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De la complexité

Lettre d'un franciscain à son ami taoiste

Embrasser la complexité de la vie… Ambition hardie, extravagante et inévitablement illusoire ?

 

Le nominaliste la réduit en éléments petits, discernables, étudiables, recherchant dans le tout petit quelques vérités universelles.

 

Cette vision étriquée me fait ressentir qu’il y a le même type de relation entre un tas de pierre et une cathédrale, qu’entre un steak haché et un bœuf ou qu’entre un nominaliste (moi) et mon ami Hoël …

 

Je note toutefois, même si je n’en mange pas souvent, que le steak, bleui à point, rehaussé du quelques grains d’un sel rare, d’un poivre fin, de quelques gouttes d’un vieux madère et de copeaux de truffe fraîche, rivalise à mes yeux, aux palais épiscopaux les plus curieux - la décence puritaine réfrénant la comparaison avec une cathédrale -.

Ma recette, minimaliste, est certainement encore trop complexe pour être reçue dans les tablettes nominalistes. Mais j’en retiens quand même, un certain esthétisme, une certaine beauté, donc quelque chose qui relie, parce qu’on peut se surprendre à aimer la partager.
 

Ne dit-on pas que la beauté, que l’art est l’une des voies qui nous permet de toucher à ce qui transcende ?

La beauté de ce qui est simple nous touche à un tel point, que nous essayons d’en faire un principe, une économie.

Trouver le geste qui s’efface, face aux assauts du monde,

Trouver la dépense minimale parmi les débauches d’énergies,

Trouver la posture la plus humble dans le chaos de nos vies.
 

Péché de gourmandise : le « Tournedos Rossini » ne peut être qu’un emblème hérétique du projet de vie franciscain. Rien de simple là dedans.

Où mettre le curseur du « raisonnablement » simple ? Dans le morceau, dans la bouchée ? Dans le fumet ? Ou dans mon grain de sel…

 

Remarque au passage l’espèce d’oxymore que représente l’association de la raison et du simple, dans l’expression « raisonnablement simple ». Le nominaliste puriste la réduirait en : la raison d’un coté et le simple de l’autre. Voila deux notions bien trop différentes pour pouvoir être étudiées ensemble.
Mais c’est peut-être tout autre chose : peut-il y avoir de la raison dans la simplicité ?

 

Ce second raisonnement est plus simple, il me plaît bien.

Ma raison aura donc raison de la simplicité « raisonnablement simple ». La raison laisse place à l’instinct, étalon de la bonne mesure (et je t’assure que même si ce que j’écris est pour le moins « surprenant » je suis en pleine possession de mes moyens)

 

Et à ce stade, tu dois de demander : mais pourquoi est-ce qu’il m’écrit toute ces choses si tordues.

 

Eh bien, c’est parce qu’il n’y a rien de simple, et je ne serai pas complètement étonné de découvrir un jour que la raison y est pour quelque chose.

 

Mon directeur de conscience s'agace lorsque je lui parle de nominalisme. Notre frère Guillaume, son fondateur, est un emmerdeur, un enquiquineur de première ! Il cherche des poux partout, et à vouloir absolument avoir raison, il a failli déstabiliser l'ordre : l'égoïsme d'un seul contre l'unité de l'ordre, voilà qui a bien failli lui coûter l'excommunication, et même la délivrance de son âme par un saint-inquisiteur.

J'avoue avoir un faible pour ce genre d'emmerdeur.

J’avoue avoir un faible pour la métaphore : l'égoïsme d'un seul contre l'unité de l'ordre !

 

Finalement, ce que l'histoire retient, c'est que le nominalisme nous a mené à l’égoïsme : disséquer, couper, séparer en particules indivisibles, ayant chacune une existence propre et autonome, en dehors de tout contexte. N'est ce pas une vision de l'individu égoïste par nature, puisse qu'il n'a pas besoin de ces liens, puisqu'il peut exister en dehors de son contexte. Une espèce d'affranchi à la réalité du vivant. Cet individu n'est qu'une pierre, qu’un caillou gelé dans l’espace intersidéral. Il n'a pas grand chose à voir avec une cathédrale.

