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Accueil du site > Actualités > Religions > L’église liquide

L’église liquide

L’ekklesia, l’assemblée, mot profane sacralisé avec le temps sous le nom d’Eglise, prend la forme que lui confère notre modernité-post. Petit essai de repérage.

Nous vivons plongés dans les méandres d’une société qui nous interpelle et qui nous façonne malgré tout. Comment l’Evangile, celui des Ecritures, peut-il être compris sans passer par ces filtres que sont les clichés et les ignorances établis en dogme ? Cette question semble récurrente. Voici une réflexion, un petit essai de repérage pour essayer de comprendre le visage de l’église actuelle dans notre société. Je ne parle pas ici de l’Eglise institutionnalisée et qui a sa propre structure. Je parle de l’église, l’ensemble des croyants pratiquant leur foi et qui forment l’église ( assemblée de chrétiens) ; ceci sous le rapport d’une nouvelle modalité qui peut porter encore le nom d’église.

Nous vivons au sein d’une modernité singulière, et pour reprendre la métaphore de Zygmunt Bauman, un sociologue influent, nous vivons au sein d’une « modernité liquide ». Je trouve cette expression pertinente. Elle est significative d’une réalité qui coule au travers de nos vies personnelle et collective. Les églises subissent aussi cette fluidité. La solidité de leurs anciennes ossatures semble se liquéfier en compositions nouvelles.

Qu’évoque cette image ? La particularité d’un corps liquide, c’est qu’il ne résiste pas à la pression d’une force extérieure ; sa forme ne peut être conservée. Les forces externes sont plus grandes que les forces entre ses molécules. « Ceci est précisément le trait le plus frappant du type de cohabitation humaine caractéristique de la "modernité liquide" »*. Les liens humains sont fragiles et ne résistent plus aux changements constants qu’ils subissent. Ils sont soumis à des forces de frappe d’intensité variable. Nous sommes acculés et devons répondre à tant de choix, multiples et souvent contradictoires.

Je me rends compte, par expérience, qu’il devient difficile de prendre le temps de réfléchir, de discerner ce qui peut être fait. Nous semblons être comme contraints. Le chrétien vivant sa foi rencontre les mêmes difficultés. Il ne prend plus le temps de réfléchir, de discerner ce qu’il peut faire, de prier. Il n’arrive plus à attendre l’aide de Dieu. C’est comme si cette société liquide avait dissous la puissance de Dieu à ses yeux.. Où est la confiance en un Dieu qui a la capacité de répondre efficacement à ces situations complexes de vie, car en fait, la foi en Dieu, c’est précisément cette confiance ?

L’église, cette assemblée de chrétiens, subit aussi les dommages collatéraux de cette modernité qui la modèle. Elle devient subrepticement l’église liquide. Elle pourrait être une bonne formule d’église et un modèle innovant, comme elle pourrait être aussi un scénario se distançant du modèle biblique, sa source.

Evidemment, cette conception de l’église se détache de son traditionnel visage que lui fait porter l’institution religieuse, ecclésiale.

Pourtant, le caractère fluide de cette modernité a une incidence sur l’Eglise et oblige le chrétien à revenir vers l’essentiel. En effet, la modernité liquide favorise plutôt le principe de réseau dans les interactions humaines que celui de la structure, dont « la raison d’être était d’attacher par des nœuds difficiles à dénouer »*. Les connections se font au gré des désirs et des volontés autonomes, et les déconnections sont plus courantes.
On veut préserver sa liberté de choix, refuser le sacrifice de soi. On ne s’engage plus à long terme, On planifie un schéma de vie avec des portes de sortie. On s’assure que toutes les relations soient faciles à défaire.
Avoir une vie sûre qui se renouvelle sans cesse, c’est à la fois avouer avoir besoin d’être à l’affût de ce qui est meilleur et plus sécurisant pour notre vie, et désavouer ce qui est statique en nous, ce qui ligote notre vie, et la sature, donc. Considérons ce que le Christ nous a laissé de son expérience de vie : n’est-il pas le mieux placé pour nous communiquer ce style de vie renouvelée ( je m’adresse ici aux chrétiens) ? Et pourtant, la faiblesse de la relation à l’autre est manifeste : la communion fraternelle et spirituelle avec le Christ est fragilisée. C’est ainsi que se profile cette église liquide. Sa progression semble inévitable.

Prenons un exemple. L’église sur Internet se développe. Ce phénomène « des rencontres sur Internet est l’une des expressions les plus emblématiques des relations liquides contemporaines, que l’on veut en même temps intenses et révocables à merci ». Et si cet "éco-système informationnel" qu’est l’Internet, pour reprendre cette expression de Joël de Rosnay, permet à certains aspects d’une vie spirituelle d’être vécus, il est utilisé pour pallier la solitude et aussi un sentiment d’insécurité plus ou moins conscient face à la rigueur de la religion. Dans ce cadre, il manifeste souvent une stabilité relationnelle fragile. C’est toute l’ambivalence des liens liquides.

