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L’Apocalypse selon Arte (suite)

Certains commentateurs ayant regretté que mon article du 9 décembre ait été trop succinct, voici quelques précisions qui leur permettront de juger de mon point de vue en meilleure connaissance de cause.  Bien que je reconnaisse l’important travail de MM Mordillat et Prieur, il n’en reste pas moins que ma démarche est difficilement conciliable avec la leur.

Question d’anthropologie.

L’anthropologie - de anthropos, l’homme, et de logos, étude - est une discipline dont on a beaucoup parlé ces derniers temps à l’occasion du centenaire de M. Levi-Strauss. Auteur de "La pensée sauvage" et ardent défenseur des dernières cultures dites primitives qui sont restées en harmonie avec la nature, Levi-Strauss constate avec amertume sa destruction par les modernes que nous sommes.

Que les mythes fondateurs aient un fondement scientifique discutable, aucune personne de bon sens ne le nie, mais aucune personne, non plus, ne peut nier le rôle de la religion dans notre évolution européenne jusqu’à l’aube des temps modernes. En cela, nos sociétés paroissiales paysannes de l’Ancien régime vivant presque en autarcie autour de leur église se révèlent, au fil des archives que nos chercheurs décryptent, des exemples d’équilibre et d’harmonie aussi estimables que d’autres.

Mais aujourd’hui qu’un consensus s’impose à l’esprit des croyants comme des non-croyants, à savoir que ce sont les hommes qui donnent un sens à l’histoire, et non un Dieu, c’est sans passion partisane et sans esprit de dénigrement qu’il nous appartient de réfléchir sur les temps historiques passés où l’on pensait autrement.

Le judaïsme à l’époque de l’Apocalypse.

La mission qu’Abraham avait reçue - ou qu’il s’était donnée - consistait à porter aux différentes populations du pays de Canaan la "bénédiction de Dieu" (Gn 12, 1-3), c’est-à-dire à les faire paître en paix comme Joseph voulait le faire (Gn 37, 2), et même s’il fallait guerroyer pour cela jusqu’à engager une troupe de 318 hommes (Gn 14, 14). Héritier de la pensée d’Abraham, se trouvant tout naturellement investi de cette mission - ou croyant l’être -, le peuple hébreu a fondé son patriotisme sur cette alliance avec Yahvé qui faisait de lui un peuple élu chargé de porter la bonne parole au monde.

L’irruption en Palestine d’un empire romain concurrent a posé un sérieux problème. Et si les Juifs de Jérusalem - Pharisiens et Sadducéens - ont plutôt cherché à s’accommoder de la situation, il ne pouvait en être de même du courant juif qui se réclamait du judaïsme pur et dur revenu de l’exil de Babylone. Ces juifs purs et durs, il faut les chercher en Galilée et dans l’arrière-pays de Damas, parmi ces Galiléens particulièrement remuants dont parle Flavius Josèphe et sur lesquels les communautés esséniennes exerçaient une forte influence.

Ma thèse est la suivante. L’Apocalypse dite de saint Jean n’est pas un texte chrétien au sens où nous l’entendons mais un texte juif pur et dur. La meilleure preuve en est cette épître de Jacques qui ne peut se comprendre que si on la fait remonter avant les évangiles, avant le texte de l’Apocalypse, avant la chute de Jérusalem et du temple.

Le Jésus, Christ, du juif Jacques - rien à voir avec les Jacques de l’évangile - est le Seigneur des armées (Ja 5, 4) qui est dans le ciel et qui doit en descendre, celui dont parle Flavius Josèphe : « De tous les pays, de toutes les nations, ils sont venus chercher le Yahvé des armées sur la place de Jérusalem ». Rien à voir avec Jésus de Nazareth. Et en effet, l’auteur de l’Apocalypse ne dit pas à son Jésus "Reviens !" mais "Viens !".



Une christianisation à en perdre son latin.

De cela, il s’ensuit qu’avant l’édit de Théodose qui imposa en 380 le christianisme de Pierre, on est en droit de se demander de quel Jésus, Christ, il s’agit dans les écrits de tel père de l’Eglise ou de tel autre ; d’un Jésus à venir ou d’un Jésus déjà venu ? d’un Jésus qui agit dans les consciences ou du ressuscité ? Il en est de même pour les martyrs ; martyrs juifs ou martyrs disciples du crucifié ?

