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Violences et dynasties dans l’espace politique philippin

La campagne pour les élections locales et nationales de mai 2010 aux Philippines qui a été marquée par un terrible cas de violence politique a exacerbé le ressentiment face l’omniprésence des dynasties et des seigneurs de guerre dans l’espace politique


La terrible méprise du futur gouverneur

Lorsqu’ Ismael Mangudadatu candidat à l’élection de mai 2010 au poste de gouverneur de la province de Maguindanao décida de rompre par cette acte de candidature l’alliance politique qui liait sa famille au puissant clan des Ampatuan dont le patriarche occupait le poste depuis une décennie, l’homme était loin d’avoir pris la mesure du prix à payer pour cette élection dont il allait sortir vainqueur quelques mois plus tard. Cet acte de défi allait déclencher une série d’incidents violents entre les anciens alliés. Le candidat du clan Mangudadatu reçut même des menaces de mort qu’il prit pourtant très au sérieux mais qui ne le dissuadèrent pas d’aller jusqu’au bout de sa démarche pour selon lui libérer la province de l’emprise de son impitoyable gouverneur. L’homme prit conseil auprès des siens et trouva une solution originale quoique funeste. 

Le « Rido », le code de l’honneur qui régit les actes de violence politiques dans cette province philippine interdit de s’en prendre aux femmes, aux enfants et aux vieillards. Ismael Mangudadatu décida d’en tirer profit pour enregistrer sa candidature à l’élection de gouverneur dans la ville de Shariff Aguak capitale de la province et fief des Ampatuan. Le choix de cette ville comme lieu de dépôt des candidatures avait été fait par la Commission des Élections des Philippines (COMELEC) et cette décision allait rendre l’acte de candidature d’Ismael Mangudadatu hautement provocateur dans cette ville baptisée par les Ampatuan du nom de l’un de leurs aïeuls. Le candidat ne s’avisa pas d’aller lui-même déposer sa candidature et ainsi risquer inutilement sa vie. Il réunit sa femme, deux de ses sœurs, une tante, deux de ses avocates, quelques partisanes et un maximum de journalistes car il pensait qu’aucun mal ne pourrait être fait à ces dames et que la présence des médias et donc de nombreux témoins dissuaderait les Ampatuan d’entreprendre quoique ce soit pour empêcher sa candidature.

Lundi 23 novembre 2009 à 9h30 le convoi partit de Buluan, une ville dont Ismael Mangadadatu était alors l’adjoint au maire à destination de Shariff Aguak. Les femmes qui se décrivaient comme le pouvoir féminin en action étaient enthousiastes à l’idée de contribuer à construire un meilleur futur à la province et à ses habitants. Une quarantaine de personnes faisait partie du convoi dont près de la moitié était constituée de femmes. La police tout comme l’armée sous le contrôle de l’influent gouverneur Ampatuan refusa d’escorter le convoi et d’assurer sa sécurité. Les Ampatuan qui disposaient en plus de l’une des plus puissantes milices armées du pays n’allaient pas tarder à se mettre en action en envoyant une effroyable réponse au futur gouverneur ; un coup de semonce qui allait résonner bien au-delà des frontières des Philippines.

Tuez les tous !

Six jours avant qu’eurent lieu ces évènements la question de la candidature d’Ismael Mangadadatu fut évoquée au cours d’un dîner où étaient réunis les principaux acteurs politiques de la famille Ampatuan. Un des domestiques du patriarche Andal Ampatuan Sr affirme que ce soir-là ce dernier demanda comment il était possible d’empêcher Ismael Mangudadatu de se présenter aux élections et l’idée de tuer tous ceux qui s’aventureraient à venir déposer sa candidature fut émise par l’un des fils Andal Ampatuan Jr. Aux dires du domestique l’idée plut beaucoup et fut approuvée par l’ensemble du clan. Le patriarche n’avait plus qu’à donner quelques directives sur la façon dont le problème Mangudadatu allait être solutionné.