A méditer et à approfondir !

Christian

* Entretien avec Zygmunt Bauman dans Sciences humaines n° 165 - novembre 2005, "Vivre dans la "modernité liquide" ", p 34-35


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18 réactions à cet article    


  • Bergamote (---.---.134.80) 25 février 2006 13:38

    Un pasteur peut parler à ses fidèles de l’« Évangile des Écritures ». Mais s’il le fait, il sait aussi de par sa formation qu’il n’y a pas UN « Évangile des Écritures » tant les écritures sont diverses et divergeantes. Quant à l’évangile du Jésus historique, nous n’en savons que peu de choses...

    Est-ce le lieu ici de réfléchir aux difficultés du « chrétien vivant sa foi » ? Si le « chrétien vivant sa foi » n’arrive plus à « attendre l’aide de Dieu » (quel Dieu ?) on observe un retour en force dans nos sociétés de la référence à une puissance transcendantale.

    Qu’est-ce que cet « essentiel » auquel le chrétien est obligé à revenir ? Qu’est-ce que cette « communion fraternelle et spirituelle avec le Christ » qui est fragilisée ? Ne sommes pas en paroisse ici et ne partageons pas les références implicites des croyants. Seule une approche sociologique est possible, et avec quelque rigueur dans les termes... me semble-t-il !


    • Christian Pradel Christian Pradel 25 février 2006 16:35

      Bonjour Bergamote,

      Effectivement, mon point de vue est celui d’un croyant. Mais il ne me semble pas qu’il y ait ici une « homélie ». J’essayais d’entrevoir dans cet article comment les chrétiens, qui existent dans la pluralité des mondes conceptuels, sont imprégnés par la puissance sociétale qui sous-tend leur vie concrète. Il n’y a rien d’exhaustif dans cette approche. Je ne prétend pas être un sociologue et j’ai donc livré ici une réflexion, sans cacher ma particularité de croyant ( qui peut être partagé ou pas) et sans en faire un plat non plus. Je suis toujours étonné de voir que lorsqu’on s’affiche chrétien, sans exagération, et qu’on apporte une réflexion, certains ont une tendance réductrice et négative à leur égard.

      Bien entendu, si je devais expliquer ce que j’entend par « communion spirituelle avec le christ » je ferais plutôt oeuvre de théologie et d’édification, ce qui n’est pas le lieu ici. Et vous avez raison de le mentionner. Je voulais par contre souligner, d’un point de vue général, que ce qui fait la force du christianisme ( en tout cas un élément important de cette force), soit cette communion, est fragilisée.

      Je pense que vous confondez ici la rigueur avec les limites touchant aux domaines sensibles que sont le religieux, le spirituel, et qui sont nécessaires dans le cadre d’un journal citoyen. Cela dit, ce genre de limite n’est pas toujours facile à poser en terme clair. Je pense qu’il faut user ici de bon sens. J’espère l’avoir usé. Si j’ai dépassé cette limite et que cela m’est confirmé, je cesserai ce type de réflexion.

      Chaleureusement,

      Christian


      • douceur (---.---.57.218) 25 février 2006 22:54

        Léglise va s’effronder car ses fondations sont bassées sur un des plus gros mensonge que le monde aie connu.


        • (---.---.42.40) 26 février 2006 17:25

          Spinoza a démontré une voie intéressante sur Dieu mais cela ne faisait pas référence à l’église ! Connaissez-vous la vérité sur ce mensonge dont vous parlez ?


        • Olivier (---.---.137.122) 4 avril 2006 20:53

          Je suis intéressé de savoir quels sont les autres gros mensonges que vous allez nous dire !

          Olivier


        • marc p (---.---.107.161) 26 février 2006 22:06

          Bonjour Christian, Merci pour ce beau texte et je pense que l’image et son explicitation sont parlantes et conviennent très bien également pour d’autres communautés, groupes humains ou « systèmes sociaux »... Au plaisir de vous lire Marc P


          • Christian Pradel Christian Pradel 27 février 2006 00:25

            Bonjour Marc,

            Je vous remercie pour votre commentaire. Il est vrai que les autres « systèmes sociaux », comme vous le dites, sont certainement touchés de la même manière par ce phénomène.

            Chaleureusement,

            Christian


          • un enseignant trentenaire (---.---.56.116) 27 février 2006 08:43

            Je suis aussi curieux de connaître la tenneur du « mensonge » dont nous parle Douceur.


