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Le sens des réactions à l’anoblissement de Salman Rushdie

De tous côtés s’élèvent des protestations contre l’anoblissement de Salman Rushdie à l’occasion du 81e anniversaire de la reine d’Angleterre. Ces critiques accusent l’écrivain britannique d’insulter l’islam et les musulmans du monde entier.

Sans faire une revue de presse complète, on apprend qu’un ministre pakistanais lance qu’un tel acte justifiait les attentats-suicides. "Cet acte insultant, suspect et déplacé du gouvernement britannique est un exemple évident de lutte contre l’Islam", a-t-on déclaré à l’ambassadeur britannique convoqué au ministère iranien des Affaires étrangères.

Les journaux ne sont pas en reste. Le quotidien The News, juge que "la décision de la Grande-Bretagne (...) est l’une de ces folies inexplicables destinée, semble-t-il, à rassembler les forces de l’extrémisme dans ce monde dangereusement instable". Toujours au Pakistan The Nation parle de "singeries antimusulmanes" et le journal Nawa-i-Waqt pense qu’il s’agit d’une conspiration de l’Occident pour diffamer les musulmans.

Les populations civiles ont emboîté le pas. Des islamistes pakistanais ont brûlé des effigies d’Elizabeth II et de Rushdie en hurlant "Mort à Rushdie, mort à la Grande-Bretagne, mort à la reine !". Plus grave, aujourd’hui dans le Figaro lord Nazir Ahmed, premier musulman annolbi, s’oppose à cet annoblissement :

"Tout comme l’historien britannique David Irving, pourtant condamné en Autriche à la prison pour négation de l’Holocauste. Quand des propos racistes à l’égard d’une candidate indienne de l’émission « Big Brother  » provoquent des manifestations violentes à New Delhi, personne n’a rien dit. Il ne peut y avoir deux poids deux mesures."

Comment prendre de telles réactions ? Tout d’abord, Que reproche-t-on exactement au romancier ? La plupart du temps reviennent les mots "insultant" et "blasphématoire". Dans les Versets sataniques, l’écrivain d’origine pakistanaise et élevé dans l’islam, base son histoire sur une anecdote relevée par l’ancien commentateur persan al-Tabari. Il s’agit de la Sourate de l’Etoiel (LIII, 17-23) où Mohammed aurait accepté (sans s’en rendre compte) une révélation de Satan, qui s’était substitué à l’ange Gabriel. Il aurait alors déclaré publiquement que l’intercession de certaines déesses préislamiques était souhaitable. Finalement le lendemain, réprimandé par l’ange Gabriel, il réctifie la sourate pour donner la version actuelle.

Finalement, où est le mal ? Qu’est-ce qui justifie, de la part d’un ministre, un appel au meurtre ? Avant de répondre, il faut rappeler un point souligné par les trop rares philologues qui étudient le Coran, notamment Manfred Kropp, car il s’agit bien ici d’un problème de philologie : il n’existe aucune édition historico-critique du Coran, alors que c’est le cas de la plupart des textes anciens, y compris pour les autres religions abrahamiques. L’arabe des premières versions écrites de la fin du VIIe siècle ne possède ni voyelles, ni points diacritiques. Les ambiguïtés sont nombreuses.

Or toutes les éditions actuelles du Coran s’appuient sur un texte canonique de l’édition de Hazar publiée pour la première fois dans les années 1920. Nous ne connaissons absolument pas les motifs des choix "philologiques" alors opérés. Lorsqu’à la fin du XXe siècle on découvre les manuscrits de Sana’a, les autorités yéménites mettent très rapidement un terme à des recherches qui auraient pu remettre en question la validité de cette édition.

Pour faire un parallèle, la très sèche et austère Histoire du Coran écrite par Theodor Nöldeke en 1859, lorsqu’elle a été publiée en arabe à Beyrouth en 2005, a été bannie par une fatwa du Dar Alifta parce qu’elle était insultante et offensante pour l’islam. Salman Rushdie doit se sentir moins seul.

Nous sommes donc contraints de constater que certaines personnes, y compris des nobles britanniques et des ministres pakistanais, considèrent que faire un travail qui remet en question, serait-ce sur un point de détail, le caractère absolu d’un texte vieux de 1300 ans, dont les preuves d’une élaboration humaine transpirent de toutes parts, est insultant (pour ne pas dire blasphématoire) au point de mériter la mort.

Dans ce cadre les paroles de lord Nazir Ahmed, qui compare une oeuvre romanesque basée sur une anodine critique textuelle avec le négationnisme, prennent toustleur sens totalitaire. Il s’agit par ces amalgames hâtifs et extrêmes de démonter d’emblée toute vélléité d’appliquer une lecture historico-critique au texte au Coran. Dès lors, il pratique lui aussi une forme de négationnisme.

La foi de chacun et le respect de cette foi entrent-ils en contradiction avec la publication de romans ou de travaux scientifiques critiques envers un texte considéré par certains comme révélé. La foi d’autres hommes en l’inexistance d’une révélation, qu’elle soit portée par Moïse, Jésus, Mohammed ou Joseph Smith Jr, n’est-elle pas insultée par les tentatives de s’opposer à la publication de tels écrits ?

par Tchavolo vendredi 22 juin 2007 - 158 réactions
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