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Accueil du site > Actualités > Religions > Une histoire et un bilan du concile Vatican II (1) : les lointaines (...)

Une histoire et un bilan du concile Vatican II (1) : les lointaines origines

C'était en 2012 au moment du décès du cardinal Carlo Martini. La presse se faisait une joie de rapporter ses propos lors de son ultime interview « L'Église a deux-cents ans de retard » (La Chiesa è rimasta indietro di 200 anni.). Les journalistes semblent cependant ne pas avoir compris que le cardinal reprenait par automatisme une phrase courante au moment de Vatican II. Il disait donc que l’Église avait selon lui... 250 ans de retard.

L'anecdote est révélatrice de combien sont ignorés les véritables enjeux du vingt-unième concile œcuménique : l’Église catholique a alors fait son tri dans la modernité sélectionnant ce qui dans le monde créé par le libéralisme était compatible avec le catholicisme et rejetant ce qui ne l'était pas. C'est peut-être cette vaste synthèse que le général De Gaulle avait en tête lorsqu'il parla de « l'événement le plus important du XXème siècle ». Le débat depuis lors consiste à se demander si celle-ci est suffisante (position « conciliaire »), insuffisante (position « libérale ») ou va trop loin (position « traditionaliste »). Quoi qu'il en soit, la pérennité de l’Église romaine semble assurée de sorte que les choix faits lors de Vatican II vont probablement durer des siècles et peut-être même former le message final de notre civilisation, celui que retiendront les générations futures de la même manière que ce que nous avons retenu de l'antiquité gréco-romaine est indélébilement marqué par ce que l’Église en a choisi. Si cette hypothèse est exacte, alors le concile Vatican II promet d'être aussi créateur d'histoire et de civilisation que les conciles de Nicée et de Trente. C'est pourquoi il paraît intéressant de raconter l'histoire de cette synthèse et d'en faire un bilan. Un récit qui, aussi farfelu que cela puisse paraître, doit être débuté au XVIIIème siècle.

 

Selon l'image populaire, les catholiques sont des gens qui obéissent à un maître lointain et tout-puissant, un homme immensément riche appelé le Pape vivant à Rome dont l'autorité est absolue de sorte que tout ce qui se passe dans l’Église représente sa volonté. Comment pourrait-t-il en être autrement puisqu'il en a toujours été ainsi ?

Il n'en a pas toujours été ainsi. Au moment où commence notre histoire, deux-cent ans avant le pontificat de Jean XXIII, la papauté atteint le nadir de sa longue et tumultueuse histoire. Partout le volet décentralisateur de la Réformation (l'auteur utilise volontairement cet anglicisme pour souligner que la Contre-réforme et les réformes protestantes ont toutes profondément modifié la pratique du christianisme) a réussi : le chef de l’Église dans chaque pays est le monarque, qu'il soit le Defender of the faith anglican, le Landesvater luthérien ou le Roi Très Chrétien ne changeant rien à l'affaire. Le roi de France nommait évêques et abbés, devait donner son autorisation à la publication des bulles pontificales (les actes juridiques les plus importants du Saint-Siège), disposait de droits financiers sur l’Église : que François Ier ait négocié ces pouvoirs au lieu de les acquérir par la force comme Henry VIII ne l'empêchait pas d'avoir en pratique autant de pouvoir. Le Pape n'avait aucun mot à dire sur les successions royales et ne pouvait plus déposer les empereurs (qu'il ne couronnait même plus) ; les monarchies catholiques ne se privaient pas d'utiliser leur droit d'exclusive, c'est à dire d'interdire qu'un cardinal leur déplaisant soit élu pape. Le roi Louis XV ne lui ayant pas donné son aval, un document aussi important que la bulle In eminenti apostolatus specula excommuniant les francs-maçons n'était pas appliqué (ce n'est pas le seul exemple). Même si son rôle symbolique était en théorie préservé dans les pays catholiques, le Pape au milieu du XVIIIème siècle n'était plus que le chef d'une principauté d'Italie centrale regardé avec mépris par les princes les rares fois qu'ils y prêtaient attention.

