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En quête d’un nouvel évangile pour le 21ème siècle

Préludique mécontemporain

Vu du ciel mais pas comme Arthus-Bertrand, disons plutôt à la manière d’un ange ou d’un extra-terrestre, on se dit que ce monde des humains, ça fait désordre. Les gens courent dans tous les sens. Certains sont armés et font exploser des casernes ou bien s’en prennent à des fidèles venus prier dans un lieu de culte. D’autres se battent dans des centres commerciaux pour acheter une paire de pompes d’une grande marque censée être une réplique de celles portées naguères par le mythique basketteur Jordan. 180 dollars la paire de baskets. Même à ce prix, les classes populaires sont prêtes à se saigner, quitte aussi à laisser les mômes de quatre ans dans la voiture afin de courir au plus près du stock restant disponible. Dans une salle de spectacle, des corps s’agitent en écoutant du Guetta le scientologue du beat et quelques savants observant la scène depuis le ciel se demandent si une espèce d’homme au cerveau atrophié n’est pas apparue sur terre au début du 21ème siècle. Beaucoup sont intoxiqués par le culte des objets et des célébrités alors que l’argent est en crise et que l’Europe ne sait pas où elle va malgré la vingtaine de sommets organisés. Ils ont du temps à perdre, nos dirigeants européens. Espérons qu’à ces occasions, ils auront bien bouffé. Pendant ce temps, les gens se massacrent en Syrie, en Libye, en Egypte, et les Occidentaux vomissent les cadeaux reçus sitôt revendus. Quand la goinfrerie commande l’individu, on constate un mouvement brownien désordonné dans les centres commerciaux. Le ventre consumériste se substitue au cerveau. Ces gens paraissent désorientés, égarés, tout comme le sont leurs gouvernants, certains envisageant de liquider l’euro qui pourtant à limité la casse après la crise financière de 2008. Des tas de gens n’ont pas de logement alors que des tas d’appartements sont vides parce qu’ils viennent d’être construits avec la loi Scellier dans des lieux où peu de gens veulent habiter en étant locataires. Les élus dépensent des fortunes pour construire des stades et des autoroutes qui n’ont pas vraiment d’utilité. Et les indignés s’agitent sans savoir où ils veulent aller. Un monde paumé, oui, c’est cela !

Un monde qui vient de vivre l’année la plus chaude ! C’est ce qu’annoncent les médias. Chaude ? Allusion à DSK le chaud lapin, aux indignés qui s’agitent, aux arabes qui se révoltent, aux réacteurs nucléaires de Fukushima en fusion. C’est certain, la planète se réchauffe et le monde est en état de confusion. Et ça finira bien par fondre, ou bien par péter. Ou rien de tout ça. Dans un monde égaré, l’essentiel est de retrouver la vision dit le prophète. Parfois, un inconnu sonne à votre interphone et vous propose de discuter avec vous des événements à venir dans le monde, du désordre actuel et d’un livre qui avait tout annoncé, puis vous propose une brochure pour vous guider. Vous voyez, il y a en ce monde des gens charitables prêts à vous aider à voir plus clair. Prenez garde quand même, ces gens là sont certainement plus égarés que vous l’êtes. Ils ne nomment les témoins de Jéhovah. Parfois, ils tiennent un stand dans la rue, avec dans un présentoir des brochures et cette affiche où sont inscrits ces mots, réveillez-vous ! Dans la rue, vous pouvez aussi croiser des jeunes, impeccablement peignés, vêtus d’un costume noir et déambulant deux par deux. Ces jeunes sont des types bien comme il faut et si vous les croisez, vous pouvez toujours entamer une conversation. Le prophète a dit : celui qui marche aux côtés d’un mormon ira toujours plus loin qu’un type qui s’endort prêt d’un témoin de Jéhovah. Vous avez aussi d’autres solutions pour retrouver le chemin du monde. Lire Attali, écouter Minc ou à défaut, consulter les prédictions d’Elisabeth Teissier. Après, il reste les classiques lieux de cultes. Entre la teuf des JMJ et la traditionnelle messe de minuit, les homélies du dimanche rassemblent quelques âmes pieuses en quête de sens. D’autres se tournent vers la Mecque le vendredi ou pratiquent le shabbat le samedi. Les séminaires bouddhistes sont assez courus. Les athées cherchent la sagesse hédoniste en lisant Onfray. Mais quand on est égaré, rien de tel que de s’oublier et pour cela, une soirée au stade à gueuler par milliers pour que son équipe gagne. Et quelques canettes pour s’achever. Un homme déterminé doit savoir s’achever a dit le prophète.