Quant à l’expansion proprement dite du christianisme, je ne crois guère à la thèse moyen-âgeuse d’un monde païen converti par des apôtres voyageurs. Je crois plutôt, comme le dit Flavius Josèphe, qu’il n’existait pas de cité au monde qui n’ait pas quelques éléments de la race juive. Je pense que cette diaspora était installée dans la plupart des capitales antiques, exerçant sur celles-ci une influence religieuse qui a fait évoluer leurs croyances. Et j’ajoute que c’est aussi et surtout à cette diaspora juive qu’était destiné le texte de l’Apocalypse. Ainsi pourrait s’expliquer le soulèvement de toute une partie de l’empire, notamment de la Gaule, contre Rome et Néron. Selon moi, le judaïsme de la diaspora était devenu, dans son évolution, un judaïsme messianique espérant ou croyant en un Christ qui n’était pas forcément Jésus de Nazareth, ou pas encore.

Les intervenants de la série télévisée d’Arte n’ont pas manqué d’évoquer le "Contre Celse" d’Eusèbe de Césarée, mais ils ont omis de citer le passage le plus important : « Celsus, grammairien de la secte d’Epicure, ayant objecté aux chrétiens que les druides avaient laissé plusieurs choses par écrit touchant leur religion qui avait beaucoup de rapport et de conformité avec celle des juifs, Origène le réfutant en son premier livre, soutient qu’il n’y a point apparence et qu’il ne croit pas qu’il y ait eu aucun écrit de la façon des druides » Pourquoi croire Origène plutôt que Celsus ? Le premier n’était pas neutre alors que le second jugeait sur pièces. C’est le grammairien qui a dit la vérité. Entre le judaïsme de cette époque et le druidisme, il y avait un pont. J’en déduis que le druidisme ne peut se comprendre que dans son évolution judaïque.

La vision de Constantin.

L’hypothèse de Gand est sans fondement. En revanche, tous les témoignages convergent pour situer l’événement à Chalon-sur-Saône, ville éduenne par excellence, cité de vieille tradition druidique. Les discours du rhéteur éduen Eumène, que semblent ignorer les intervenants de la série, sont pourtant d’une clarté aveuglante : « Car je le crois, ô Constantin, tu as vu ton Apollon, avec la victoire qui l’accompagne, t’offrir des couronnes de lauriers... » et encore « ... en ce lieu, dis-je, où tu aurais dû détourner tes pas pour te recueillir dans le temple le plus beau de tout l’univers, vers ce Dieu même qui s’est montré à toi lorsque tu es arrivé ici... ». Ce temple ne peut être que celui qui figure sur la carte de Peutinger, à Cabillo. En pays éduen, la carte n’en indique pas d’autres de cette importance. Cet Apollon, ce dieu qui s’est fait voir, est une image de Christ, tel qu’il est représenté dans des décors sculptés de sarcophage. Je cite : « Pour les premiers chrétiens de Rome ou d´Orient, la crucifixion n’existe pas ; ils ne connaissent pas l’histoire de la Passion. Ils représentent le Christ sous l’aspect d’un berger, d’un bon pasteur. Au III ème siècle encore, ils le représentent sous forme d’un Christ-Orphée ou d’un Christ-Apollon sur le char solaire, comme dans la nécropole du Vatican. La croix n’est pas une croix-gibet mais le symbole de la vie, de l´âme, ou de la gloire divine, symbole hérité des Platoniciens. » (site internet Arronville).

Hypothèse logique, depuis Chalon Constantin se porte au-devant de l’usurpateur Maxence. Lactance écrit, deuxième vision : « Maxence avait l’avantage. Dans son sommeil, Constantin vit le signe du Christ : un X traversé de la lettre I infléchie sur son sommet. A son réveil, il fit marquer ce signe sur le bouclier de ses soldats et remporta la victoire. » Enfin, troisième version, l’évêque Eusèbe de Césarée écrit un peu plus tard que l’empereur aurait vu la croix du Christ avec ces mots : In Hoc Signo Vinces... Par ce signe, tu vaincras.

