroître son pouvoir et son prestige en montrant sa supériorité par rapport aux autres. Et même les plus pacifiques d’entre eux sont amenés à adopter la même attitude agressive, de peur d’être jugés faibles, méprisables, ce qui leur ferait perdre une grande partie de leurs privilèges.

Cette lutte pour le pouvoir et le prestige peut être source de plaisir, mais elle n’est pas exempte de souffrances, car elle pervertit les relations d’amitié qui peuvent exister entre les dominants. Là encore, les rapports de domination impliquent des contradictions internes. Chacun aspire à être reconnu par des égaux, et à mener avec eux une existence paisible, voire amicale. Et en même temps, il est contraint par le jeu de la domination à les considérer comme des ennemis, qu’il s’agit de rabaisser pour ne pas être dominé soi-même.

Comme toujours, ce sont d’abord les faibles qui morflent

Les rapports entre dominants, on le voit, peuvent être très violents. Elle pourrait même menacer la cohésion du groupe si elle n’était pas détournée vers les dominés. C’est par exemple ce qui se passe lorsque des hommes brutalisent collectivement des femmes ou des homosexuels. Il s’agit pour eux de conforter leur statut privilégié en rabaissant les femmes et les hommes qu’ils jugent efféminés. La domination, comme la liberté, fait partie de ces choses qui s’usent lorsqu’on ne s’en sert pas. La violence machiste est ainsi source d’une jouissance, tout en maintenant l’unité au sein du groupe par la désignation d’un adversaire commun. Mais cette violence a un autre but : il s’agit de montrer aux autres membres du groupes qu’on est un vrai mâle, et qu’on n’a rien de commun avec les femmes ou les pédés (lesquels, dans l’imaginaire homophobe, sont forcément perçus comme efféminés). Il y a, à la source de cette violence machiste, la peur d’être exclu de la compétition masculine, d’être jugé faible, donc féminin, donc méprisable. Enfin, dans le cas des violences homophobes, il y a sans doute la volonté de châtier les hommes qui ont trahi leur camp en se comportant comme des gonzesses, et d’envoyer un signal fort à tous ceux qui seraient tentés de s’abandonner à leurs tendances féminines.

Une autre solution que les dominants ont trouvée pour se protéger contre leur propre violence, c’est d’embrigader les dominés dans leurs combats. L’appétit de puissance des chefs d’État les conduit bien souvent à se faire la guerre. Mais cette guerre, il est rare qu’ils se trouvent en première ligne pour la mener. De manière générale, les classes dominantes sont davantage épargnées que les classes dominées. Ceux qui sont envoyés au casse-pipe, ce sont d’abord les paysans, les ouvriers, les indigènes des colonies. Les généraux, issus de la bourgeoisie ou de l’aristocratie, ne s’approchent pas trop du front. Il en va de même pour la concurrence économique, cette autre guerre qui ne dit pas son nom. Les grands patrons se livrent une lutte impitoyable, mais ils se serrent la main courtoisement dans des cocktails mondains. S’ils sont impitoyables, c’est surtout à l’égard de leurs employés, qu’ils exploitent et licencient sans état d’âme.

Cette violence subie par les dominés n’est pas sans effet. Elle produit un sentiment d’injustice, d’insécurité, de peur, ce qui engendre inévitablement de la colère, voire de la haine. Les dominés se dédommagent de la violence qu’ils subissent en s’attaquant à plus faibles qu’eux : femmes, enfants, immigrés, Noirs, Arabes, Roms, chômeurs (soupçonnés d’être des « assistés »)…. Même si le racisme et le sexisme sont présents dans toutes les catégories sociales, ils peuvent s’expliquer en partie par la violence subie par les hommes des classes populaires. Pour ces derniers, il s’agit de retrouver un peu de fierté en se plaçant au-dessus de catégories encore plus méprisées. Quant aux dominants, le racisme n’est pas seulement pour eux un moyen commode de détourner la colère des classes populaires sur des boucs émissaires : c’est aussi un sentiment et une croyance profondément implantés en eux. Les classes dominantes ont en effet, de par leur éducation, l’impression de constituer une élite naturellement supérieure à la plèbe. Comme toujours, ce qui n’est qu’habituel semble « naturel ». Le mépris de classe n’est donc jamais très loin du racisme. Et le fait que les non-Blancs soient relativement peu présents dans la bourgeoisie – pour des raisons historiques et sociologiques assez faciles à comprendre – ne peut que renforcer cette tendance.

