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Accueil du site > Actualités > Religions > Quand le monothéisme nous déracine : hommage à Édouard Glissant

Quand le monothéisme nous déracine : hommage à Édouard Glissant

Cet article, que je n'espère pas trop polémique, essaie de penser la difficile articulation entre universalisme et identité. Tout système universaliste est dangereux... et admirable aussi parfois, comme nous le rappelle Edouard Glissant. Que faire alors ? Peut-être rester chrétien, très chrétien même, dans les terres de tradition chrétienne, d'identité chrétienne, mais en abandonnant l'idée d'une sorte d'hégémonie sur le reste du monde. Cet article n'est pas antichrétien, il est un plaidoyer pour un christianisme moins étendu mais plus fort, là où il est implanté depuis longtemps.

On ne combat guère un universalisme par un autre, sans s'exposer tôt ou tard à la connivence (par exemple entre la « tolérance » républicaine et l'islam occidentalisé) puis à l’absorption (entre l'islamo-mondialisme dopé aux pétro-dollards et le néolibéralisme globalisateur américanocentré, complices et ennemis, nul ne sait aujourd'hui lequel mangera l'autre). Tout universalisme souffre d'un péché originel qui le condamne ou à disparaître ou à s'imposer par une violence aussi terrible qu'artificielle, c'est le manque d'enracinement, et le catholicisme n'échappe pas à la règle, quand bien même devrais-je m'attirer, en écrivant de pareilles choses, les foudres de mes amis chrétiens. Une doctrine universelle, par définition, méconnaît, écrase les usages, les coutumes, les mœurs, les croyances locales établies : un chrétien, un musulman, un républicain athée maçonnique, un néolibéral anglosaxon, un marxiste se sentent forcément, au bout du compte, supérieurs en doctrine et en morale à un hindou, un bouddhiste, ou un chaman de tribu. Car dans leur eschatologie, dans leur millénarisme, le monde entier doit un jour, nécessairement, se plier à la supériorité de leur système. De fait, si les chrétiens, notamment traditionnels, se plaignent à bon droit d'avoir été exterminés par les républicains, roulés dans la farine par les judéo-maçons, et frissonnent à l'idée de finir, prochainement, massacrés par des fous d'Allah, ils oublient un peu vite que le christianisme, poussé dans ses derniers retranchements théologiques, suppose lui-aussi la fin et la disparition des autres systèmes, universalistes ou pas. En toute logique, un bon chrétien doit espérer, par exemple, l'éradication totale de l'hindouisme et du bouddhisme, et même prier pour cela.

Creusons d'ailleurs cette idée cruciale du manque d'enracinement, du défaut d'organicité charnelle des universalismes. Prenons un exemple alimentaire. Supposons un hindou végétarien subitement touché par la grâce divine et converti au Christ. Il lui faut manger du poisson le vendredi, du porc, de la dinde en certaines occasion, de l'agneau à Pâques ; le problème reste que son économie locale n'est pas organisée à cette fin, elle dépend intimement d'autres fêtes, d'autres rites, d'autres mœurs. Autre exemple. Un employé qui travaille en France dans le secteur de l’hôtellerie-restauration : une véritable zone de non-droit salarial, soit dit en passant, avec ces employés payés au SMIC, alignant des horaires doubles ou triples, et ne prenant pas leurs congés ni leur week-ends. Supposons que cet employé, touché par la grâce, comprenne qu'il doive se soumettre à l'obligation hebdomadaire, dominicale de préférence, de célébrer le sacrifice de la messe. Patatras ! Son employeur le contraint à travailler le dimanche. Comment faire ? On lui raconte qu'il existe aussi une messe du samedi soir dans une autre Église, mais il travaille également le samedi soir, sans compter qu'il finit à trois heures du matin, non sans avoir cumulé le service de midi et celui du soir. On devine rapidement que l'obligation d'assister à une messe, de recevoir des sacrements, de se confesser... toutes ces choses sublimes deviennent des contraintes insurmontables, impossibles, et il n'est pas exclu que notre employé de restaurant subisse tôt ou tard une sorte de « crise de foi », qui reléguera cette dernière au rang de vertu très secondaire. Du reste, les gauchistes n'ont pas vraiment tort, dans leur anticléricalisme, lorsqu'ils dénoncent la collusion étroite entre le bourgeoisisme et le catholicisme, alors que celui-ci se veut avant tout une religion des pauvres. C'est que la piété est chose bien facile, lorsqu'on a du temps libre (et un peu d'argent de côté pour la charité et les deniers du culte)... J'ai souvent été frappé moi-même par l'absence de préoccupations sociales chez certains catholiques, pas tous, chez des gens pourtant éminemment cultivés et très lucides sur d'autres questions de société. Maurice Merleau-Ponty faisait déjà remarquer en son temps que, sur la question sociale, il ne fallait jamais compter sur les catholiques jusqu'au bout1. Mais laissons là la question chrétienne. En réalité tout universalisme, par définition, manque d'enracinement et, plus généralement, de sens pratique. L'universalisme ne serait point tel s'il ne cherchait à plier à ses idées et à ses mœurs les populations locales, qu'il travaille à convertir ou, du moins, à soumettre. Tout universalisme a ses dhimmis, et pas seulement l'islam. Les païens devinrent les dhimmis des chrétiens avant de disparaître ; les chrétiens sont encore aujourd'hui les dhimmis de la République, l’Église n'étant pas séparée de l’État mais entièrement soumise à lui.