Par chance, cet individu n'est qu'une conception de l'esprit, un dogme parmi tant d'autres.
 

Et pourtant, je me reconnais dans cet individu,

Au travers de mes contradictions - Je n'en suis pas à mon coup d'essai dans ce domaine...-

Mais également pour une autre raison : pour ma place privilégiée dans le Tout.
 

Car, si chaque partie du Tout n'est pas indispensable au Tout, elle a quand-même une fonction. C'est à dire une forme, un usage, un mode d'emploi. Chaque partie est importante, simplement parce qu'elle représente un investissement énergétique, qui lutte contre l'entropie, contre la dissolution finale dans le froid absolu. Aussi ténu soit-il, cet investissement est une merveilleuse réponse à la dissolution de l'énergie dans l'univers : c'est ce qui le rend fondamental, et nécessaire.

Fondamental dans sa fonction, par ce qu' « il est » -un investissement énergétique-

Fondamental dans son usage, pour ce qu' « il sert » -la néguentropie-

 

Je suis un investissement du Tout, c'est ce qui m’unit fondamentalement à lui.
Je suis la solution qu'il a créée pour maintenir 90 kilos d’hydrates de carbone dans un état métastable durant quelques décennies.

Certes, à l'échelle de l'univers, de sa taille, de sa durée, c'est infime, … et tu connais la fable du colibri.

 

Cette démonstration est un peu absurde, dans le sens qu'elle ne prend en compte qu’une potentialité simpliste, voire minimaliste de la Vie.
Mais elle démontre par l'absurde qu'il existe au moins une raison matérielle qui justifie un caractère précieux de l'individu comme élément du Tout. Il est bien plus qu’un simple motif de base -qu’un pattern- : il est celui qu’Il a choisi, qu’Il a engendré.
Cette vision ne donne pas beaucoup de différence fonctionnelle entre un Hervé, un pou, une bactérie, ou même avec un atome de phosphore. Il y a une dimension d’universalité dans cette fonctionnalité de l’engendrement.
Je ne suis qu’un outil, je ne diffère de la grande fraternité cosmique que par mon mode d’action dans l’espace et dans le temps.

Mon mode d’action est singulier, parce que justement je suis unique.
Mon action dans le Tout y est singulière : elle Lui permet d’exprimer une potentialité unique, originale qui ne s’est exprimé nulle part ailleurs d’une façon rigoureusement identique.

 

Il me sera d’ailleurs passionnant d’explorer avec ce regard la fonction de l’ « individu parasite » : le pou sur la tête d’Hervé, se nourrissant de ses excès, en générant quelques mesures de néguentropie supplémentaire dans le Tout.
Sauf peut-être lorsque sa vitalité (à Hervé) l’abandonnera. Le profit qu’il (le pou) en tirera grandira jusqu’à se rejoindre ensemble dans le même sacrifice.

A l’échelle du Tout, « Hervé avec des poux » représente probablement une meilleure résolution de l’équation néguentropique que « Hervé sans ses poux »

 

Si l’ordre du Tout est de faire émerger toutes les potentialités du Tout, l’égoïsme d’un seul apporte une forme d’unité dans l’ordre, dans la recherche éperdue du Tout à l’amélioration de son interaction avec l’entropie.

Pour l'instant, le Tout n'a rien trouvé de mieux... 

 

Jusqu’où puis-je accepter de me laisser parasiter ?

Jusqu’où puis-je offrir, -donner- une partie de mon individualité ou de mon intégrité ?

Ces deux questions répondent à la même fonction : augmenter la néguentropie du Tout.

Quel sacrifice pour quel Tout ? Je ne veux pas encore répondre à cette question, car j’ai la conviction que ce sacrifice sera total. Il est total.

Finalement, c’est sur le chemin qui sépare la naissance de la potentialité d’un individu à sa destruction dans son sacrifice total que peut se trouver notre réflexion sur un art de vivre qui optimise la néguentropie du Tout.