Comment combattre la violence ?

Après avoir défini la violence et expliqué – au moins dans une certaine mesure – comment elle se crée et se diffuse, je vais maintenant aborder un problème moins théorique : comment faire pour combattre la violence efficacement ? Je m’attacherai ici essentiellement à la violence qui est liée aux rapports de domination. C’est la violence la plus injuste, la moins rationnelle, la moins nécessaire. Il serait illusoire de vouloir se débarrasser de toute violence. Comme on l’a vu plus haut, même l’éducation la plus douce et la plus raisonnable ne peut être tout à fait non violente, puisqu’il n’est pas possible de laisser un enfant satisfaire tous ses caprices. De manière générale, la violence fait partie de l’existence humaine, dans la mesure où les désirs des individus et des collectivités ne s’harmonisent pas spontanément, ce qui crée inévitablement des conflits et une certaine forme d’agressivité. Mais il serait possible de supprimer les formes les plus insupportables de violentes si on s’attaquait efficacement aux rapports de domination qui structurent les sociétés.

Face à un problème aussi immense, il est probable que personne n’a encore trouvé de solution parfaite. L’idée que je défendrai ici, c’est qu’on sera d’autant plus efficace qu’on combinera plusieurs méthodes au lieu des les opposer. Je me contenterai, pour ma part, d’en mentionner trois. La première est d’ordre intellectuel. Il s’agit, pour combattre les rapports de domination, de mettre en lumière leur caractère arbitraire, injuste, irrationnel. Si les gens acceptent l’ordre social, c’est en grande partie parce qu’il leur apparaît comme légitime, au moins dans une certaine mesure. L’étude de penseurs politiques comme La Boétie ou Pascal, de philosophes comme Spinoza ou Hegel, d’économistes comme Marx, d’anthropologues comme Lévi-Strauss ou de sociologues comme Bourdieu ou Elias peut être de ce point de vue très utile. Cependant, de l’aveu même de Bourdieu, une approche purement intellectuelle du problème n’est pas suffisante. Les habitus des dominés sont profondément incrustés dans leur corps, si bien qu’une simple prise de conscience s’avère inefficace. Comme on l’a vu tout à l’heure, la volonté est souvent impuissante à combattre une timidité, une honte, une adhésion à l’ordre établi qui sont profondément inscrits dans le système nerveux.

Une deuxième solution pourrait venir compléter la première : il s’agit « tout simplement », pour les dominés, de lutter collectivement contre l’injustice qu’ils subissent. Dominés de tous les pays, unissez-vous ! Vaste programme…. Mais il n’est pas nécessaire d’attendre une convergence de toutes les luttes pour mener quelques combats ponctuels. L’histoire a montré que les luttes collectives sont parfois payantes. L’union fait la force, comme on dit, et ce proverbe a deux significations. Il veut dire, bien entendu, qu’un groupe a d’autant plus de puissance qu’il regroupe davantage d’individus. Mais il signifie que les individus deviennent plus déterminés en s’unissant. La volonté d’une personne isolée est faible. Elle s’affermit dans la lutte collective, qui permet à chacun de se sentir soutenu par les autres et d’acquérir une estime de soi indispensable à son émancipation. Un nouvel habitus se crée, qui vient affaiblir l’ancien, à défaut de le remplacer tout à fait.

