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Accueil du site > Actualités > Religions > Mahmoud Mouhammad Taha : le « Gandhi soudanais »

Mahmoud Mouhammad Taha : le « Gandhi soudanais »

Et si le message essentiel de l’islam était la non-violence, l’égalité entre les sexes, une forme de socialisme, l’abolition de la guerre sainte ? C’est ce que soutenait le philosophe soudanais Mahmoud Taha (1908-1985), fondateur des “Frères républicains”, pendu à Khartoum en 1985 par un régime militaire voulant donner des gages aux islamistes.

Le 18 janvier 1985, le penseur musulman Mahmoud Mouhammad Taha est pendu dans une prison de Khartoum pour délit d’opinion et sous la pression des musulmans intégristes. Ancienne colonie britannique, le Soudan, dirigé par le général Nemeyri a adopté en 1983 un code pénal issu de la “Charia”. Les thèses du penseur deviennent passibles de la peine de mort. Il est vrai qu’elles tranchent avec la pensée dominante de l’Islam à cette époque, et encore aujourd’hui. Mahmoud Taha estime, en effet, qu’il faut distinguer deux époques dans la vie de Mahomet. La première, lorsqu’il vivait à La Mecque (610-622), qui fonde une religion basée sur la responsabilité de l’être humain, et la seconde, dite “période médinoise” (622-632). Chassé de La Mecque, il faillit y être massacré avec ses fidèles, Mahomet se réfugie à Médine. Il se mue alors en chef de guerre et adapte son message spirituel à ce nouveau contexte.

La “seconde mission” de l’islam

Un prêtre jésuite français, Henry Coudray, a étudié la pensée de Taha et s’est rendu en 1973 au Soudan, où il a rencontré Taha et sa communauté des “Frères républicains”. Il présente ainsi l’approche du penseur : pour Taha, “L’islam véritable et définitif, c’est celui de la “seconde mission”, celui qui a été prêché par Mahomet à La Mecque, mais qui a été temporairement supplanté par la prédication de Médine. En effet, lorsque Mahomet a commencé à proclamer son message, il a appelé à la religion parfaite, qui repose sur la responsabilité et la raison de ses membres et fait appel à leur liberté. Mais, à cause de l’impréparation de ses concitoyens et du niveau encore grossier de la civilisation au VIIe siècle, eu égard à un si sublime message, il a été obligé de rabattre ses ambitions et, pour des raisons pédagogiques, de condescendre au sous-développement culturel et religieux de son époque. Il prêcha donc alors une religion qui faisait appel à la croyance plus qu’à la connaissance. C’est au niveau de cette première mission que les musulmans ont vécu jusqu’à présent. Mais, désormais, à cause du progrès accompli par l’humanité, le moment est venu de passer à la deuxième mission. Il faut donc abandonner la première Loi (charia) instituée à Médine (...) pour établir la deuxième Loi, qui correspond à l’Islam parfait et qui s’inspire des “racines” de la religion. Ainsi, dans la nouvelle Loi, plus de guerre sainte, ni d’esclavage, ni de capitalisme, ni d’inégalité entre hommes et femmes, ni de polygamie, ni de port du voile, ni de séparation des sexes”. A la question posée par Henry Coudray de savoir s’il était un utopiste, il répondit : “Utopie, si vous voulez, mais utopie réaliste reposant sur une analyse scientifique de la réalité”.

Les “Frères républicains”

Et ces principes, Taha les a mis en application dans les communautés qu’il a créées. Une douzaine existaient à Khartoum en 1973 lors du séjour d’Henry Coudray. Ces “Frères et sœurs républicains” vivaient sous le signe des partage des biens, de la mise en commun d’une partie du salaire, dans des logements séparés mais proches pour pouvoir prier en commun, organiser des soirées de réflexion et préparer les actions militantes visant à faire connaître la pensée de Mahmoud Taha. Celui-ci ne s’est, semble-t-il, jamais engagé sur le terrain électoral. Ni proche du Parti communiste, dominant à gauche, ni des droites nationalistes ou fondamentalistes, Taha et ses disciples ont pu s’exprimer librement sur les campus et dans les rues jusqu’au début des années 80. Il semble que les Frères républicains avaient une certaine influence sur le monde étudiant.

Lecteur de Darwin

Les lois de l’époque étaient encore sous influence des lois coloniales et le régime de Nemeiry, en place depuis 1969 suite à un coup d’Etat, n’a adopté la charia qu’en 1983 alors qu’il avait doté le Soudan d’une constitution démocratique basée sur les droits de l’Homme, en 1973. Mahmoud Taha a goûté de la prison en 1938, durant deux ans, pour s’être opposé au régime colonial britannique. Il en a profité pour lire Darwin, Marx, Auguste Comte... En 1968, il est condamné par des responsables religieux et, en 1972, l’Académie des recherches islamiques du Caire juge hérétique son principal livre, “La deuxième mission de l’Islam”(1). Aussi, lors de l’adoption de la Charia comme code pénal en 1983, Taha la conteste, signalant les contradictions entre la Constitution en vigueur et le nouveau code pénal. Arrêté, il est libéré mais continue de contester. La charia est, pour lui, “une insulte au Soudan et à l’Islam”. Arrêté de nouveau en janvier 1985, avec quatre disciples, il est condamné pour “menées contre le gouvernement”, sentence confirmée en appel. Ses disciples se repentent et ont la vie sauve mais Taha refuse, lui, de se rétracter. Malgré des appels du monde entier, il est pendu le 18 janvier, ses écrits sont condamnés à être brûlés. En avril, un soulèvement populaire renverse Nemeiry...

