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Accueil du site > Actualités > Religions > L’offrande qui plaît au Seigneur (4)

L’offrande qui plaît au Seigneur (4)

On fit place aux nouveaux venus et, deux heures ayant sonné, ils se firent servirent le robuste menu du pèlerin proposé par la maison. Le solide bouillon galicien, les grillades et la crème qu’on leur servit, ainsi, il faut le dire que les larges rasades de vin « tinto » qui les accompagnait achevèrent de les rasséréner et, quand ils se présentèrent à l’albergue, ils étaient toujours aussi mouillés mais beaucoup plus souriants qu’à leur arrivée. L’hospitalier, un homme entre deux âges qui gardait perpétuellement au bec un cigarillo éteint, les installa dans les deux dortoirs à peu près chauffés, en leur récitant un règlement qu’ils connaissaient parfaitement pour l’avoir lu et entendu à maintes reprises depuis leur entrée en Espagne. Toutefois, ajouta-t-il, comme on était la veille de Noël, le refuge ne fermerait pas ses portes à dix heures. Ils pourraient ainsi assister à la messe de Minuit. Mieux, le lendemain, on les laisserait dormir un peu plus longtemps qu’à l’ordinaire et ils ne seraient pas obliger de vider les lieux à huit heures comme le prescrit le code pèlerin. Tanguy pénétra à la suite des mages, dans l’église déjà bondée. Quand Melchior lui avait proposé de les accompagner à la veillée de Noël, il avait hésité avant d’accepter. Depuis longtemps, cette fête n’était plus pour lui qu’un rituel un peu machinal, offrant, dans le meilleur des cas, une occasion de passer une soirée agréable avec l’une ou l’autre de ses amies du moment. Il se décida pourtant, en se donnant pour prétexte qu’en cette lointaine Galice, la fête devait présenter des côtés folkloriques qu’il serait plaisant d’évoquer quand de retour chez lui, il parlerait de son voyage