En Bourgogne du sud, l’église de Mont-Saint-Vincent, ancienne ville murée, a conservé dans son "ciel" le célèbre Chrisme tel qu’il a été décrit par Lactance (le I infléchi à son sommet est en fait un P, première lettre du mot Pax). A quelques kilomètres en contrebas, une fresque de l’église de Gourdon, vieux bourg gaulois, indique au-dessus de la tête d’un Christ, les initiales IHS (In Hoc Signo).

Enfin, pourquoi Eumène insiste-t-il tellement pour que l’empereur dépose son dû sur les autels des temples éduens ? La réponse est facile : Constantin a demandé à la cité éduenne de lui fournir des troupes et Eumène lui a demandé de payer le service.




par Emile Mourey (son site) lundi 15 décembre 2008 - 39 réactions
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  • Par Hieronymus (---.---.---.172) 15 décembre 2008 17:33
    Hieronymus

    Je vous cite :
    "L’Apocalypse dite de saint Jean n’est pas un texte chrétien au sens où nous l’entendons mais un texte juif pur et dur."
    je me demande si cette question de savoir, si l’Apocalypse est un texte chretien ou juif, est reellement une question pertinente ?
    definition du terme "chretien" au Ier siecle apres Jesus Christ ? la dessus on pourrait tergiverser a l’infini, deja qu’a notre epoque on est loin d’etre d’accord sur le sens a accorder a ce mot, alors au Ier siecle !
    entre l’apparition des premieres communautes se definissant comme chretiennes (la encore on pourrait discuter longtemps) a mon avis c’est plutot au II siecle que se serait produite cette scission au sein des nombreuses communautes juives entre celles reconnaissant les evangiles et la venue du Messie sous forme de Jesus Christ et celles la rejetant, et le IV siecle ou apres la "conversion" de Constantin prend forme l’eglise catholique calquee sur l’ordre romain, il y a un tel enchevetrement de doctrines, de courants surtout gnostiques, de sectes (sans connotation pejorative), de mouvements religieux divers dont nous n’avons plus aucune idee a notre epoque et se definissant comme chretien que ce terme est bien le dernier qui puisse faire l’objet d’un statut d’appellation controlee !

    enfin je voudrais revenir sur le sens de Manifeste politique que vous semblez vouloir attribuer a l’Apocalypse comme ayant inspire la revolte des Zelotes contre l’ordre romain..
    lettres aux 7 eglises d’Asie, bon je ne suis pas theologien (ce qui vaut peut etre mieux, me mettant ainsi a l’abri des dogmes de pensee) mais aller voir ds ces 7 lettres un Manifeste politique, il faut ne jamais les avoir lues pour meme en ne connaissant rien au symbolisme esoterique, aller penser qu’il puisse s’agir la d’un texte de revendication politique du style "freedomm for Judes" & "Romans go home"
    vous m’excuserez mais je trouve cela absurde..
    l’Apocalypse est un des exemples les plus accomplis d’un texte purement symbolique passe a la posterite et sur lequel les exegetes meme les plus erudits se perdent toujors en conjoncture, mon opinion est que ce texte s’adresse a des inities disposant deja d’un niveau de conscience spirituel extraordinaire, je ne vois pas d’autre explication ..

  • Par ZEN (---.---.---.42) 15 décembre 2008 13:10
    ZEN

    @ Emile, bonjour

    Il ne s’agit pas de Gand , mais de GRAND..

    Un site qu’il faut absolument visiter , près de Neufchateau
    J’y suis allé plusieurs fois. Impressionnant. Les fouilles sont loin d’être terminées.
    C’était l’équivalent de Lourdes pour beaucoup d’empereurs romains (Hadrien s’y est aussi rendu , je crois)
    Dans ce contexte, des phénomènes d’ordre "miraculeux" (apparition, etc..) se concoivent parfaitement.

    J’ai été assez convaincu par l’émission d’Arte , malgré sa superficialité
    Personnellement, je m’en tiens à l’étude de Guy Gauthier : Constantin, le triomphe de la Croix
    Mais je ne suis pas historien...

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