Une “nouvelle charia” ?

Mahmoud Taha cherchait une nouvelle charia qui, selon Henry Coudray, “correspondrait, en gros, à la Déclaration universelle des droits de l’Homme", en allant encore plus loin sur les questions de non-violence, de respect de la femme, de l’étranger, etc. Il se prononçait contre le port du voile car l’islam, disait-il, est pour la liberté. Mahmoud Mouhammad Taha a été surnommé le “Gandhi soudanais” au moment de sa mort. Comme Gandhi, il a été assassiné, mais, contrairement au Mahatma, sa pensée est tombée dans l’oubli. Elle mériterait d’être mieux connue et reconnue à l’heure actuelle mais aucun de ses livres, à ma connaissance, n’a été traduit en français. Christian Le Meut

(1) Mais ce livre a été traduit en anglais. Les sources divergent quant à la date de naissance de Taha : 1908 ou 1916.


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8 réactions à cet article    


  • sébastien (---.---.80.179) 5 septembre 2005 18:24

    Bravo pour cet article, qui montre que le vrai « clash » de civilisations n’est pas entre l’Occident et l’Islam, mais bien à l’intérieur de l’Islam lui-même.


    • (---.---.130.15) 6 septembre 2005 09:37

      Je constate qu’il y a, au sein de l’islam comme au sein des autres religions, des approches ouvertes, non dogmatiques, non intégristes, et des approches contraires. Il y a des intégrismes catholiques, protestants, hindouistes, orthodoxe (etc, etc), comme il y a des intégrismes islamiques et des lectures de l’islam ouvertes, en harmonie avec la démocratie et les droits de l’Homme, ce que montre Taha. Pour ce qui est de la « fracture » entre l’Occident et le monde musulman, je ne crois pas que cela soit d’abord une question religieuse, mais que la religion y est instrumentalisée, comme souvent.

      Christian Le Meut


      • Jean-Phi Jean-Phi 10 novembre 2005 16:05

        Bonjour,

        Brillante contribution. Merci beaucoup de cet éclairage.

        Bon WE.


        • (---.---.91.173) 19 janvier 2006 09:31

          Je découvre en même temps et le site et ce penseur soudanais en lisant l’article.

          Sans rentrer dans le détail de l’argumentaire sur les deux visages de l’Islam, cela me renvoie au Soufisme que j’ai pratiqué pendant 22 ans avec un grand maître, Pir Vilayat Inayat Khan mort en 2004, dont l’enseignement ouvert à tous, ouvrait à l’universel, l’inter-religieux, la connexion avec la science.

          Je trouve essentiel à notre époque que l’Islam, par le biais de tous ses grands maîtres et sages, je pense aussi à Empaté Ba, fasse connaître cette face mystique qui a tant à nous apporter.


          • sunny walker (---.---.242.87) 26 mars 2006 18:23

            merci à l’auteur de cette article. et salut à la mémoire de Mahmoud Mouhammad Taha dont le « tord » est d’avoir eu raison trop tôt.


            • BF (---.---.160.169) 26 mars 2006 19:06

              Hélas, ce musulman éclairé à été pendu par d’autres musulmans...


              • sunny walker (---.---.242.87) 26 mars 2006 19:25

                à croire que l’islam(au Soudan) est alergique à la lumière !


                • olaf_le_preux 3 février 2008 17:18

                  Mahmoud Mouhammad Taha a été pendu en 1983 raison de ses opinions sur l’interprétation par ses contemporains d’un texte et des actes d’un homme appartenant au patrimoine de l’humanité (Mahomet).

                  En 2006, après avoir été en but à l’hostilité d’un certain islam, Mohamed Taha (sic), directeur de la publication du journal El Wifaq, dans ce même Soudan, est assassiné en stricte continuité des appels à l’élimination de criminels "directeurs de conscience" se réclamant de leur terrible interprétation de ce même patrimoine.

                  La coïncidence des patronymes est frappante.

                  Or, la pensée de Mahmoud Mouhammad Taha  est pertinente, intelligente, cohérent.

                  Je ne connais pas celle de son homonyme, seulement que, "malgré son appartenance au Front national islamique, Taha n’hésitait pas dans ses colonnes à parler de l’effet dévastateur de l’islamisme radical ".

                  Opposer à un discours sensé la brutalité d’un meutre c’est admettre la faiblesse de l’esprit, la prééminence de la matière sur la pensée, ce qui est le contraire du message essentiel de l’Islam.

                  C’est aussi avouer son incapacité à démontrer la soit disant erreur de celui qu’on désapprouve.

                  Face à cette question, que chacun choisisse son camp, l’Esprit ou sa négation par la barbarie. Dieu reconnait toute chose à sa véritable teneur.

                  Tout mon respect et mon amour fraternel pour les familles de ces deux soudanais qui sont les vrais martyrs de l’Islam.

                   

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