Une institution cependant préservait l'esprit de la chrétienté médiévale : l'ordre des jésuites. Ajoutant aux vœux traditionnels de pauvreté, de chasteté et d'obéissance (aux règles de l'ordre) un quatrième vœu d'obéissance absolue au Pape, la compagnie de Jésus se voit elle-même comme une armée spirituelle au service du successeur de Pierre. Hommes d'une grande culture, premiers ethnologues et missionnaires érudits, ils furent le fer de lance de la Contre-Réforme, introduisirent le catholicisme au Japon, en Chine et au Vietnam, gagnèrent à la foi du Christ de nombreux peuples des Amériques et d'Afrique. Par les seules forces de l'éducation remarquable donnée dans leurs établissements et de la beauté de leurs églises baroques, ils ramenèrent à Rome aussi bien les élites que le petit peuple en Pologne, en Bohème-Moravie (l'actuelle République tchèque), en Autriche et dans une moindre mesure en Hongrie, y réduisant le protestantisme à d'infimes minorités. Toutefois leurs succès mêmes, la souplesse dont ils firent preuve pour les obtenir (rites chinois, casuistique...) et leur proximité avec les Grands provoquaient de la jalousie leur donnant une image de ténébreux conspirateurs et d'êtres amoraux à l'éthique laxiste.

Les Jésuites s'étaient vus confier l'évangélisation des indiens Guaranis au Paraguay (alors un territoire d'une superficie double de celle de l'actuelle République du Paraguay). Ils y créèrent une république de facto indépendante administrée selon les principes du christianisme primitif où les Indiens vivaient libres sans esclavage (l'obligation d'aller prier dans une église tous les jours est légère comparée aux fers et aux chaînes) et à l'économie florissante. Pour des raisons compréhensibles les rois d'Espagne et du Portugal après avoir régularisé la frontière entre leurs empires coloniaux respectifs (c'est aujourd'hui celle entre le Brésil d'une part, l'Argentine et l'Uruguay d'autre part) décidèrent de détruire cet État dans l’État. Après une promenade militaire (le film Mission a quelque peu exagéré la résistance des jésuites) les réductions furent détruites, prélude à la chute de l'ordre. Car le marquis de Pombal, Premier ministre du roi du Portugal, franc-maçon et admirateur de la Grande-Bretagne où l’Église était contrôlée par la monarchie, commença alors une campagne anti-jésuite. Suivant l'exemple du Portugal les monarchies bourdons expulsèrent les Jésuites de leurs territoires. Lorsque Clément XIII voulut agir en leur faveur en excommuniant le gouvernement du duché de Parme, les Bourdons occupèrent partiellement les États pontificaux. C'est dans ce contexte que fut élu Clément XIV. Celui-ci temporisa puis signa le 21 juillet 1773 le bref (décret) Dominus ac Redemptor prononçant la dissolution de l'ordre. Lors des quatorze mois suivants, le 249ème pape moribond a certainement régulièrement songé à cet acte : s'est-il souvenu de son prédécesseur Clément V, le destructeur de l'ordre du Temple ? Si oui, il a alors compris que de terribles épreuves attendaient l’Église. Les Jésuites eurent cependant plus de chance que les Templiers : ravis de pouvoir disposer de si excellents pédagogues et savants, l'orthodoxe Catherine de Russie et le (nominalement) luthérien Frédéric II interdirent l'application du bref dans leurs États, ce qui permit la restauration de la Compagnie de Jésus en 1814.