 

L’incarnation d’un individu est une expérience unique qui engendre une potentialité constamment renouvelée du Tout. La question que je me pose désormais, est de reconnaître, dans l’immense aléa des expériences de l’individu, quelles sont celles qui ont une portée néguentropique.

 

Les signaux qu’il nous faudra trouver sont ceux qui identifient les précurseurs, les dynamismes, les accélérateurs de la néguentropie.

Ils sont légions. Ils apparaissent notamment dans tous les patterns que nous nous plaisons à contempler.

 

Ils ne peuvent se concevoir qu’au travers d’une interaction, entre un individu avec et dans un contexte.

Le nominaliste puriste trouve une limite dans le mouvement de l’univers : dans la dynamique d’engendrement. L’outil « individu » agit sur l’espace. Il le modifie. Il engendre une potentialité parce qu’il bouge. Le simple fait de bouger dans un espace, crée une relation à l’espace. L’individu n’est plus seul, il est déjà avec un espace, qui interfère. De fait, il n’est déjà plus tout à fait le même.

On peut quand même imaginer des chemins pris seuls, sans interactions avec un quelconque contexte, c'est-à-dire, des chemins sans chemins, complètement repliés sur l’individu. Une espèce de chemin introspectif, qui aboutirait par exemple, à une métamorphose.

 

Mais à partir du moment où le chemin a une matérialité, même très tenue, c'est-à-dire que le chemin devient objet, commence alors la relation. Le chemin est la première rencontre. Au fur à mesure que les relations s’étoffent, les chemins possibles se multiplient. Arithmétiquement, cette fonction de progression du nombre de chemin en fonction du nombre d’individus rencontrés est absolument prodigieuse, vertigineuse. Je pense que ce vertige contribue à me contraindre dans une représentation nominaliste de l’univers.

La vision globale me fascine, car elle me touche par sa beauté, comme lorsque je contemple une cathédrale, un animal, un bel esprit.

Il y a quelque chose d’inatteignable, qui revêt pour moi un caractère presque sacré.

 

Par contre si je ne puis l’embrasser, j’arrive à y déceler certains de ses motifs.

C’est ma façon à moi d’appréhender la complexité, de m’émerveiller de tant de beauté.

J’aime bien cette idée, d’explorer la beauté en se dotant de lunettes spécifiques. En réduisant les critères de notre perception, en ce concentrant sur un aspect particulier, apparaissent des motifs originaux.

Assez étrangement, la révélation de ces motifs sensibles apparait en rendant flou, en effaçant, les autres critères.

C’est, par exemple, ce que l’on ressent en regardant une photo en noir et blanc, par rapport à une photo couleur. Quoique moins précis, le noir et blanc, révèle une émotion, une force particulière, un mouvement plus net.

Le moins précis deviens plus précis

En poussant ce point de vue à l’extrême, un ne regardant du Tout qu’un critère à la fois, on obtient une grande précision du motif sous-jacent. Qu’il s’agisse, d’une émotion, d’une force, d’un mouvement.

C’est ce qu’apporte, par exemple, le raisonnement causal : la résolution du motif sous jacent. Mais cette résolution a un corolaire inévitable : c’est qu’elle est la moins précise des descriptions possibles du Tout.

 

Il y a une espèce d’incompatibilité entre la précision des motifs et la représentation du Tout.

Plus l’image est précise, plus ce qu’elle représente du Tout est flou

Le précis ne peut-être que flou. 

Le flou ne peut être que précis.

Heureusement pour nous,
La Vie est belle


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4 réactions à cet article    


  • Sozenz 25 septembre 2015 23:00

    tout simplement ENORME ! smiley


    • ddacoudre ddacoudre 26 septembre 2015 01:12

      bonjour hervé

      j’ai bien aimé. la mécanique quantique devrais te convenir, effectivement j’ai nommé cet être unique qui change de valeur quand on le mesure le Toutun, au point de s’en illusionner qu’il peut exister seul.l’ordre de l’univers nous parait être le chaos qu’augmente chacune de nos actions, et incapable de lire l’entropie qui en découle puisque nous ne pouvons pas lire le temps zéro qui est inatteignable nous devons nous contenter de songer que tout ce que nous pensons est en potentialité d’être, mais pas forcément comment nous le définissons avec nos mots qui sont limitatifs
      ddacoudre.over-blog.com .
      cordialement..