Bien informées, lucides sur la nature des mécanismes de la domination, les masses opprimées peuvent remporter des victoires significatives à condition d’être unies. L’histoire a cependant montré combien ces victoires sont fragiles ou susceptibles d’être détournées de leur objectif initial. C’est ainsi que les révolutions se réclamant du marxisme ont invariablement débouché, quand elles ont réussi, sur la dictature d’un parti unique, fort éloignée probablement de ce que Marx appelait la « dictature du prolétariat ». Est-ce à dire que le ver était dans le fruit, et que le goulag soit nécessairement inscrit dans le Capital ? Je ne le pense pas. En revanche, on voit bien le danger qu’il y a à laisser trop de pouvoir aux organisations censées lutter pour l’émancipation des opprimés. Une fois qu’elles accèdent aux commandes de l’État, elles ont tendance à s’y accrocher voracement et à instaurer une nouvelle forme d’oppression. Mais même lorsqu’elles ne parviennent pas à conquérir le monopole du pouvoir politique, elles peuvent contribuer à éteindre un mouvement social pour éviter d’en perdre le contrôle. Comme disait Maurice Thorez, avant François Hollande, il faut savoir terminer une grève. Il est vrai que Thorez n’était pas Hollande, et qu’on oublie généralement de citer le reste de son propos : « Il faut savoir terminer une grève dès que la satisfaction a été obtenue. Il faut même savoir consentir au compromis si toutes les revendications n’ont pas encore été acceptées mais que l’on a obtenu la victoire sur les plus essentielles revendications » Le Front populaire a permis d’incontestables avancées sociales, alors que les syndicats qui luttent contre le gouvernement actuel ne parviennent même pas, pour l’instant, à empêcher une terrible régression des droits des salariés. Cependant, il est permis de se demander si Maurice Thorez n’abusait pas de son autorité en estimant que les grévistes de 1936 avaient obtenu satisfaction, au moins « sur les plus essentielles revendications ». On peut penser que les grévistes auraient dû en décider seuls, indépendamment de toute pression de la part des partis politiques ou des directions syndicales.

Comment éviter la récupération d’un mouvement social par une organisation peu soucieuse de démocratie ? J’avoue ne pas avoir de solution satisfaisante à ce problème. Une piste pourrait être cherchée du côté de Gandhi. De Gandhi, je ne retiendrai pas ici son action « non-violente ». D’abord, je ne suis pas très sûr que ce genre de stratégie soit toujours payant. On peut affronter pacifiquement un pays dit démocratique, comme pouvait l’être le Royaume-Uni au 20ème siècle, mais il est douteux que cela puisse être efficace face à un pays comme l’Allemagne nazie. Par ailleurs, il n’est même pas sûr que les partisans de Gandhi auraient réussi à vaincre la puissance britannique si cette dernière n’avait été mise en difficulté par des groupes nationalistes violents. Enfin, et c’est le point le plus important, je ne crois pas qu’on puisse lutter contre un système de domination de manière totalement non-violente. Quoi qu’on fasse, on contribue directement ou indirectement à une forme de violence. S’abstenir de lutter contre l’ordre établi, c’est être complice de la violence institutionnelle. C’est aussi être violent envers soi-même, en luttant contre ses désirs les plus profonds : désir d’être reconnu, respecté, aimé, désir de vivre librement, etc. Mais lutter contre l’ordre établi, c’est aussi se montrer violent, d’une certaine manière. Même si, comme Gandhi et ses disciples, on s’abstient de toute violence physique à l’égard des oppresseurs, le simple fait de leur désobéir constitue une forme de violence à leur égard, puisque cela contrarie leur désir de conserver leurs privilèges. Aussi pacifique soit-elle, l’insurrection est une déclaration de guerre, et les insurgés savent bien qu’elle déclenchera nécessairement une répression plus ou moins sanglante. En ce sens, ils sont responsables de cette violence, dans la mesure où ils ont lucidement accepté les conséquences de leurs actes.

Cette parenthèse sur la « non-violence » étant close, je vais tâcher d’expliquer ce qui m’intéresse le plus dans la démarche de Gandhi. On a souvent tendance à opposer l’action et la contemplation, la politique et la spiritualité, la méditation et le combat. Chez Gandhi, il me semble que ces démarches étaient intimement unies. C’était à la fois un grand méditant et un militant politique, révolté par les injustices sociales, par la domination coloniale et le système des castes. Tout comme son vieil ami Tolstoï, il œuvrait à la fois à une transformation sociale et à une révolution des consciences. Je crois qu’on aurait beaucoup intérêt à s’inspirer de cette démarche. Certes, on a de bonnes raisons de se méfier des formes de méditation dérivées de l’hindouisme et du bouddhisme. Ces deux religions – comme le christianisme – ont trop souvent été complices d’un ordre social inégalitaire pour ne pas susciter des doutes légitimes. Par ailleurs, on sait que la méditation est souvent utilisée en occident pour rendre supportable la souffrance au travail. Beaucoup d’entreprises proposent des stages pour apprendre à « gérer son stress ». Des livres sur la méditation expliquent même que cette pratique accroît la rentabilité des salariés ! La guerre économique se faisant de plus en plus violente, on essaie de panser les plaies psychiques et nerveuses des travailleurs à l’aide de techniques importées d’orient, de la même manière qu’on distribuait de l’alcool et du tabac aux poilus de la première guerre mondiale, pour leur permettre de supporter l’horreur des tranchées.