            • Athée ô grâce à dieu ! (---.---.29.83) 27 février 2006 10:15

              Je me doute bien que celui qui a parlé ici de « mensonge » fait tout simplement allusion au fait avéré que l’absence totale de preuve historiques fiables quant à l’existence d’un personnage réel et physique de la personne du christ. Mais en cela, la religion chrétienne n’est pas différente des autres religions puique c’est comme ça qu’elles naissent : à partir d’un « mythe fondateur ».

              Et comme tous les mythes, même s’ils sont largement répandus, ils finissent toujours par s’épuiser, remplacés par d’autres mythes. L’homme a d’ailleurs besoin que ses mythes se renouvellent et on en a pour preuve l’incroyable succès du Code Da Vinci, qui n’est pourtant qu’un roman, tout comme les évangiles...


              • Alfre...D (---.---.79.42) 2 août 2006 14:34

                Attention tu es sur un terrain extremement glissant ! Tu remets en cause un fait historique incontesté par la majorité des historiens. Tu balances ça comme une vérité absolu alors que tu es ignorant sur le sujet. Pour ta culture générale lis : jésus de jacques DUQUESNE, tu arrêtera peut être de sortir des conneries. Un autre conseil, (qui n’a rien à voir, mais je préfère rétablir la vérité à tes yeux) Da Vinci Code est un blockbuster américain et non un film historique (comme les gens comme toi aimerai le croire et le voir)

                Après tu peux douter du rôle de jésus, de sa filiation avec Dieu etc... ça c’est ton affaire !!!

                Dieu te benisses, quand même !!! lol

                Alfre...D


              • Bergamote (---.---.138.95) 27 février 2006 11:37

                L’existence historique d’un homme nommé Jésus et vraisemblablement mort crucifié (rien d’exceptionnel à l’époque) est aujourd’hui généralement admise. D’autres personnages historiques ont laissé moins de trace sans pour autant que l’on doute qu’ils aient existé.

                Les évangiles ne sont pas des mensonges. Ils ne racontent pas le Jésus de l’histoire (n’ont pas cette prétention) mais le Jésus auquel on croyait. Difficile et hasardeux d’après ces textes de tracer les traits du Jésus historique et peut-être pas très important. Leur prétention de vérité est ailleurs.

                La modernité liquide aurait pu convenir au Jésus qui contestait les attaches (même familiales), qui était libre face aux traditions de son temps, qui mettait en cause les engagements, qui faisait preuve d’une extraordinaire plasticité avec les événements, qui n’a pas contesté lorsqu’il a été arrêté. Quant à l’église liquide, pas trace d’église dans la vie de Jésus, juste un petit groupe d’amis et d’amies !

                Si l’église avait construit de toute pièce le mensonge « Jésus », excusez mais elle aurait fait le boulot un peu mieux ! Elle aurait construit une version unique d’un personnage plus lisse. Quatre versions pleines de contradictions, cela sent la compilation de témoignages divers que l’on respectait au point de les mettre ensemble même lorsque cela ne collait pas ! Mais ce travail a été fait bien tardivement et selon des critères de foi et non pas historiques.


                • Marsupilami (---.---.163.232) 27 février 2006 14:52

                  L’église liquide... eau bénite ?


                • Jean (---.---.71.185) 4 mars 2006 18:53

                  Vous avez une vue assez originale de l’église dans la société. N’étant pas croyant, ni même intéressé par les motifs chrétiens, je pense que si l’église liquide dont vous parlez à la configuration que vous lui donnez, ce sera certainement un mieux pour les gens. Mais ce n’est qu’un avis ici !

                  Jean


                  • grenouille (---.---.28.46) 4 mars 2006 21:16

                    L’église liquide ???

                    Heureusement !

                    genouille de bénitier


                    • Florent (---.---.64.100) 6 mars 2006 20:20

                      Intéressante réflexion !

                      Mais j’ai l’impression que tout cela n’est qu’en germe et non un développement frappant qui touche l’église dans son ensemble. En tout cas en France. Aux USA, par exemple c’est peut-être plus proche de la réalité que vous exprimez. Serait-ce une prospective ? Nous verrons bien !


                      • nantor (---.---.131.113) 13 avril 2006 10:53

                        Prose bien compliquée ... et alambiquée.


                        • ibraluz (---.---.64.110) 17 mai 2006 15:28

                          Superbe ! Avez-vous lu René Guénon ?


                          • Christian Pradel Christian Pradel 18 mai 2006 00:04

                            Merci Ibraluz,

                            Je n’ai pas eu l’occasion de lire cet auteur. Je connais quelques ouvrages de René Guitton, mais ce n’est probablement pas de lui dont vous parlez.

                            Qu’est ce qui est intéressant chez René Guénon ?

                            Chaleureusement,

                            Christian

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