On n'imagine pas la foule des bons sens locaux traditionnels, écrasés, laminés, détruits par l'universalisme, par l'exclusivisme universaliste. Pour les plus réfractaires à mon argumentation, qu'il me soit permis alors de m'effacer derrière la haute stature d'un grand penseur archipélique :

« Je crois que l'universalisme, c'est l'erreur fondamentale de la pensée européenne. L'universalisme, c'est la prétention à ériger en valeur universelle des valeurs particulières. La notion d'universel n'existe dans aucune culture, aucune civilisation, à part les cultures et la civilisation européennes. Et elle existe bien sûr dans Ibn Khaldun qui parle de... l'Histoire universelle. […] Mais, je répète, pour moi, l'islam, l'hébraïsme, la chrétienté, c'est l'Occident. Il n'y a pas l'Occident contre l'Islam : l'Islam, c'est l'Occident. C'est la même souche, les mêmes sources et les mêmes conséquences. Il faut savoir que, dans le monde, ce qu'on appelle l'universalisme et qu'on n'a jamais réussi à définir […], n'est que le véhicule de valeurs particulières. Quant on dit, par exemple, la fraternité... La fraternité a beaucoup, dans le monde, de sens qui sont différents. Mais beaucoup. […] Il faut, avec indulgence et admiration, il faut considérer quand même la notion d'universel comme une erreur fondamentale de la pensée occidentale. Mais une erreur qui nourrit toutes les sublimités, ça c'est sûr. Et je pense qu'il n'y a pas d'universel, là où il y a poly... quelque chose, que ce soit le polythéisme, la poly-connaissance, la poly-[terme inaudible]... »

Extrait d'une conférence d'Édouard Glissant au 34e Congrès de la Société des Hispanistes (Centre culturel Calouste Gulbenkian, mai 2009). Extrait vidéo disponible sur le site officiel consacré à Édouard Glissant :

http://www.edouardglissant.fr/universalisme.html

En clair, dans la France mondialisée d'aujourd'hui, on se chamaille fort entre musulmans, républicains, catholiques, sionistes, francs-maçons, gauchistes, néolibéraux, anti-libéraux, mondialistes classiques, altermondialistes, mais, en définitive, ne sommes-nous pas tous des frères ennemis ? Tous universalistes, et pas un pour racheter l'autre... Que dis-je ? Des jumeaux ennemis. Chacun son système, mais tous partisans d'avoir un système, tous complices, tous ennemis, du reste dans ce vaste marigot systémique : la mondialisation. Nous planons tous avec nos beaux systèmes tout prêts, bien au dessus des réalités locales, bien au dessus des spécificités charnelles et des charmes enracinés. Lorsqu'un usage a fait ses preuves, nous le détruisons ; lorsqu'un paysage, dessiné par des siècles de sagesse ancestrale nous gêne, nous en faisons une autoroute ; nous construisons des mosquées savoyardes, tout un préconisant un islam laïc et républicain à la française. On trouve de tout au grand bazar du mondialisme, du couscous canadien de Fernand Raynaud à la beurette voilée en jean moulant-string-qui-dépasse. On ne visite plus des pays ; on visite des personnalisations différentes d'une même logiciel. Windows 10 pour tous (comme le mariage), libre à vous ensuite de poser en fond d'écran une pin-up en tenue légère ou un beau barbu en kamis. Moi, j'ai mis celle de mon petit chien...

