Après la prière qu’a publiée la Conférence des Evêques de France pour le 15 août (1), des voix se sont élevées pour critiquer cette démarche.
Ces critiques révèlent pour certaines quelques incompréhensions, qu’un croyant ordinaire souhaite ici discuter.
Est écartée la question de laïcité, faute de compétence sur le sujet, et elle est donc comprise ici comme l’écoute attentive de chaque religion et non leur mépris. Que le lecteur l’accepte.
L’auteur, en formation en psychiatrie, souhaite se concentrer sur d’autres aspects.
Au nom de l’amour du prochain, l’Eglise doit elle se taire ?
« Tu aimeras ton prochain comme toi même » est effectivement au cœur de la foi chrétienne, qui découle du premier commandement, l’amour de Dieu. (Evangile selon Saint Matthieu, chapitre 22, verset 39). Certains ont donc avancé que l’Eglise, au nom de cet amour, ne devrait pas prier pour la famille traditionnelle, au risque de blesser ceux qui, nombreux, ne vivent pas cela.
Le chemin chrétien est celui vers un idéal de vie, qui est contenu dans la Bible et le dogme catholique, qui découle de la parole de Dieu contenue dans la Bible.
Tous, nous sommes défaillants sur ce chemin. Le dire, ce n’est pas accabler la nature humaine, c’est simplement se reconnaître en chemin, imparfait. Le message évangélique n’est pas un message de perfection mais un message de conversion. Se reconnaître faible, accueillir sa faiblesse (la sienne comme celle de son frère) pour la convertir, c’est depuis des siècles le chemin des chrétiens (Saint Vincent de Paul, Mère Teresa...).
Et ce n’est pas en nommant « force » la faiblesse que l’on aide à quoi que ce soit. Ce n’est pas en se disant à soi que sa faiblesse n’en est pas une que l’on avance. Ce n’est pas en disant à son frère qu’il ne se trompe pas, alors qu’on est convaincu du contraire, qu’on l’aide.
A soi, comme à son frère, l’amour, dans son sens chrétien en tout cas, requiert cette lucidité, premier pas vers la conversion. L’amour chrétien c’est s’aimer et aimer son frère dans sa faiblesse, non pour s’y complaire mais pour en sortir.
En ce sens le sacrement catholique de la confession (dire à un prêtre, qui à cet instant du sacrement, est le Christ, ses faiblesses) vient nous relever avec douceur mais fermeté et lucidité. Rappeler l’idéal chrétien ce n’est pas blesser ceux qui n’y vivent pas, car personne ne peut prétendre sur terre l’avoir pleinement accompli*, c’est au contraire la marque de l’amour qui révèle et relève la faiblesse humaine.
Un autre point important de la morale catholique est que le jugement porte sur les actes et non sur la personne. Cette distinction n’est sans doute pas d’expérience commune aujourd’hui. Je peux condamner fortement un acte de mon frère en l’aimant. Ce peut même être le vrai chemin de l’amour, en référence au paragraphe précédent.
Les théories qui dérivent du matérialisme historique (marxisme) comme la théorie du genre ne sont pas en accord avec cette conception. Pour elles, l’homme se constitue par ce qu’il fait ou ce qu’il vit. Ainsi la théorie du genre où l'identité sexuelle est déterminée par les actes et les expériences du sujet. La conception chrétienne de l’homme ne pourra jamais être en accord avec cela, car cela rompt avec la distinction entre l’acte et l’être qui est au cœur de la morale chrétienne. (2)
Dans des théories qui identifient l’homme à ce qu’il fait, il n’est plus possible de critiquer ses actes sans critiquer l’homme tel qu’il est. Il n’est plus possible par exemple de dire à une personne qui exerce l’homosexualité qu’elle se trompe sans l’anéantir pour ce qu’elle est.
Ici se situe sans doute la rupture avec certains pour qui la critique de l’Eglise est inaudible, car ils pensent à tort qu’elle s’attaque à leur personne. Ce n’est pourtant pas son esprit, compte tenu de la façon dont s’exerce la morale catholique.
Au nom de ses fautes et de ses membres qui ont failli, l’Eglise doit elle se taire ?