Le 23 novembre 2009 donc, une centaine d’hommes armés intercepta le convoi et massacra avec une rare barbarie tous ceux et celles qui en faisaient partie. Les victimes furent emmenées sur les flancs d’une colline et séparées en groupes d’hommes et de femmes. Les poings liés, certains furent criblés de balles avec des armes de guerre, d’autres achevés à la machette ou à la tronçonneuse. Des corps ont été mutilés, parfois décapités et les parties intimes des femmes systématiquement visitées. L’épouse d’Ismael Mangudadatu semble même avoir reçu un traitement particulier de la part d’Andal Ampatuan Jr dont des participants affirment avoir vu frapper la pauvre femme. Le corps de cette dernière a d’ailleurs été retrouvé violé et décapité. Toutes les victimes ainsi que leurs véhicules ont été enterrés à l’aide d’une pelleteuse retrouvée sur les lieux de la tuerie. 2 véhicules étrangers au convoi à bord desquels se trouvaient 6 passagers ont été pris dans l’embuscade et les ordres d’ Andal Ampatuan Jr de ne laisser aucun témoin de la tuerie ont scellé à jamais leur sort.

Bien que le pays soit accoutumé aux violences politiques pendant les périodes électorales, le massacre de Maguindanao a profondément marqué les esprits par l’ampleur et la brutalité de ces assassinats. Au total la tuerie a fait 57 morts dont 27 journalistes, ce qui en fait le plus terrible assassinat de journalistes en temps de paix. L’ONU, les ONG de défense des droits de l’homme et bien sûr les autorités philippines ont vigoureusement condamné cette attaque et demandé à ce que les auteurs soient traduits en justice. La présidente Gloria Arroyo a immédiatement réagit en instaurant la loi martiale dans la région et en y déployant des troupes de l’armée. Une enquête fut diligentée et révéla l’implication d’officiers de la police et de l’armée dans ce bain de sang. Les membres les plus influents de la famille Ampatuan parmi lesquels Andal Ampatuan Jr furent arrêtés et envoyés dans une prison de haute sécurité de Manille la capitale philippine pour y attendre leur procès. Ces derniers, malgré les preuves qui les accablent nient toute implication dans ce massacre et continuaient après leurs arrestations leurs activités politiques depuis leurs cellules de prison en accordant des interviews aux médias ou en annonçant leurs préférences pour l’élection présidentielle de mai 2010. Une attitude agaçante assez révélatrice du sentiment de toute puissance du clan.


La justice entravée par les liens étroits des Ampatuan avec le pouvoir

Mercredi 8 septembre 2010 le procès maintes fois repoussé des auteurs du massacre de Manguindanao a enfin put commencer dans une salle spécialement aménagée de la prison de haute sécurité de Manille. Un cadre justifié par l’évasion d’un des accusés et par la dangerosité du clan Ampatuan et de ses hommes de main. Bien que l’armée ait saisi des stocks considérables d’armes et de munitions appartenant au clan, l’emprise de ce dernier dans la province de Manguindanao reste pratiquement intacte après de décennies de pouvoir. Sur les 196 personnes accusées de meurtres ou de complicités de meurtres, seules 19 étaient présentes à l’ouverture du procès parmi lesquelles Unsay Andal Ampatuan Jr, son père Andal Ampatuan Sr, 16 policiers et 2 paramilitaires. Une centaine de personnes dont de nombreux miliciens armés qui courent toujours dans la nature restent activement recherchées. Ce procès hors norme qui avec ses 196 accusés et ses 500 témoins appelés à la barre constitue le deuxième plus important qu’ait connu le pays après les procès pour crimes de guerre liés à le seconde guerre mondiale inspire beaucoup de scepticisme sur sa réelle portée.
Andal Ampatuan Jr
Le trop grand nombre d’accusés avec une armée d’avocats à leurs services et toujours enclins à exploiter la moindre faille juridique a retardé le procès de 5 mois. Ce dernier s’est d’ailleurs ouvert après une énième tentative des avocats des Ampatuan d’ajourner le procès pour disposer de plus de temps de préparation. Le clan et ses soutiens semblent pourtant avoir mis à profit ces retards. Au moins 5 témoins ont été assassinés et d’autres un peu moins malchanceux simplement intimidés. La majorité des policiers, militaires et paramilitaires impliqués dans la tuerie restent en liberté. Un juge qui craignait pour sa vie et celle de sa famille s’est désisté. Le procureur, pris d’une attitude confuse a dans un premier temps levé les charges qui pesaient sur 2 membres de la famille arguant qu’il ne disposait pas d’assez d’éléments contre eux puis est revenu sur sa décision sous la pression des médias et des autorités judiciaires. Les autorités aussi accusées d’être derrière les errements de ce procès tout en voulant s’en servir pour entretenir l’illusion d’une justice efficace s’attaquant aussi bien aux faibles qu’aux puissants. Pour avoir permis à des clans comme les Ampatuan d’acquérir une telle puissance militaire, beaucoup tiennent le pouvoir pour véritable responsable de la tragédie qu’a connu le pays durant cette dernière campagne électorale.