La principale force derrière la chute des Jésuites était les jansénistes. Le jansénisme peut être défini comme un calvinisme resté catholique : cette doctrine comme celle de Calvin est un augustinisme radical affirmant que l'Homme ne peut obtenir son salut que grâce à l'octroi de la grâce divine laquelle est réservée à un petit nombre d'élus (cependant les jansénistes contrairement aux calvinistes ont toujours soigneusement évité d'affirmer la prédestination). Cette doctrine pessimiste selon laquelle Dieu se cachait éloigné d'un monde corrompu conduisant à une foi austère fondée sur la lecture des Écritures, la rigueur morale, le besoin d'une contrition sincère et la rareté de la communion, devint peu à peu un programme politique : les jansénistes furent nombreux parmi les membres du Parlement de Paris (une cour de justice et non un parlement au sens contemporain) ravis de se considérer comme les gardiens des lois morales mais aussi des lois fondamentales du royaume face à la monarchie absolue. De plus le mépris affiché des jansénistes envers les conventions sociales était incompatible avec le projet du Roi-soleil d'une société de cour où la noblesse était domestiquée et contrôlée pour la plus grande gloire du monarque : c'est pourquoi Louis XIV demanda et obtint du Saint-Siège plusieurs bulles condamnant ce mouvement. Le hic est que l'on ne fait pas disparaître d'un tour de main une doctrine qui s'est attiré le soutien d'un aussi grand esprit que celui de Blaise Pascal.

Cependant, le jansénisme était sur le déclin au milieu du XVIIIème siècle. La mode était alors aux intellectuels des « Lumières », un mouvement dont la meilleure définition est peut-être la phrase de Kant Sapere Aude, « Ose savoir ! ». Cela signifiait une croyance dans la bonté naturelle de l'Homme, une foi optimiste dans les pouvoirs de la raison (la faculté mentale permettant de distinguant le vrai du faux, le juste de l'injuste, l'efficace de l'inefficace) et de la réflexion empirique (appelée « philosophie ») triomphant de ses ennemis, la tyrannie, le fanatisme, la superstition, l'hypocrisie et les préjugés. Même s'il a existé un mouvement des Lumières au sein du catholicisme, la postérité a surtout retenu le nom de déistes tels que Voltaire ou d'athées comme Diderot. Ne regardant rien comme échappant à l'examen sauf leurs propres préjugés, ces hommes s'intéressaient beaucoup à la construction et à l'utilité sociale des religions. S'il y avait unanimité sur la nécessité de la tolérance religieuse (les esprits de l'époque étant hantés par le souvenir des guerres entre catholiques et protestants des XVIème et XVIIème siècles à la manière dont nous sommes hantés par celui de la Seconde Guerre mondiale) et d'un système judiciaire plus juste, les « Philosophes » se divisaient politiquement en deux écoles : l'une prônant une monarchie constitutionnelle à la britannique ; l'autre prônant le « despotisme éclairé », c'est à dire un pouvoir monarchique fort pour écraser les résistances de l'obscurantisme. Les deux écoles se rejoignaient cependant pour présumer que tous les malheurs du monde venaient du « fanatisme » et que pour rendre l'humanité heureuse il suffisait de remplacer auprès des princes les prêtres par des esprits « éclairés ». On devine sans peine l'intérêt de telles doctrines pour les monarques se piquant de philosophie : elles permettaient de qualifier toute résistance de « contraire à la raison », « absurde » ou « gothique » (médiéval dans le sens de dépassé). La tolérance religieuse n'est dans ce système qu'un moyen supplémentaire de renforcer l'autorité de l’État, un faible progrès de la liberté en échange de nombreux reculs et un affaiblissement de la prétention séculaire de l’Église catholique à incarner la défense de règles morales immuables contre l'oppression politique.