L’homme hyper moderne est égaré mais il s’y retrouve, surtout s’il a un compte en banque bien fourni. Ce qui ne l’empêche pas de se chercher. La matière et la compagnie des notables ne suffisent pas à nourrir son homme. Il manque l’essentiel, la voie, la lumière. Quelques éléments pour comprendre le monde, se connaître un peu et apprendre à voir autour ce qui s’y trouve. Il semblerait acquis que les humains disposent d’écrits, d’enseignements, de méthodes pour orienter leur chemin. Que faut-il écrire et dire de plus ? A quoi bon écrire un évangile supplémentaire sachant que les individus se détournent des admirables textes permettant de leur ouvrir des perspectives. Quoique, ces textes sont parfois abscons et semblent bien étranges pour qui n’accède pas à un minimum d’expérience spirituelle. Qu’ils lisent Onfray s’ils croient à l’hédonisme et Lenoir s’ils veulent acquérir un peu de culture religieuse et ne pas mourir idiot. L’évangile de Thomas est un livre subtil qui dit beaucoup de choses avec des petits textes, comme du reste le Tao te king. Pour comprendre les hommes, un peu de Montaigne ou de Confucius. L’Ancien et le Nouveau Testament sont assez denses, bien fournis en détails sur l’expérience spirituelle divine et le sens de l’existence mais il faut les lire attentivement et savoir lire derrière les mots. Allez, un peu d’Augustin et si ce livre paraît décalé, quelques pensées de Pascal complétées par des textes de Nietzsche pour saisir la finitude et les tourments humains.

Interlude sotériologique sur le Dernier Testament

Finalement, on ne sait pas si après l’Ancien et le Nouveau Testament il y a encore un espace sotériologique pour délivrer un Dernier Testament, un dernier évangile. La plupart des philosophes l’ignorent mais l’histoire occidentale a vu se déployer des tentatives sublimes menées par quelques rares penseurs ayant caressé le dessein de formuler ce dernier évangile pour dépasser ou accomplir la modernité. Trois figures, Hegel, Nietzsche et Heidegger. Ces philosophes ont légué un Testament qui, du point de vue de l’adéquation avec l’universel théologal, peuvent être appréciés de la manière suivante. Hegel a livré un faux testament, Nietzsche un testament inachevé et Heidegger, un flou testament. Oui mais quel est cet universel théologal ? Eh bien je ne sais pas exactement mais il me semble que c’est le point accompli de la philosophie occidentale qui aura su se raccorder aux anciennes sagesses. Pour viser l’universel, il faut se situer au-delà des doctrines finies. Ce n’est pas parce que les philosophes professionnels ont décrété que l’ère de l’universel et révolue qu’il n’y a pas de place pour une pensée doctrinale de grande envergure, comme au temps des Spinoza, Kant et Hegel.

Dans La nouvelle science du politique, Voegelin insiste sur les trois vérités apparues sur une durée encadrant la période axiale. Les premiers empires, Inde védique, Sumer, Assyrie, ont vu émerger les vérités cosmologiques (j’y ajoute l’entrelacs avec les mythologies), autrement dit des pensées ayant comme objet l’univers physique au sens de phusis, nature. Depuis la Chine, jusqu’aux empires du Moyen-Orient, la nature a fait l’objet d’une attentions spéciale alors qu’en Grèce, les philosophes présocratiques méritent d’être situés parmi les auteurs de vérités cosmologiques. Ensuite, la Grèce et Rome ont vu apparaître les vérités anthropologiques, notamment avec Aristote puis les stoïciens. Le cas de Platon étant un peu à part, étant donné ses références constantes au divin et au cosmos, mais ne nous y trompons pas, Platon a œuvré au service des vérités anthropologiques, avec des descriptions de l’homme rarement égalées et d’une subtilité qui nous étonne encore. Enfin, arrivent avec la chrétienté les vérités sotériologiques qui intéressent tout particulièrement Voegelin car elle concerne le salut et plus généralement, la pensée de ce qui peut arriver, advenir. Thème repris par la phénoménologie contemporaine avec la question de l’avènement qui n’est pas abordée sous l’angle le plus universel, celui de l’ontologie des temps à venir ou si on veut, de l’eschatologie.