Il faudrait pourtant se garder d’avoir un jugement unilatéral à l’égard de la méditation. Tout ce qui rend l’existence humaine admirable a été, à un moment ou à un autre récupéré pour des objectifs méprisables. La science, la technique, l’art, le sport, le courage, l’amour, le désir de justice, tout cela a été utilisé par des hommes avides d’argent ou de pouvoir. Il en va de même pour les méditations inspirées de l’hindouisme ou du bouddhisme. Cela ne veut pas dire que ces pratiques n’aient en elles-mêmes aucune valeur. Pour ma part, je m’adonne aux joies de la méditation de pleine conscience, une pratique laïque inspirée du bouddhisme et qui a été mise au point par des psychiatres et des psychothérapeutes occidentaux. Même si elle n’a pas résolu tous mes problèmes, il s’en faut de beaucoup, cette forme de méditation me rend plus serein, elle augmente l’estime que j’ai pour moi-même et m’incite comprendre les êtres humains – à commencer par moi – plutôt que de les juger. Du même coup, la violence qui est en moi disparaît peu à peu. Toute violence est fille du mépris et de la peur. Plus on s’estime soi-même, plus on prend conscience de sa force, moins on a peur, et moins on éprouve d’agressivité envers soi-même ou envers les autres.

Cela ne signifie pas qu’on devient indifférent au monde extérieur et en particulier aux injustices. Au contraire, la sérénité est un remède efficace à la timidité et à la honte, ces obstacles à l’émancipation. Elle est aussi un remède à l’égoïsme. Le repli sur soi et l’absence de solidarité à l’égard d’autrui sont liés à la peur de manquer (de biens matériels, mais aussi de respect, d'affection, de soutien). Plus on s’affranchit de cette peur, plus on devient capable de considérer les autres comme des alliés potentiels, et non comme des concurrents à éliminer. Enfin, la sérénité permet d’acquérir une certaine indépendance à l’égard des prétendues « autorités supérieures ». J’ai parlé plus haut des dictatures se réclamant du marxisme. Comme tous les régimes autoritaires, elles reposaient en grande partie sur un culte du chef, assimilé à une sorte de père bienveillant et sage. De manière générale, les rapports de domination instaurent une infantilisation des dominés. Ces derniers sont conditionnés pour être comme des petits enfants craintifs, dépendants matériellement, intellectuellement et affectivement de leurs parents. La méditation de pleine conscience permet de briser ces liens, en incitant le méditant à se concentrer sur le moment présent, de manière à se libérer des humiliations du passé et des craintes à l’égard de l’avenir.

 

Conclusion

Il est tout aussi contreproductif d’opposer des pratiques spirituelles individuelles à la pensée abstraite ou à des luttes collectives, qu’il est absurde d’opposer les luttes sociales aux combats féministes ou écologiques. La violence des rapports de domination doit être combattue sur tous fronts à la fois : par des mouvements sociaux, par des réformes juridiques et politiques, et par un changement intérieur. Les habitus et les institutions doivent évoluer ensemble. Plus l’esprit et le corps se libèrent de la peur de manquer et du désir de domination, plus il est facile de changer les institutions dans le sens d’une plus grande liberté et d’une plus grande égalité. Inversement, une véritable réforme (c’est-à-dire une amélioration) des institutions ne peut que faire évoluer les habitus des individus. À défaut d’éradiquer tout à fait la violence – nous avons vu que ce n’est pas possible, ni même souhaitable – nous pouvons l’atténuer considérablement, à condition de comprendre qu’elle est présente à tous les niveaux : en nous et hors de nous, chez les dominants comme chez les dominés, dans le corps aussi bien que dans l’esprit…