L'empereur Joseph II (1741-1790) est l'auteur de phrases telles que « Depuis mon arrivée sur le trône j'ai fait de la philosophie la maîtresse de mon empire  » et « Tout pour le peuple ; rien par le peuple  » que l'on peut considérer comme de bonnes descriptions du despotisme éclairé. De fait il voulut créer un État unifié et gouverné par « la Raison » sans tenir compte que les privilèges (il est vrai un système à nos yeux inégalitaire, incohérent et arbitraire) protégeaient ses sujets et des personnes morales comme les villes ou l’Église des risques de tyrannie. Aussitôt après la mort de sa mère la pieuse Marie-Thérèse en 1780, il entreprit de réorganiser l’Église en s'inspirant du fébronianisme (une doctrine très populaire alors dans l'épiscopat du Saint Empire Romain Germanique affirmant la supériorité du collège des évêques sur le Pape, une idée pratique pour un État s'il nomme les évêques) de ses conseillers jansénistes et/ou franc-maçons, déclarant la législation et la pratique religieuse sous l'autorité de l’État, réduisant autoritairement le nombre de jours fériés (c'est à dire à l'époque de fêtes religieuses), réglant avec une minutie invraisemblable la liturgie et la décoration des églises, décrétant que les dogmes ne devaient plus être discutés en chaire mais être remplacés par des annonces officielles et faisant prêter aux évêques un serment de fidélité à l’État. Les mesures qui inquiétaient le plus le Saint-Siège était la formation de séminaires contrôlés par l’État (et non plus par les évêques) et la dissolution des monastères que Joseph II en accord avec les Philosophes jugeaient inutiles. L’empereur pourtant censé protéger l’Église s'était en effet mis en tête de transformer les ecclésiastiques en fonctionnaires comme dans les États luthériens. Pie VI prit alors une décision spectaculaire : aller rencontrer en personne Joseph II à Vienne. Pour la première fois depuis le XVème siècle un pape sortait d'Italie. Joseph II se montra poli mais froid devant cet honneur. Quelques heures seulement après le départ de Pie, il prit un édit sécularisant encore d'autres monastères. Amer et désabusé le 250ème pape ne prêta guère attention aux tentatives des Vénitiens de le consoler préférant méditer sur l'abaissement et la perte de prestige des successeurs de Pierre : si même un acte aussi extraordinaire (pour l'époque) était inutile, alors c'est que plus rien ne protégeait l’Église contre les agissements des puissances temporelles.

De fait un synode d'inspiration janséniste se réunit à Pistoia en 1786 pour imiter le joséphisme et imposer à l’Église en Toscane (dont le grand-duc Léopold était le frère de Joseph II) l'autorité suprême de l’État. Mais alors pourquoi ne vivons-nous pas dans un monde de despotismes éclairés s'appuyant sur l'armée et la bureaucratie, de dictatures militaires royales ou de monarchies totalitaires ? La réponse est venue d'Amérique. Dans le mouvement général de renforcement des pouvoirs monarchiques Georges III gréva d'impôts ses sujets américains sans tenir compte d'une convention de la vie politique britannique : pas de taxation sans représentation. Radicalisation des esprits aidant, ils proclamèrent leur indépendance, la gagnèrent par la voie des armes (grâce à un important soutien français) puis l'organisèrent en se dotant d'une constitution démocratique. En Europe l'expérience fascine : on croyait la démocratie réservée aux très petits États ; la voilà appliquée à l'échelle d'un continent. Dans les Pays-bas autrichiens (la majeure partie de la Belgique actuelle) où Joseph II a supprimé les privilèges des États (provinces) pour imposer un contrôle direct par le gouvernement de Vienne une révolte sur le modèle américain éclate : bien que finalement vaincue en 1790 elle marque la fin des réformes joséphistes.