      • Hervé Hum Hervé Hum 26 septembre 2015 16:13

        Texte singulier et qui m’a obligé à le mettre en perspective pour pouvoir l’appréhender autrement qu’avec mes « lunettes » habituelles. Eviter le jugement rapide, pour tenir compte de l’état de conscience, ou plutôt,, de la différence de dimension de conscience de l’auteur par rapport à la mienne.

        Cette différence qui nous fait nommer les choses et les êtres de manière différente !

        L’auteur parle expressément d’un principe sans jamais le nommer.Enfin, non, il le nomme sans savoir qu’il le nomme parce qu’il le nomme mal.

        Cher Hervé, vous pourriez bien croire que non, que vous la nommez en titre, « de la complexité », mais je pense à quelque chose d’autre.

        Il est toutefois vrai que ce quelque chose d’autre ne saurait exister sans la complexité puisque c’est là tout son art. C’est surtout là tout son mystère alors que du tout à l’individu, de l’entropie à la néguentropie, du visible et de l’invisible, de la réalité à l’imaginaire, il n’est question que d’elle.

        le vertige de sa réponse fait que peu sont ceux qui peuvent la regarder en face, car c’est comme regarder le soleil en face, il vaut mieux l’avoir toujours derrière soi ou à coté, mais jamais en face.

        Ce qui explique que la majorité tourne ainsi autour du pot au rose rempli d’épines.

        Votre texte est une belle architecture, très riche, aussi, je ne m’amuserai pas à le commenter dans les détails, trop d’espace-temps !

        Quoique, juste la fin alors.

        Il y a une espèce d’incompatibilité entre la précision des motifs et la représentation du Tout.

        Plus l’image est précise, plus ce qu’elle représente du Tout est flou

        Le précis ne peut-être que flou. 

        Le flou ne peut être que précis.

        Hum, ceci est ce qu’on appelle un oxymore  ! Ce que vous écrivez avant pour affirmer ceci n’est pas recevable.

        Il n’(y a rien « d’étrange » au fait que « la révélation de ces motifs sensibles apparait en rendant flou, en effaçant, les autres critères »

        C’est un phénomène bien connu par les photographes. Si toute l’image est située sur le même plan, toute l’image sera nette ou précise, mais s’il y a deux plans différents, alors, c’est que tu as choisi de préciser un détail de l’image pour délaisser ce qui est situé sur un autre plan.

        Autrement dit, à l’infini, l’image est parfaitement nette et précise, elle ne devient flou que lorsque tu n’est plus dans l’infini, mais parce que tu à choisi de ne voir qu’un détail et d’oublier le reste... Qui devient flou !

        Il faut rendre hommage à la nature qui applique le même principe quel que soit le domaine, même pour la pensée humaine.

        Ce changement de focale est d’ailleurs très pratique à l’usage, car si elle permet d’étudier les parties les plus infimes afin d’en tirer parti alieurs, elle permet aussi de les occulter à dessein en les rendant ou plutôt en les remisant dans le flou.

        Toutefois, flou ou pas flou, l’image cesse t’-elle d’être constituée de tout ce qui la remplie ? Le flou cesse t-il d’être présent dans la réalité ? Non, bien qu’il est vrai que tant que ce flou ne précise pas sa propre réalité, on peut l’imaginer tout différent qu’il est. Mais de laisser le tsunami qui s’avance dans le flou de l’image, ne l’empêchera pas d’arriver et de tout emporter.

        La phrase devient alors :

        le précis ne peut que devenir fou et le flou ne peut que se préciser

         oh, mais je peux tout aussi bien écrire :

        que le précis s’extrait du flou et le flou s’éloigne du précis !
         

        Mais au fait, avez vous deviné de quoi je parle sans la nommer ? Elle a réponse à tout, jusque dans ses moindres détails.

         

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Hervé COVES


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