La spécificité de notre époque consiste en ceci que les universalismes se superposent et se mélangent en un métissage grotesque, configurant une société globale où plus rien ne ressemble à rien. L'une des conséquences majeures si bien analysée par Javier Portella dans Los esclavos felices de la libertad est la destruction systématique de la beauté, c'est-à-dire, au final, de l'Histoire. Autrefois, les grands universalismes rayonnaient sur des zones spécifiques, qu'ils entendaient bien défendre ; les universalismes subsistaient en intégrant leur contraire, à savoir la fierté identitaire, l'orgueil du spécifique, l'entre-soi ombrageux. Il existait des sortes de continents civilisationnels, plus ou moins bunkérisés, eux-mêmes divisés en régions culturelles relativement étanches, rivales et belliqueuses. Aujourd'hui, nous frôlons le continent unique, la pangée grimaçante et transhumaniste, où il ne resteraient plus que des individus plus ou moins robotisés, tous « différents », tous « uniques », tous pareils en réalité, tatoués, percés, pucés, customisés, chacun son numéro d'identification, chacun son petit truc original, tous ennemis, tous complices, tous à genoux devant les bienfaits du mondialisme, tous prêts à s'entre-dévorer en bons fauves lobotomisés qui partagent paradoxalement la même soumission. L'universalisme engendre alors ce qui n'est pas son contraire, mais son développement ultime : l'individualisme intégral.

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Ainsi, nous dépassons de loin le stade de l'homme-masse du XX° siècle, décrit par l'inestimable Ortega y Gasset, dont le prototype est l'Espagnol moyen des années vingt et trente, replié sur sa petite vie familiale, amateur de football et de bains de mer, hermétique à toute lucidité politique, dénué de tout sens du collectif. Cet Espagnol moyen, si crétin soit-il, a encore une famille, des amis, une épouse, un métier, voire un peu de religion... L'individu-système contemporain ne jouira même plus de ces liens ténus, mais encore réels et charnels. Matrix. Il ne reste plus qu'un zombi branché sur un cauchemar. Ortega y Gasset, comme beaucoup à son époque, fustigeait le gramophone et la radio, en quoi il voyait des facteurs de crétinisation des masses. On aimerait bien, aujourd'hui, ne pas avoir autre chose à supporter que le phonographe et la T.S.F. !

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1Merleau-Ponty rapporte le propos d'un journaliste. Sens et non-sens, Éditions Nagel, 1961, p. 306.


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8 réactions à cet article    


  • César Castique César Castique 7 novembre 2015 12:38

    « Toute la réalité que nous occultons, prépare sa vengeance. » José Ortega y Gasset


    •  C BARRATIER C BARRATIER 7 novembre 2015 16:31

      Accepter de ne pas imposer ses vues aux autres c’est tout simplement être laïque, avec ou sans religion ou avec ou sas philosophie personnelle arrêtée. Ils ne sont pas rares les cathoiiques laïques. Voir en table es news :

      Laïcité chrétienne

      http://chessy2008.free.fr/news/news.php?id=219


      • toubab 7 novembre 2015 18:57

         VERITE EN DECA DES PYRENEES , ERREUR AU DELA


        • bouffon(s) du roi bouffon(s) du roi 7 novembre 2015 22:14

          Note : - Garder les pieds sur terre et la tête dans les nuages.


          • toubab 8 novembre 2015 05:54

            @bouffon(s) du roi
            Les nuages accumulent les pollutions terrestres.


          • bouffon(s) du roi bouffon(s) du roi 11 novembre 2015 21:49

            @toubab
            les étoiles alors ? smiley


          • Sozenz 8 novembre 2015 10:02

            "Prenons un exemple alimentaire. Supposons un hindou végétarien subitement touché par la grâce divine et converti au Christ. Il lui faut manger du poisson le vendredi, du porc, de la dinde en certaines occasion, de l’agneau à Pâques ; le problème reste que son économie locale n’est pas organisée à cette fin, elle dépend intimement d’autres fêtes, d’autres rites, d’autres mœurs. Autre exemple. Un employé qui travaille en France dans le secteur de l’hôtellerie-restauration : une véritable zone de non-droit salarial, soit dit en passant, avec ces employés.... etc "

            c est absurde pour le premier cas , il n est en aucun cas demandé de manger obligatoirement de la viande ou du poisson , nombre de chrétiens sont végétariens. Vendredi c est maigre , et pour manger de l agneau , c est une image , l agneau de Dieu c est le christ. et pour le reste
             je vous invite à lire l évangile selon saint Mathieu Chapitre 15.

            Vous comprendrez peut être l’ essentiel de ce qui est demandé

            Arrêtez de vous rendre malade sur des Choses Fausses, allez dans le simple .
            Je peux comprendre ,que vous vous rebelliez contre les attitudes de certaines personnes face aux religions . mais ne vous trompez pas . Remettez à leur place les choses . les Choses de ce monde et les Choses de Dieu qui sont désirées .


            • panopteric 8 novembre 2015 14:57

              léger glissement seulement du colonialisme à l’humanitarisme... et maintenant ? http://ics.sagepub.com/content/13/2/107.short?rss=1&ssource=mfc

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