La modernité a constitué une seconde vague après la synthèse admirable du Moyen-Age européen alliant les vérités théologales, anthropologiques et cosmologiques héritées de l’Antiquité. Une synthèse trop parfaite et donc sclérosante. La nouvelle vérité cosmologique est arrivée avec Nicolas de Cues, Copernic et Kepler, Newton parachevant cet édifice. S’en suivirent de nouvelles vérités anthropologiques révélées non plus dans les empires antiques mais dans les Etats modernes. Montaigne, Hobbes, Machiavel, Pascal, Rousseau. Les vérités faussement sotériologiques des testaments philosophiques sont arrivées dans la foulée. Hegel, Nietzsche, Heidegger. Mais ces testaments sont inachevés alors que des vérités cosmologiques nouvelles sont arrivées avec la physique quantique et la cosmologie relativiste, puis des vérités naturelles avec Darwin et Freud pour compléter la sphère anthropologique. Il ne reste plus qu’une case à remplir, celle des vérités authentiquement sotériologiques. Autrement dit le Dernier Testament. Celui qui arrive au 21ème siècle.

En vérité, il ne faut pas trop s’attarder aux origines et s’obséder de la création. Les physiciens réfléchissent au big bang en pure perte, les créationnistes sont à côté du réel et les darwinistes n’ont qu’une partie de la solution. A l’origine, il y a des ruptures, des mystères incompréhensibles et si Dieu et l’Universel ont quelque connivence avec l’humain, c’est alors à la fin des temps que se dévoile la vérité suprême. On l’aura compris, ce texte est une petite parabole qui tente de replacer la quête théologale et philosophique dans un contexte des temps inachevés mais riches en promesses. Les évangiles du 21ème siècle et les nouvelles ontologies se précisent. Le salut en découlera probablement et si le citoyen devait attendre quelque chose de la pensée, ce ne peut être qu’une vérité sotériologique et gnoséologique d’un genre nouveau. La modernité est achevée. L’irrésolu se présente. Mais les maîtres du monde et du marché ont réussi à avoir l’ascendant sur les consciences. Quand l’énergie divine sera accueillie par les hommes, les maîtres tomberont.

par Bernard Dugué (son site) mercredi 28 décembre 2011 - 23 réactions
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Les réactions les plus appréciées

  • Par Gabriel (xxx.xxx.xxx.98) 28 décembre 2011 09:14
    Gabriel

    Bonjour Bernard,

    Peut-être que cet évangile n’est pas si loin que ça. Peut-être se trouve t-il à l’intérieur de chaque être. Peut-être que l’homme aveuglé par les illusions éphémères du consumérisme n’est plus capable de lire en lui-même. Pacifier ses émotions, cesser de parler pour écouter l’autre, ressentir plutôt que vouloir, fuir le bruit et l’agression médiatique qui sont des vexations pour l’esprit et tendre son oreille pour écouter la petite musique de la vie. A celui qui sait entendre, le fracas de l’arbre qu’on abat ne peut couvrir la symphonie de la forêt qui pousse. Peut être que tout ce qui est dans les livres, tout ce qui a été écrit, est au fond de chacun de nous et qu’il ne nous reste plus qu’à le comprendre et le mettre en pratique. Nul besoin de gourou, un ami suffit. Peut-être que le chemin de la connaissance n’est pas si long que cela, vingt à trente centimètres tout au plus, la distance entre la tête et le cœur. Merci pour ce texte en bonne fin d’année à tous les agoravoxiens !

  • Par ЕкатеринаSelenaOndirignee (xxx.xxx.xxx.199) 28 décembre 2011 14:50
    ЕкатеринаSelenaOndirignee

    La paupérisation de la pensée humaine, vous mettez l’accent sur la pensée de masse la psychosociologie, est un sujet qui vous hante, on dirait.

    Et si l’humain n’avait été qu’une étape dans une histoire, une construction dont nous ne percevons rien de l’intégralité ?
    Si nous étions (et ce depuis le début) destiné à devenir autre chose de bien différent de ce que nous sommes actuellement ?

    Peut être que le « programme » de la nature suit son cours, même si l’étape actuelle de flottement semble s’éterniser, ou peut être que l’humain s’attarde pour avancer.