Les tergiversations de la justice et l’apparente manque de fermeté du gouvernement de Manille sont soudainement apparus comme une volonté de la présidente Gloria Arroyo de ménager ses alliés politiques dans cette région hautement instable. Lors de l’élection présidentielle de 2004 et les élections sénatoriales de 2007 Gloria Arroyo avait en effet bénéficié du soutien de poids du clan Ampatuan. Dans 3 villes contrôlées par la famille, son adversaire n’avait pu décrocher la moindre voix offrant à la présidente des plébiscites avec 100% des votants. Les 12 candidats aux sénatoriales présentés par le parti au pouvoir avaient tous été élus. L’utilité des Ampatuan pour le gouvernement central de Manille n’était pas qu’électorale. Cette région qui est un ancien sultanat est en effet en proie à des attaques fréquentes du Front de Libération Islamique Moro, un groupe de séparatistes musulmans. Elle sert aussi de bases à des groupes terroristes liés à Abu Sayyaf et à des unités de la Nouvelle Armée du Peuple, un groupe séparatiste communiste. La milice armée des Ampatuan très impliquée dans la stabilisation de la région était avant ce terrible massacre un allié naturel de la police et de l’armée. Mais la présidente Arroyo ne pouvait prendre le risque d’être accusée de laxisme face à un tel acte de barbarie. Andal Ampatuan Jr et son père ont tous les deux été exclus du parti de la présidente dont ils étaient d’influents membres. Néanmoins cette tentative de se débarrasser d’encombrants alliés politiques ne suffit pas à masquer une particularité de la démocratie philippine devenue criante avec ce massacre : l’omniprésence des dynasties et des seigneurs de guerre dans l’espace politique.

Le jeu démocratique biaisé par les dynasties politiques


La condamnation par l’ONU du massacre de Maguindanao s’est accompagnée d’une demande aux autorités philippines d’éradiquer la manipulation du processus démocratique par les clans politiques du pays. Les Philippines sont en effet dirigées par une opulente élite constituée par de puissantes familles vestiges de sa période coloniale. Après l’indépendance du pays en 1946 la présence de plus en plus visible des seigneurs de guerres dans la vie politique du pays en est devenue la principale caractéristique. Après la guerre du pacifique le pays a hérité de nombreux stocks d’armes abandonnées par l’armée japonaise et par les États-Unis qui y soutenaient des groupes de guérilla locaux. Ce fut la période où le gouvernement de Manille perdit le contrôle de certaines provinces permettant l’émergence de nouvelles générations de riches familles de propriétaires terriens et de clans qui y ont établi des bastions politiques. Ces familles semblent n’écarter aucune solution pour conforter leur pouvoir qu’elles préservent en partie grâce à la culture de la fraude électorale, de la corruption et de la violence politique. Sur les 265 députés élus en 2007, 60% appartenaient aux quelques 250 dynasties politiques qui dominent la vie politique du pays. L’argent joue évidemment un rôle déterminant dans le maintien d’un tel système où d’onéreuses campagnes électorales pour les postes les plus importants écartent d’office les infortunés de la course au pouvoir. Une fois au pouvoir ces clans jouissent d’un contrôle total de leurs circonscriptions et ont accès aux subventions du gouvernement central qui alimentent ces régions quelque soit le dirigeant politique local. Dès lors les vainqueurs des élections sont systématiquement issus de vieilles familles politiques ou de dynasties naissantes ayant de l’influence tant au niveau local que national.