Pendant ce temps en France le roi Louis XVI laissait en place le gallicanisme, l'organisation de l’Église catholique en France la rendant très largement autonome du Pape. Il aurait eu tort de s'en plaindre : grâce au concordat de Bologne de 1516 les évêques étaient ses créatures. Avantage de ce système, le roi laissait ses privilèges à l’Église qui formait un corps auto-administré et auto-taxé (les clercs ne payaient pas d'impôts mais leur Assemblée générale votait tous les cinq ans des « dons gratuits »). Le monopole sur le culte public quelque peu écorné par les libertés reconnus aux juifs (et en Alsace aux luthériens) et l'édit de tolérance (envers les calvinistes) de 1787 faisait de tout Français un catholique depuis sa naissance... mais privait l’Église de tout élan missionnaire (sauf à l'étranger dans les colonies mais la Nouvelle-France et ses Amérindiens étaient perdus depuis 1763). Les Français du temps étaient pour la plupart sincèrement catholiques. L'athéisme, l'irreligion et le déisme voltairien étaient répandus parmi les « gens de qualité » et la population parisienne mais même aux yeux de ces minorités l'idée qu'une société puisse se passer de religion et la séparation moderne entre l’Église et l’État auraient paru étranges. Le nombre de réguliers (ceux vivant selon une règle, c'est à dire les moines et les moniales) avait chuté dans ce siècle si peu religieux, les pornographes se régalaient d’œuvres comme Thérèse philosophe et La religieuse de Diderot mais dans la réalité des milliers de nonnes assuraient sans scandale les soins des aveugles, des enfants trouvés, des orphelins, des malades et des vieillards. Si l'épiscopat était composé de rejetons des grandes familles aristocratiques, les curés de village étaient des fils de paysans ou d'artisans respectés et intégrés dans leurs communautés, tenant l'état-civil et traduisant dans les patois les proclamations officielles. Beaucoup se considéraient comme des agents de la civilisation dans la France profonde, écrivaient sur la botanique, l'histoire locale, la médecine (encourageant la vaccination tout juste inventée par exemple) ou l'agriculture. L'excommunication de la franc-maçonnerie n'étant pas appliquée en France comme indiqué ci-dessus, les ecclésiastiques formaient 9% de ses effectifs en 1789. Et pourtant cette Église apparemment inébranlable allait devenir un corps étranger dans la société en peu de temps.

Il n'y avait aucune raison pour que la révolution de 1789 devienne la première tentative de l'histoire de la civilisation occidentale d'extirper le Christianisme : beaucoup de cahiers de doléances avaient été rédigés par des prêtres, c'est le ralliement de la majorité des députés du clergé lors des États généraux de 1789 qui permit la transformation de ceux-ci en Assemblée nationale, l'abolition des droits féodaux fut partiellement proposée par deux évêques, le projet de ce qui devait devenir la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen a été en grande partie rédigé par l'archevêque de Bordeaux Champion de Cicé (mais le texte a reçu d'importantes modifications durant les débats), l'abbé Grégoire est resté jusqu'au bout fidèle à la Révolution. Les ennuis commencèrent lorsque pour permettre au clergé de continuer à remplir ses missions sociales malgré la suppression des dîmes on écouta la proposition de l'évêque d'Autun Talleyrand de nationaliser les biens du clergé (2 novembre 1789).

Les députés de la Constituante sont pardonnables de n'avoir pas écouté les avertissements de ceux qui expliquaient qu'ils se mêlaient de questions spirituelles : l'abaissement de la papauté était telle que l'on s'était habitué à considérer l’Église comme faisant partie de l'administration du royaume et la Constituante estimait que « Qui paye dicte ». D'où la Constitution civile du clergé du 12 juillet 1790 : dissolution des ordres contemplatifs, abolition d'une cinquantaine de diocèses, interdiction des vœux perpétuels (ce qui aurait amené l'extinction des ordres monastiques), salaires réduits et définis en fonction du nombre de fidèles, égalité des droits politiques et civils (ce qui comprenait le mariage des prêtres même si l'on ne s'en rendit compte qu'en 1791), enfin élection des évêques et des prêtres. Ce fut le point où une grave erreur fut commise : les évêques devaient être élus par les citoyens... sans poser la condition que les votants soient catholiques. L'interdiction de demander confirmation au Pape (qui devait juste être averti par une lettre) faisait basculer la situation : l’Église de France était désormais schismatique. Louis XVI hésite puis accorde sa sanction le 24 août n'ayant pas reçu de réponse du Saint-Siège. Celle-ci parvient le lendemain : elle condamne la nouvelle loi. Des évêques ayant refusé de consacrer les nouveaux élus, la Constituante impose un serment de fidélité à la loi y compris la Constitution civile du clergé puis, tous les évêques sauf quatre et de nombreux prêtres refusant de le prêter, déclare les réfractaires « suspects » : c'est l'engrenage.