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14 réactions à cet article    


  • zygzornifle zygzornifle 21 juin 16:41

    la violence du gouvernement dans ses mesures anti sociales déclenche une réaction de violence tout a fait légitime, quand aux politiques qui parlent de justice ne pas oublier qu’ils sont intouchables grace a leur immunité pendant la durée de leur mandat et que même après ils sont difficiles a condamner car ils ont toujours des potes infiltrés dans tous les milieux , quand on voit un Juppé crapuleux qui veut se présenter en 2017 condamné pour emplois fictifs et s’étant taillé au Canada alors qu’un simple employé municipal est obligé d’être vierge de toutes condamnations il y a de quoi être dégoutté de tous ces politicards véreux menteurs et fourbes revenant le mardi sur ce qu’ils ont dit le lundi le tout les yeux dans les yeux .... triste exemple qu’une Député SOCIALISTE du Nord siégeant avec un bracelet électronique a sa cheville  ....

    tant que le grand ménage ne sera pas fait chez les politiques tout restera pourri, d’ailleurs on devrait les passer tous au sérum de vérité afin qu’ils vident leur sac et remplissent nos prisons...

    • monsegu monsegu 29 juin 16:05

      @zygzornifle
      Ton « tout ... pourri » (= tous pourris), ça pose la question du « populisme » (valorisé ou non, pour quelles raisons et intentions) : c’est un « populisme » dans quel sens ? - « sens » c.-à-d. avec quelle signification [de ce mot] et vers quelle direction (en tant que volonté et choix politiques) ?
      Parce que j’en connais qui vont voter Mélenchon au 1er tour et Marine au second, sans penser se déjuger ; ce qui, selon moi, mérite une explication.
      (j’en soupçonne même - parmi ceux qui se délectent du « tout-pourri - tous pourris » - qui, sans me le dire, dès le 1er tour, voteront pour elle, pour être + sûrs de la trouver au second tour, - au lieu des « droite » et « gauche » traditionnelles, « de gouvernement »), les UMPS = LRPS tant honnis !)

      En conscience : Où te situes-tu dans les choix électoraux de l’an prochain ?
      [ Et ne te sens pas gêné de répondre par crainte d’une quelconque réaction de type « pensée unique », parce que : - je suis ’Modérateur’ au site participatif ’Mémolang" qui est ’dialectique’, et donc toutes opinions et positions sont méthodiquement recevables ; - quant à mes souhaits personnels, ils ont si peu de poids ... mais, en tout cas, ils ne peuvent être que respectueux de mes interlocuteur(e)s comme personnes.

      À +


    • zygzornifle zygzornifle 21 juin 16:42
      “Il n’y a point de plus cruelle tyrannie que celle que l’on exerce à l’ombre des lois et avec les couleurs de la justice.” Montesquieu


      • monsegu monsegu 29 juin 17:09

        @zygzornifle
        Est-ce à dire qu’il vaut mieux l’injustice que la justice ?
        [ mais, bien sûr, il faudrait préciser ce qu’on entend par « juste » et « injuste », sinon on risque le malentendu - parce que, je suis bien d’accord qu’il y a des effets de « justice » qui me paraissent
        injustes et peut-être aussi l’inverse - ça dépend de la définition et des cas où on l’applique (?) ]

        À +


      • fred.foyn Le p’tit Charles 22 juin 06:45
        Violence partout, justice nulle part ?...La justice est un luxe réservé aux riches et aux puissants..La « Violence » est la seule possibilité des pauvres pour s’exprimer... !

        • Jordi Grau Jordi Grau 22 juin 20:00

          @Le p’tit Charles

          Ce n’est pas la seule possibilité de s’exprimer, me semble-t-il. Par contre, elle est sans doute inévitable. Dès qu’on cherche à changer l’ordre social, on doit s’attendre à ce qu’il y ait de la violence. Même les actions les plus pacifiques, comme celles de Gandhi, ne sont pas tout à fait sans violence, comme j’ai essayé de le montrer dans mon article.


        • monsegu monsegu 29 juin 17:26

          @Le p’tit Charles
          J’entends que tu parles du droit à l’insurrection, - d’accord.
          Mais d’abord, la « Violence » est-elle le monopole des pauvres ? Je dis plutôt qu’il y a la violence des riches et la violence des pauvres ; et que pour l’heure c’est à l’avantage des riches si on
          prend la « violence » globale, non seulement directe et physique, exercée à travers le monde par un système capitaliste mondialisé/financiarisé et prédominant, assurant la croissance des inégalités
          sociales à travers le monde (?)
          Après, actuellement, sommes-nous dans une situation historique qui justifie l’insurrection populaire ? Autrement dit : « Aujourd’hui, est-il nécessaire et souhaitable de s’insurger ? »

          À +


        • gogoRat gogoRat 22 juin 12:44

           Quand on n’est ni fainéant ni ’feignant’ (participe présent du verbe ’feindre’) on ne confond pas ’fainéant’ et ’feignant’ !