Outre le pouvoir financier l’élément le plus significatif qui permet dans certaines provinces à ces dynasties politiques d’asseoir leur domination est l’emploi des milices armées. La constitution de 1987 interdit les milices armées et autres groupes paramilitaires mais en 2006 le gouvernement de Gloria Arroyo a publié un décret autorisant la formation par les autorités locales des Gloria Arroyo organisations de civiles volontaires sensées suppléer la police nationale et l’armée dans le maintien de l’ordre et de la stabilité du pays. Cette mesure reste d’une efficacité discutable car il s’est avéré qu’en réalité ce sont des groupes armés au service des élites politiques locales. Ce décret a donc été perçu comme une volonté de la présidente d’institutionnaliser les groupes paramilitaires comme celui du clan Ampatuan. Des analystes estiment aujourd’hui à plus de 150 le nombre de milices armées au service des clans politiques dans le pays. Ces milices ne sont soudainement pas apparues avec l’arrivée de Gloria Arroyo au pouvoir, les gouvernements successifs philippins ont toujours autorisé la formation des milices et l’usage de ces dernières par la police et l’armée dans la lutte contre les groupes séparatistes communistes et musulmans. Certains politiciens locaux qui ont commencé à utiliser ces groupes dans le cadre de leurs activités ont ensuite usé de leur influence sur leurs électeurs pour soutenir des candidats aux élections nationales pro gouvernement central. Ces pratiques ont fait des élections aux Philippines autant d’arènes politiques où des dynasties politiques s’affrontent aux suffrages nationaux et provinciaux pour les plus riches, municipaux et de districts pour les moins foins fortunées.

La famille Ampatuan est une parfaite illustration de la nature du système politique philippin et des dérives qu’il peut engendrer bien que la tuerie de Manguindanao soit un cas extrême et donc hors norme de violence en période électorale. Le clan prit son envol politique au milieu des années 70 lorsque Andal Ampatuan Sr fit partie des hommes de confiance que le président Ferdinand Marcos choisit pour administrer certaines provinces rendues instables par la présence de groupes séparatistes. Les Ampatuan ont depuis mis en place une véritable machine électorale au service du gouvernement central et de leurs intérêts. Avant l’élection de mai 2010, 2 d’entre eux étaient gouverneurs et au moins 4 occupaient des postes de maire dans cette région. Les Ampatuan se sont toujours défendus des accusations de fraudes électorales régulièrement émises par leurs opposants et le sort peu enviable réservé à ceux qui osent témoigner contre eux ferme la porte à de véritables investigations. Ainsi un directeur d’école qui avait affirmé avoir été témoin d’un cas de fraude électorale dans une ville tenue par ces derniers a été assassiné. Le clan qui jouissait d’une quasi impunité a su se rendre incontournable dans la province de Maguindanao au point que toutes les initiatives économiques nécessitaient leur l’aval. Les postes qu’ils occupaient les rendaient gestionnaires des subventions de l’État et de ses projets dans la province. Leur influence était telle que même les décisions importantes de la police et de l’armée dans la région se faisaient en concertation avec eux. Cependant ce pouvoir de la famille ne devait son existence qu’au fait qu’il résidait essentiellement sur la bienveillance du gouvernement central à leur égard. Après le massacre, près de 400 de leurs miliciens ont été désarmés. Ces hommes avaient à leur disposition un arsenal constitué de fusils d’assauts, de lance-roquettes, de pièces d’artillerie et d’environ un million de munitions. Bien que les violences électorales soient endémiques aux Philippines et que les autorités à travers la COMELEC ont toujours tenté d’endiguer le phénomène nul ne semble avoir tenté de prévenir que ces miliciens rompus aux combats avec des groupes séparatistes soient employés à des fins politiques avec le même engagement et la même détermination. 