Moins de trois ans plus tard, le roi a été déposé et guillotiné, la France est en guerre contre la quasi-totalité de l'Europe et la Révolution tout en continuant à proclamer routinièrement la liberté de religion est devenue anti-cléricale y compris contre le clergé de l’Église constitutionnelle. Tandis qu'une culture religieuse millénaire est saccagée, un horrible drame a lieu dans l'Ouest de la France. La Vendée a pendant longtemps été une zone reculée où les campagnards pratiquaient une religion vaguement monothéiste remplie de superstitions : c'est justement pour cette raison que durant le XVIIème et le début du XVIIIème siècle des missionnaires y furent envoyés et y introduisirent un catholicisme purifié centré sur l'adoration du Sacré-Cœur. Devenus les plus pieux des Français, les Vendéens prennent les armes au printemps 1793 pour protéger leurs prêtres. Quelques mois plus tard la révolte est matée dans le sang : entre 200.000 et 300.000 morts sur une population initiale de 500.000 à 700.000 âmes disparus au cours de ce que l'on qualifierait aujourd'hui sans hésitation de crime contre l'humanité. Le « populicide » selon la formule de Babeuf nous paraît aujourd'hui relativement banal (ce qui n'est pas bon signe) ; à l'époque ce fut un choc : ainsi donc l’État « défanatisé » (laïcisé) est tout aussi meurtrier que les pires fanatiques des guerres de religion ?

La Révolution se radicalise de mois en mois quand soudainement l'homme qui était venu à la représenter, Maximilien Robespierre, est renversé et guillotiné. L’effervescence prend subitement fin et les survivants se demandent quoi faire. Sur le plan religieux, la convention thermidorienne se débarrassa d'un boulet en votant la première loi de séparation de l’Église et de l’État le 21 février 1795 : en clair les anti-cléricaux laissaient tomber l'encombrante Église constitutionnelle. On n'a que rarement prêté attention à celle-ci prise entre le mépris ouvert du pouvoir censé la protéger et celui de ceux restés fidèles à Rome ; pourtant son existence montre qu'il était possible dès l'époque de concilier le catholicisme et les principes nouveaux. Ceux qui proclament « la religion doit rester dans la sphère privée » ignorent généralement qu'il fut un temps où ce principe était strictement appliqué sans les coutumes et accommodements que nous connaissons aujourd'hui, où l’État faisait abattre les crucifix sur le bord des routes, où les processions et le son des cloches étaient interdits, où les ecclésiastiques devaient être en tenue civile hors des lieux de culte, où quand une « ci-devant église » était propriété publique, c'était pour être démolie ou convertie en grange, fabrique, etc... Malgré ces restrictions, les fidèles (surtout des femmes) retournent dans les églises dès la fin de la Terreur. En 1797, l'abbé Grégoire organise un concile de l’Église constitutionnelle qui abolit le mariage des prêtres mais conserve la messe en français (sauf pour la consécration) puis envoie une lettre de conciliation au pape. Las ! Quelques mois plus tard, après le coup d’État de Fructidor les prêtres réfractaires sont de nouveau poursuivis tandis qu'un nouveau serment est imposé aux constitutionnels mettant fin à la trêve religieuse.