Il fut déçu. Le curé et les paroissiens de Triacastela célébraient Noël dans la simplicité. Renonçant à suivre une cérémonie dont l’essentiel lui échappait. Il se mit à observer Philippe et Catherine qui, partis avant eux, avaient pris place à quelques rangées devant lui. A l’évidence ces deux-là s’aimaient. Cela se devinait au moindre de leur geste, à la plus ordinaire de leurs attitudes. Tanguy, avait d’abord trouvé presque ridicule la façon dont Catherine s’appuyait à l’épaule de son compagnon ou l’habitude qu’avait Philippe d’effleurer la main de sa femme. Mais, à voir l’air de bonheur qui émanait du couple il se sentit déchiré par une sourde douleur, fait de jalousie, de colère et, aussi de quelque chose de plus qu’il peinait à définir et qui, il le savait, était pire que tout le reste. En revenant à l’albergue, après la messe, Melchior proposa de finir la soirée en improvisant un réveillon. Tout le monde accepta, y compris Tanguy qui réussit à faire bonne figure de l’entrée, un morceau de chorizo fortement pimenté offert par Balthazar, au plat principal, une grande casserole de spaghettis généreusement arrosée de sauce tomate et au dessert dont les pommes qui lui restaient firent les frais. Mais quand, ce mince festin terminé, il se mit au lit, il ne put s’endormir. D’où lui venait l’accablement qui l’avait saisi tout à l’heure à l’église et qui depuis, ne l’avait plus quitté ? Le regret de s’être vu délaisser pour un autre ? Il dut très vite s’avouer que le mouvement de colère qu’il avait éprouvé en revoyant Philippe et Catherine ne devait rien au passé. La vérité, c’était que leur arrivée l’avait obligé à regarder en face ce qu’était devenue sa vie et que ce spectacle n’avait rien de réjouissant. Il finit pourtant par trouver un mauvais sommeil, traversé de rêves étranges. Il y poursuivait d’anciennes amies qu’il avait cru oubliées et qui disparaissaient en se moquant de lui. Au moment où il allait les atteindre Comme la veille, il fut le premier à quitter l’albergue. Venu du nord, un petit vent sec et froid avait chassé les nuages. Tanguy sourit. Ses chaussures et ses vêtements avaient séché pendant la nuit et l’étape, sous un ciel uniformément bleu, lui promettait un vrai plaisir. Il traversa la ville sans y rencontrer âme qui vive et, comme il en avait convenu la veille avec les mages, il prit la branche du chemin qui conduit au monastère de Samos. A la sortie de Triacastela, le chemin suit pendant quelques kilomètres la route qui serpente au fond de la vallée. Tanguy marchait vite, autant pour se réchauffer que pour tenter d’oublier dans l’effort physique des pensées qui n’avaient rien de souriant. Brusquement, le chemin quitta la route pour une piste qui courait à flanc de coteau entre champs et bosquets. En passant dans un hameau, il aperçut, scintillant aux vitres d’une fenêtre, les guirlandes d’un sapin de Noël. Plus loin, il croisa deux gamins d’une dizaine d’années. Emmitouflés dans leurs anoraks ils se poursuivaient en piaillant. Une cinquantaine de mètres derrière eux, venait leur mère tenant par la main une toute petite fille. En arrivant à la hauteur de Tanguy, la femme le salua de quelques mots auxquels il répondit à tout hasard par un « Joyeux noël », mais sa réponse manquait d’entrain. A la tristesse de la veille était venue s’ajouter la nostalgie que fait naître, au cœur des solitaires, le souvenir des noëls lointains et émerveillés de l’enfance. Hélas, la mélancolie est presque aussi mauvaise conseillère que la colère. Tout à la noirceur de ses idées, Tanguy, inattentif aux difficultés du chemin, glissa sur une racine et tomba lourdement en avant. La violence du choc lui fit presque perdre connaissance. Il resta étendu quelques instants, cherchant à reprendre ses esprits, puis, non sans mal il se releva. Une fois de plus il était tombé sur son genou gauche et un filet de sang dégouttait de son menton fendu par un caillou. Il boitilla jusqu’au muret qui bordait le chemin, se débarrassa de son sac et s’assit. Il vint assez vite à bout du saignement. La plaie était superficielle. Il la désinfecta, et la recouvrit d’un pansement qui suffit à arrêter l’hémorragie. Il tenta ensuite de faire quelques pas. Sa jambe gauche restait douloureuse, mais il constata avec satisfaction, qu’il pouvait marcher. Il lui suffirait, pensa-t-il, d’avancer prudemment en prenant la précaution de bien s’appuyer sur ses bâtons. Les trois mages le rattrapèrent un peu plus tard. En deux mots il leur raconta ce qui venait de lui arriver. Les autres s’inquiétèrent. Et si cette chute l’avait blessé plus dangereusement qu’il ne le pensait. Tanguy les rassura. Certes, il avait été obligé de ralentir sérieusement son allure, mais, mis à part un tiraillement à la hauteur du genou, qui était d’ailleurs en train de s’estomper, il ne ressentait aucune douleur sérieuse. Ils pouvaient continuer, ajouta-t-il. Lui irait son train jusqu’à Samos où il les retrouverait. Les mages déclarèrent qu’il n’en était pas question. Personne ne pouvait préjuger des conséquences d’une chute aussi brutale que celle qu’il venait de faire. Ils ne pouvaient donc le laisser seul. Tanguy protesta qu’il n’avait nul besoin d’infirmier. Les autres insistèrent. Finalement, il accepta que Gaspard lui tienne compagnie pendant que les deux autres les précèderaient à Samos. Le lendemain, le départ fut difficile. Tanguy souffrait. Pas tant de son genou que d’une espèce de crispation qui lui saisissait la jambe dès qu’il accélérait un peu l’allure et qui l’obligeait aussitôt à ralentir. Comme si cela ne suffisait pas, il s’égara et suivit un sentier qui, après nombre de tours et de détours le ramena à un peu moins d’un kilomètre du chemin qu’il n’aurait jamais dû quitter. Tout cela mis ensemble le fit arriver à Sarria deux heures après-midi. Il y trouva les mages qui l’attendaient en compagnie de Philippe et de Catherine.

Chambolle

(à suivre)


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1 réactions à cet article    


  • chuppa 29 décembre 2011 17:25

    j’ai « plussé » par sympathie mais pour la dernière fois. Autant le premier épisode m’a interpellé grâce au « chemin » qui reste pour moi un mythe moderne à la portée de tous, autant les suivant nous entraînent ....ben justement vers quoi ? le développement des sentiments de votre personnage est long, lent , barbant. Je tape fort mais en toute sympathie pour l’effort d’écriture.

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