La violence électorale corollaire des luttes de clans politiques

Les Philippins se passionnent véritablement pour les élections. Les antagonismes entre les dynasties et les oligarchies du pays souvent sources d’une violence parfois extrême en période électorale ne semblent pas doucher leur amour pour les scrutins. Les taux de participation y sont généralement très élevés avec 80 à 85% de participants aux élections nationales et ce malgré de nombreux obstacles comme les difficultés liées au transport dans l’archipel et les intimidations diverses de la part des partisans des candidats. La période électorale qui dure 120 jours s’apparente quelquefois à un carnaval avec des rassemblements politiques comprenant des spectacles avec danseuses et célébrités. Les candidats dépensent des fortunes pour séduire des électeurs qui ne semblent pas voter en fonction de la classe sociale, la religion ou l’idéologie des candidats comme c’est le cas dans bien des démocraties. Dans des zones où la violence politique est absente les électeurs choisissent les plus spectaculaires et dans celles où la violence prolifère les électeurs s’abstiennent ou choisissent celui le plus à même de garantir leur sécurité. Les carrières politiques souvent synonymes de prestige social et de richesse sont donc très prisées des riches familles du pays. Au niveau local des postes comme celui de gouverneur d’une province donnent droit à de nombreux avantages pour lesquels les politiciens sont prêts à tout y compris éliminer physiquement leurs adversaires. Pour les élections de Mai 2010 par exemple 6 candidats aux postes de gouverneurs ont été assassinés. Les enjeux sont principalement financiers comme la gestion des contrats avec l’État, des subventions des organismes de l’État, des fonds pour le développement, le financement des infrastructures et des projets de l’État sans compter les taxes et impôts locaux auxquels ont droit ces provinces. Une manne financière qui alimentent ces familles et contribue à les maintenir longtemps au pouvoir.

La synchronisation des élections locales (gouverneurs, maires, chefs de district) avec les élections nationales (législatives, sénatoriales et présidentielles) donne un rôle significatif aux candidats aux élections locales dans le système électoral philippin. Les candidats aux élections nationales dépendent beaucoup des capacités de mobilisation des candidats aux élections locales pour ensuite attirer vers eux les voix des électeurs de ces derniers. La structure du système politique philippin peut être décrite comme pyramidale avec à la base les électeurs des candidats aux élections locales qui par le mécanisme de soutiens politiques fournissent leurs voix aux candidats des élections provinciales. L’électorat des gouverneurs va servir aux élections des députés et sénateurs qui eux vont apporter leurs soutiens à tel ou tel candidat à l’élection présidentiel. Par ce jeu de clientélisme politique le président ainsi élu va être en devoir de récompenser ses soutiens directs qui vont aussi renvoyer l’ascenseur à ceux qui les ont fait élire ainsi jusqu’aux candidats aux élections locales. Dans cette structure pyramidale les voix sont données de bas en haut et les récompenses pour soutiens politiques de haut en bas. Cette structure a permis de pratiquement d’éradiquer les violences politiques pour les élections nationales où les candidats sont dispensés de la lutte pour l’obtention de chaque voix d’électeur et où les campagnes électorales se limitent à l’obtention du soutien de dirigeants locaux influents qui vont apporter leurs réserves d’électeurs. Cependant la violence politique lors des périodes électorales n’a pas pour autant disparue, loin de là. Cette violence a simplement été déplacée des élections nationales vers les élections locales où tous les coups semblent permis pour arracher les voix des électeurs. Dans le cas où les candidats disposent d’égales ressources financières pour faire campagne l’élimination pure et simple d’un concurrent demeure un recours trop souvent employé lorsque aucun arrangement politique n’a pu être trouvé. La « Ora de peligro » (l’heure du danger) désigne les deux jours précédant l’élection où des actions de dernière minute susceptible de changer à jamais le sort d’une élection sont entreprises. Les candidats qui vivent alors dans la peur et l’incertitude du résultat final tentent quelques derniers coups pour consolider leurs bases électorales et briser la machine électorale de leurs adversaires.