Car la constitution de l'an III a instauré une séparation des pouvoirs si rigide qu'il est impossible de résoudre dans la légalité les conflits entre le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif. Cette situation impose le recours à l'armée alors qu'un jeune général ambitieux appelé Napoléon Bonaparte a conquis le nord de l'Italie et financé ses troupes en expropriant l’Église. Tandis que l'on se débarrasse de lui en lui confiant une expédition en Égypte, le Directoire se radicalise : il se lance dans une politique de création de « républiques sœurs » (des États vassaux en pratique) et prend prétexte de la mort d'un diplomate pour envahir les États pontificaux en février 1798. Tandis que la République romaine est proclamée, le 250ème pape est exilé à Florence puis à Valence. Pie VI y meurt le 29 août 1799 : les témoins sont convaincus d'assister à l'enterrement du dernier pape !

Pourtant, six mois et demi plus tard un conclave élit sur l'île San Giorgio Maggiore (à Venise en face du palais des doges) le 251ème pape. Celui-ci, Luigi Chiaramonti, prend le nom de Pie VII. Alors qu'il était évêque d'Imola, il s'est fait remarquer lors de son sermon de la Noël 1797 en faisant valoir que « les préceptes de l'évangile et les principes démocratiques n'ont rien d'incompatibles ». Bien qu'il ne soit en rien un libéral (un adepte de la philosophie libérale), il souhaite une conciliation avec l'ordre nouveau. Sa main tendue rencontre la volonté d'apaisement de Bonaparte qui à son retour d’Égypte s'est emparé du pouvoir. Selon la très juste observation de Mme De Rémusat, l'immortalité de son nom était d'une toute autre importance à ses yeux que celle de son âme. Mais le conquérant avait un esprit très pratique dans lequel l'hostilité du Pape avait un aspect militaire : l'équivalent d'une troupe de 200.000 hommes en permanence sur les arrières de l'armée française. Après Marengo il fit savoir qu'il était prêt à un accord (le seul de son gouvernement à le souhaiter). Malgré cela, le fait qu'il ait envoyé au feu les huit premières montures montre qu'il n'était pas prêt à tout (et sans doute que les diplomates pontificaux faisaient du bon travail). Finalement le 15 juillet 1801 un traité est signé. Tandis qu'un Te Deum est célébré dans Notre-Dame de Paris, le schisme de l’Église constitutionnelle prend fin au prix de la transformation de l’Église catholique en France en une administration d’État.

Nietzsche a écrit « Tout ce qui ne me tue pas me rend plus fort ». Après avoir failli y disparaître, l’Église sort de la tourmente renforcée car purifiée : finis les petits abbés de cour, les princes-archevêques aux idées fébronianistes, les cardinaux-ministres et les évêques-courtisans toujours absents de leurs diocèses. Alors que le réveil religieux du XIXème siècle commence, le Saint-Siège est délivré partiellement des chaînes qui pesaient sur lui et peut affronter les défis du monde nouveau. Le problème est que la manière dont sa libération s'est faite l'a rendu allergique pour des décennies aux mots de « liberté », « égalité », « nation » et « république ». L'enjeu des débats durant un siècle et demi sera de définir la réconciliation entre le catholicisme et la liberté telle que le monde moderne l'entend.


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4 réactions à cet article    


  • soi même 3 juin 2013 20:53

    Et bien cela est signé, par l’Esprit du Christ, mais par son adversaire qui a conquis ce bastion qu’est le Vatican, et qui Trône à présent.


    • gordon71 gordon71 3 juin 2013 23:30

      bonsoir 

      édifiant de clarté et d’érudition,

       l’incroyable vitalité du christianisme et ses ressources pour s’adapter et passer à travers les siècles 

      j’archive immédiatement....

       merci infiniment

      • povmillet 3 juin 2013 23:36

        Ahh le Jansénisme que de souvenirs...


        • Constant danslayreur 4 juin 2013 13:34

          Merci Monsieur, vivement la suite.
          Et ne faites pas trop attention aux moinssages, sur AV, chacun fait avec ce qu’il a...

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