    Aux pieds des Cévennes, il y a un petit endroit, où la rivière ayant passé plusieurs kilomètres sous la roche, sort et jaillit en une immense cascade bouillonnante (la résurgence). Il se trouve comme en beaucoup d’autres endroits, des amas de mousse verte.
    Une fois où j’y étais avec un ami, je lui dis :
    Imaginez, dans cette mousse, il y a des petites "bestioles" qui vivent
    qu’est-ce qu’elles peuvent bien percevoir de nous ?
    En considérant qu’elles aient notre système de réflexion, que doivent-elle se dire ?
    Certaines nous ignorent totalement (la plupart)
    D’autres perçoivent une partie de notre corps (les orteils sont le plus probable, qui leur apparaissent comme des « boules roses »)
    D’autres encore, en fonction des points géographiques de leur "mousse" ont pu voir un de nos yeux


    Peut être que celles qui prétendent nous voir entièrement sont discréditées, enfermées dans des hôpitaux psychiatriques, brûlées sur un bûcher, ou considérés comme des « voyants »...

    Il y en a qui théorisent en regroupant les différentes parties du corps humain aperçues (différents témoignages d’aventuriers ayant gravi le rocher à côté de la "mousse" pour savoir ce qui se trouvait au-dessus des « boules roses », de ceux qui auraient vu un oeil lors d’une expédition...) et tentent de déduire notre apparence en fonction de LEUR organisation vitale.


    La tendance générale serait que des « boules roses » ne peuvent se promener dans la mousse...c’est en partie vrai, mais clos le débat pour le plus grand nombre qui se retrouve acculé à la division entre : les partisans des croyants aux « boules roses » et les non croyants ou non partisans.

    Comment une petite bestiole de la taille d’une tête d’épingle et dont les fonctions et nécessités vitales diffèrent complètement, pourraient-elles parvenir à savoir ce que nous sommes, sachant que la grande majorité, ne voient rien de nous, ne croient même pas que nous puissions exister (et s’en désintéressent d’ailleurs) ?
    Autre constat et le plus important : ce n’est pas parce que quelque chose est invisible, qu’elle n’existe pas, il se peut qu’elle soit à une dimension imperceptible par nos sens.


    Voilà où nous en sommes : certains curieux aimeraient bien voir derrière le miroir, mais la tâche est ardue :
    - soit multiplier les expéditions et regrouper le plus grand nombre de témoignages pour parvenir à une synthèse
    - soit prendre du recul et utiliser des objets grossissants (puisque assez loin pour voir la totalité de la cible, mais trop loin pour la perception visuelle).

    Malheureusement, la grande majorité, ne s’intéresse pas à cette face du miroir, ne cherche pas à connaître ce qu’ils ne perçoivent pas directement et la tendance s’aggrave.....peut être une étape : la chute dans la matière, le superficiel, l’éphémère, l’inconsistant avant autre chose.
    Dans la « prophétie des Andes », l’auteur avance le fait que les Mayas n’auraient pas disparus, mais auraient réussi à se désincarner....encore les mayas !

    Et après tout, en vertu de quoi pourrait-on dire que c’est du délire ? Si ce n’est en vertu de normes établies afin de vivre tranquillement, sans trop se poser de questions existentielles....mais ces normes sont devenues obsolètes puisqu’elles mènent l’humanité dans le mur....il est temps d’en changer.


    Quelques histoires pour enfant sont riches d’enseignement, ils apprennent en grandissant à se poser de moins en moins de question : grandir, actuellement, signifie ne plus vouloir savoir, et par là, mourir déjà. Gulliver souligne cette différence de dimension entre les groupes vivants, les entités, les êtres et l’incompréhension entre ces diverses catégories : les lilliputiens ne peuvent imaginer un homme de notre taille et encore moins un géant (que Gulliver dont la dimension se situe entre les deux, rencontrera pourtant), les « scientifiques » ou sages sur le rocher volant qui passent leur vie à tout scruter et théoriser, ne voient en réalité, rien et sont souvent à côté de la plaque, parce que eux non plus ne parviennent pas à percevoir le problème de dimension et de concept de réalité (relative) qui s’y rattache...


    Votre texte est intéressant, et enrichissant pour moi (petit condensé des principaux philosophes), mais peut se montrer inaccessible ou indigeste pour malheureusement trop de lecteurs, démocratiser en illustrant le propos serait une première étape dans la communication en direction du plus grand nombre.

    Ou peut être que je me trompe et que certaines choses ne doivent pas être touchées, c’est au lecteur de se hisser vers le texte et pas le contraire....oui, finalement vous avez peut être raison.

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