Les tensions naissant régulièrement durant les périodes électorales ont poussé les autorités à créer à travers la constitution de 1987 la COMELEC, une commission des élections en charge de superviser tous les aspects des campagnes électorales et les déroulements des scrutins dans le pays. La COMELEC recense les actes de violence depuis le début des campagnes électorales jusqu’au jour des élections. Des violences qui ont surtout lieu dans les districts et les provinces où des clans monopolisent la scène politique et où des hommes armés, la police, l’armée, les groupes rebelles figurent souvent parmi les auteurs. Ces violences se présentent sous de multiples formes. Elles peuvent concerner des menaces accompagnées ou pas d’atteintes physiques à l’adresse des candidats ou des électeurs, les kidnappings pour financer la campagne, les meurtres d’opposants et de leurs partisans, des actes de terrorisme dans certains lieux stratégiques, de simples destructions d’affiches et de banderoles ou encore des intimidations des membres de la COMELEC. Dans des situations critiques la COMELEC dispose du droit d’invalider une élection, de dissoudre le mandat d’un maire ou d’un gouverneur et de se substituer à ces derniers en attendant l’organisation de nouvelles élections. De 1992 à 2007 quelques 537 personnes ont trouvé la mort dans des incidents liés à la violence en période électorale. Durant la campagne officielle pour les élections législatives et locales de mai 2007 on a déploré 75 assassinats directement liés aux élections. Un chiffre cependant à relativiser car il témoignait d’un déclin du nombre de meurtres politiques survenant dans un contexte électoral. Lors de la précédente élection de 2004 il y avait eu 189 tués et 279 blessés pendant la campagne électorale. Malgré les 90 personnes mortes suite aux violences politiques lors des élections de mai 2010 cette dernière campagne aurait pu être l’une des plus pacifiques qu’ait connu le pays si elle n’avait été assombrie par le terrible massacre de Maguindanao. Cette amélioration est due au fait que la COMELEC décide dans certains cas de renforcer la sécurité dans les provinces et les villes les plus à risque avec le déploiement des troupes de l’armée, la mise en place de patrouilles de police et de check points mobiles dans plusieurs zones. Les évènements de Maguindanao montrent malheureusement que ces solutions a posteriori s’avèrent inefficaces tant que les citoyens philippins resterons à la merci des milices armées des dynasties politiques du pays.

Un démantèlement des milices unanimement souhaité mais ardu à mettre en œuvre


La campagne électorale hautement meurtrière des élections de mai 2010 et les critiques internationales qui se sont abattues sur le pays ont fait naître un consensus au sein de la société philippine sur la nécessité d’agir d’urgence pour le démantèlement des groupes paramilitaires aux services de certaines dynasties politiques du pays. La presse a d’autant plus amplifié ce message qu’elle a payé un lourd tribut dans la tuerie de Maguindanao. Cet événement ne constitue malheureusement pas un acte isolé dans ce pays qui est l’un des plus dangereux au monde pour un journaliste politique. De 2001 à 2008, 63 journalistes ont été assassinés aux Philippines et la presse en la matière dresse un bilan accablant des deux mandats de la présidente Gloria Arroyo malgré ses discours sur la liberté de la presse et le droit de tout un chacun de s’exprimer sans craindre pour sa vie. Dans les faits le gouvernement se montre peu enclin à mener des poursuites judiciaires dans les affaires d’assassinats de journalistes et une certaine forme d’opacité dans le traitement des morts soudaines de journalistes semble même être la règle. Pendant les deux mandats consécutifs de Gloria Arroyo ce sont aussi des centaines de militants politiques, des activistes des organisations de défense des droits de l’homme et d’influents religieux qui ont été tués ou ont mystérieusement disparus suite à des attaques politiques. D’après Human Right Wacht sur le chiffre de 1000 meurtres politiques qu’a connu le pays depuis 2001 et l’élection de Gloria arroyo seulement 6 cas ont été instruits en justice avec succès conduisant à la condamnation de 11 personnes. Malgré la forte implication de militaires dans ce type de crimes aucun d’entre eux n’a par exemple été condamné par la justice pour cela. Le gouvernement Arroyo a échoué à éradiquer la culture d’impunité qui règne dans la vie politique du pays et qui nourrit la violence à l’égard d’activistes des partis politiques ou d’organisation de défense des droits de l’homme. Sans crainte d’être traduits en justice et sévèrement condamnés, ceux qui utilisent des hommes armés pour commettre des meurtres politiques ne peuvent que se sentir encouragés à recourir à de telles pratiques. Même lorsqu’elle manifeste une réelle volonté d’élucider les affaires de crimes d’activistes politiques ou de journalistes, la police se trouve bien souvent sans indice et désemparée face à l’omerta qui accompagne ce type d’affaires.