On a pu entendre et lire aussi certains qui invitaient l’Eglise à regarder ses fautes avant de révéler celles des autres. Pourtant l’Eglise a déjà demandé pardon pour les fautes de ses membres (veillée pénitentielle du 7 février 2012) (3).
D’autres affirment que les prêtres pédophiles qui ont failli discréditent le message de l’Eglise : comment une institution dont certains de ses membres ont fait tant de mal à des enfants peut-elle encore prétendre défendre ces mêmes enfants ?
A l’évidence, la faute de quelques uns ne suffit pas à discréditer la foi qui nous réunit tous.
Davantage peut-être, la gravité des fautes qui sont commises au nom du Christ témoigne de la force de son message. C’est la perversion des grandes choses qui mène aux pires atrocités. La perversion d’une si grande chose qu’est la foi mène ainsi au désastre. C’est une preuve de la vérité du message évangélique que sa perversion mène à une telle destruction. Si je suis infidèle à l’essentiel, je perds l’essentiel et je commets l’inconcevable.
Comprenons bien : la faute de quelques uns n’est pas nécessaire au message du Christ et ne lui apporte rien, mais sa gravité révèle sans doute une certaine force contenue dans ce message.
Au nom de la prière, l’Eglise doit-elle se taire ?
Pour d’autres encore, y compris dans l’Eglise, la prière ne devrait pas revêtir un sens aussi évidemment politique que celle proposée pour le 15 août dernier. A ceux-là s’ajoutent ceux qui pensent que cette prière n’est qu’une bouteille à la mer et qu’elle ne convainc personne. A quoi sert la prière, nous interrogent-ils ?
Ce n’est pas un mystère que le sens de la prière est quasi inaccessible à celui qui ne prend pas le temps de quitter l’immédiate matérialité du monde présent.
Pour aborder ce sujet sous un autre angle, ce n’est sans doute pas un hasard si les nouvelles psychothérapies qui émergent dans les pays occidentaux, s’inspirent de la sagesse orientale et de la méditation (bouddhiste en particulier).
On repère les failles d’une civilisation aux maladies qu’elle engendre. Dans le domaine de la santé psychique, notre civilisation ne favorise pas, et c’est peu de le dire, l’accès à l’invisible, à la méditation et à « l’être » comparé au « faire ». Pour ne citer qu’un exemple : toutes les pathologies du lien (comme le trouble état-limite de la personnalité, marqué entre autre par la peur de l’abandon). Puis-je compter sur un lien invisible à mes proches s’ils ne sont plus sous mes yeux ? Y a-t-il une autre dimension à l’existence que celle que je constate ?
Les thérapies comme la méditation de pleine conscience ou la thérapie d’acceptation et d’engagement veulent faire redécouvrir ce « mode être », cet accès à ce qui ne se voit pas, ne se fait pas, mais se vit bel et bien. C’est constater que la réalité ne se limite pas à ce qu’on en perçoit, ni à ce qu’on en comprend spontanément.
Ce n’est pas le lieu pour étendre la discussion sur ces nouvelles psychothérapies, mais c’est cette compétence que requiert la prière et qui manque à nos modes de vie, comme le révèle la psychopathologie. Cela explique peut-être l’incompréhension de certains de voir l’Eglise recourir à la prière.
Si la psychiatrie s’intéresse à ce champ, pour la santé des patients, la religion l’investit pour le dialogue avec Dieu.
Ceux qui pensent que la Vérité se réduit à ce qui se comprend raisonnablement ou se perçoit matériellement ne peuvent effectivement pas comprendre à quoi sert la prière.
Elle est pour le croyant un dialogue avec Dieu : c’est un acte à portée céleste et à retentissement terrestre. Il est donc tout naturel qu’elle puisse avoir une portée politique, en s’adressant à Dieu. La prière, si elle ne transforme pas le cœur de Dieu (il n’en a pas besoin puisqu’il est Dieu), transforme le cœur de l’homme et la réalité du monde.
*excepté le Christ et c’est même là le cœur de sa mission pour les croyants.
Pierre-Louis Couturier (Interne en psychiatrie)
Références :
(1) Prière pour l'Assomption 2012 – Eglise catholique en France -
(2) Jacques Arènes, La problématique du genre, Documents Épiscopat, n° 12/2006.
(3) La Croix, 16 février 2012 : A Rome, la pénitence de l’Église pour les abus sexuels .

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