          • Jordi Grau Jordi Grau 22 juin 19:57

            @gogoRat

            Vous me croirez si vous voulez, mais je connais le mot fainéant. Si j’ai écrit « feignant », c’est qu’il me plaît, de temps en temps, d’écrire de manière un peu familière. Par ailleurs, je vous invite à lire le Petit Robert à l’article fainéant. On y apprend que ce mot est une altération de feignant, à l’inverse de ce que croient beaucoup de gens (et de ce que je croyais moi-même il y a quelques années). Le feignant, c’est celui qui fait semblant de travailler....

            Vous voyez que je ne suis pas si feignant que ça.... Maintenant, si vous avez des remarques à faire sur le fond, je suis preneur...

            Cordialement,

            Jordi Grau


          • Ratatouille Ratatouille 22 juin 21:44
            peut-être un peut d’espoir dans les neurosciences
            Les psychopathes n’ont-ils aucune empathie ?

            Contrairement à une idée répandue, les psychopathes semblent capables d’empathie. Cependant, ils n’en éprouvent pas spontanément devant la souffrance des autres : il faut les y inciter.

            http://www.cerveauetpsycho.fr/ewb_pages/a/article-les-psychopathes-n-apos-ont-ils-aucune-empathiea-33983.php


            • Jordi Grau Jordi Grau 23 juin 10:32

              @Ratatouille

              Merci pour l’info, Ratatouille. Ça a l’air très intéressant. Je regarde ça dès que possible.


            • monsegu monsegu 29 juin 17:52

              @Ratatouille
              Bonne nouvelle qu’on puisse inciter les psychopathes [violent(e)s, destructeur(e)s d’autrui] à manifester de l’empathie.
              Mais, n’y a-t-il aucun problème dans le pouvoir exerçable par l’application des neurosciences ?
              Car le pouvoir de faire un « bien » ne peut-il être aussi un pouvoir de faire un « mal » ?
              Et si ces techniques sont appliquées par des psychopathes [violent(e)s, destructeur(e)s], non encore traité(e)s pour s’empathiser ?
              Un pouvoir de contrôler la « volition » (= acte, capacité de vouloir) d’autres personnes est-il sans dangers ?

              Te poses-tu cette question ?
              À +


            • Ratatouille Ratatouille 22 juin 21:50

              Il faut regarder du coté des nouvelles sciences
              la bio psycho sociologie,c’est important de comprendre
              comment tout cela fonctionne.
              le sujet est très complexe.Une approche systémique est
              nécessaire.


              • monsegu monsegu 29 juin 10:50

                Tu - Jordi Grau - apportes ici un regard sur la violence qui relie les données objectives et intelligibles aux expériences personnelles en tant qu’actions/réactions à un état social.

                Vois : Mémolang : Lien solidaire : violence pulsion justice domination méditation :
                http://www.survie.fr.memolang.eu/Memo/Memo.php?outsearched=yes&_v_id_block=2280
                [Ce Lien va vers ton texte ainsi que vers 2 autres documents externes : vois le cadre ’Espace’ puis, au-dessus, fais défiler dans le cadre ’Document’]
                [
                La ’Mémolang’ « Survie » est « dialectique » par l’opposition entre :
                 - le Manifeste « Utopiste », lequel se définit par une tentative de définition des principes et de la pratique de l’« Humanocratie » (fondés sur ’l’Humain’) au lien [s’affiche dans un autre onglet]  :
                 http://www.survie.fr.memolang.eu/Memo/Memo.php?outsearched=yes&set=parthuma&item=3
                 et :
                 - le Manifeste « Hiérarchiste » [dans un autre onglet] :
                 http://www.survie.fr.memolang.eu/Memo/Memo.php?outsearched=yes&set=guerpauv&item=1
                ]
                Réflexion à poursuivre [ici et/ou sur ’Mémolang’] (?)

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