Comme la plupart des gouvernements philippins la présidente Arroyo n’est pas pour autant restée inactive face au problème de la violence politique et cette dernière a été à l’origine d’une initiative impliquant toutes les composantes de la société philippine pour réfléchir à l’éradication des milices armées. Une commission dirigée par un ancien juge à la retraite de la cour suprême a été mise en place pour recommander les mesures à mettre en œuvre pour éliminer les implications des milices armées dans les campagnes électorales. La commission était également composée d’un évêque, d’un clerc musulman, d’un ancien officier de police à la retraite, d’un général, d’un représentant des médias et d’un activiste d’une organisation de lutte contre les crimes et la corruption. Cette commission qui se voulait donc représentative des institutions de la société philippine et qui faisait suite au massacre de Maguindanao montre à quel point la société entière se préoccupe de l’éradication de la violence dans la vie politique du pays. Cependant beaucoup émettaient déjà des réserves sur ces manœuvres destinées à démanteler ces milices qui font pourtant partie du paysage politique depuis des décennies. Ces détracteurs estimaient qu’une commission n’était en rien nécessaire pour demander à la police et aux forces armées de démanteler la liste bien connue des milices armées aux services des seigneurs de guerre. Les liens étroits entre les politiciens usant de ces milices et les membres du congrès qu’ils soutiennent et qui pourrait voter ces lois sur le démantèlement compromettaient déjà l’exécution des recommandations de cette louable commission. La volonté politique aussi sincère et ferme soit-elle se heurtera toujours à la nature même de ces milices armées très souvent associées dès leurs créations à l’armée et à la police au point que ces deux institutions sont une partie du problème à résoudre. En effet bon nombre de militaires et de policiers sont aussi au service des politiciens à travers ces milices dont les armes se confondent avec celles de la police et de l’armée.

Exiger le démantèlement des milices armées restera un vœu pieux tant que de profonds changements ne seront pas effectués dans la pratique de la vie politique surtout en période électorale par une partie de la classe politique philippine. Lors des élections de mai 2010 Amnesty International a suggéré aux candidats à l’élection présidentielle de s’engager à annoncer leurs plans pour l’éradication de la violence politique. Avec l’introduction du vote électronique pour remplacer un complexe et archaïque système de vote manuel dont le dépouillement mettait des semaines et étaient sujet à de nombreuses fraudes, la modernisation du système de vote peut aussi constituer un facteur de diminution des risques de violences post-électorales. Mais cette modernisation ne serait véritablement efficace que si elle s’accompagne là aussi d’un changement radical dans les mœurs politiques des candidats en période électorale où un trop grand nombre recoure encore aux basses manœuvres d’intimidation pour s’assurer les voix des électeurs. Pour certains, la modernisation de la vie politique passe par l’éradication des dynasties politiques du pays. Des mouvements politiques pour mettre fin à ces dynasties dans la démocratie philippine ont même vu le jour mais cela reste utopique tant ces familles sont puissances dans certaines provinces comme Maguindanao où les Ampatuan malgré la désastreuse image qu’ils ont donné d’eux sont tout de même parvenus à faire élire au moins 15 d’entre eux aux élections de Mai 2010. L’élection présidentielle qui avait lieu par la même occasion a une fois de plus démontré que la main mise de ces dynasties sur les hautes fonctions de l’État ne semble pas prête de s’arrêter. Gloria Arroyo dont la constitution interdisait la participation à cette élection tout comme le nouveau président Benigno Aquino III sont tous les deux d’illustres représentants des dynasties politiques du pays. Benigno Aquino III n’est autre que le fils de l’ancienne présidente Corazon Aquino. Gloria Arroyo, fille de l’ancien président Diosdado Macapagal s’est fait élire cette fois-ci députée pour bénéficier de l’immunité parlementaire aux dires de ses détracteurs qui veulent la voir comparaître pour corruption. Sa sœur, ses deux fils tout comme un de ses beau-frères sont membres du congrès. Un nouveau district a même été créé pour permettre à un de ses proches de s’y présenter aux élections. Une telle confiscation du pouvoir par ces dynasties n’est assurément pas le plus solide gage de pacification des périodes électorales dans le pays.

NomeFam

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