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Une histoire et un bilan du concile Vatican II (2) : le choc de 1848

Le premier chapitre peut être lu ici.

An 1804. L’Église catholique en France peut faire le constat qu'elle a résolu le problème du schisme de 1790... en en créant deux autres. D'une part, les haines politiques sont si fortes qu'une partie du clergé réfractaire et de ses fidèles a constitué un nouveau schisme, celui de la Petite Église qui dure encore aujourd'hui. D'autre part et surtout, le premier Consul a unilatéralement ajouté au concordat de 1801 qui a restauré la paix religieuse après la tourmente révolutionnaire des articles organiques qui ont transformé l’Église en une administration publique et établi sur elle le contrôle de l’État à un degré que ne s'était jamais permis l'Ancien Régime. Bonaparte nomme les évêques, s'est auto-attribué le droit de refuser la publication des documents du Saint-siège, interdit aux évêques de se réunir ou de se déplacer sans l'autorisation du gouvernement, fixe le nombre des prêtres pouvant être ordonnés... L'obligation d'enseigner dans les séminaires la Déclaration des Quatre articles (un texte gallican rédigé par Bossuet en 1682) et le remplacement en 1806 de la fête de l'Assomption par la Saint-Napoléon, fête en l'honneur d'un « martyr » à l'existence historique très hypothétique, étaient des signes quelque peu mesquins de qui était le vrai maître. C'est pour essayer d'obtenir un adoucissement des articles organiques que Pie VII accepte de venir en France et de sacrer empereur Napoléon (ou plus exactement d'être exhibé lors de son auto-couronnement). Échec complet : même le mariage religieux entre Napoléon et Joséphine la veille de la cérémonie fut annulé peu de temps après.

Il est étrange que Napoléon soit rarement décrit comme le disciple de Voltaire (il disait pourtant « plus je lis Voltaire, plus je l'aime »). Ce dernier écrivait « Je veux que mon procureur, mon tailleur, mes valets et ma femme croient en Dieu car je peux dès lors espérer être moins souvent volé et moins souvent cocu  » ; l'autocrate disait « Je ne vois pas dans la religion le mystère de l'Incarnation, mais celui de l'ordre social : quand un homme meurt de faim devant un autre qui a le ventre plein, il ne peut accepter cette différence que si une autorité lui dit que Dieu le veut ainsi ». Selon le philosophe toutes les religions concourent à l'ordre social ; l'empereur s'en assura en transformant les églises romaine, luthérienne et calviniste en églises d’État (ainsi que le judaïsme en 1808) puis fit rédiger un catéchisme impérial où les enfants apprenaient en même temps qu'à lire qu'ils devaient payer leurs impôts et que le Vème commandement (« Tu honoreras ton père et ta mère ») impose d'obéir à tous ses supérieurs depuis ses parents jusque l'empereur car « honorer et servir notre Empereur est donc honorer et servir Dieu même ». L'un déclarait que les différentes religions ne diffèrent que par l'extérieur ; l'autre se vantait « C'est en me faisant catholique que j'ai gagné la guerre en Vendée, en me faisant mahométan [musulman] que je me suis établi en Égypte, ultramontain [fidèle au Pape] que j'ai gagné les cœurs à moi en Italie ». Le sage de Ferney prônait un pouvoir fort et avait applaudi à la suppression des parlements en 1771 ; Napoléon peuplait celui hérité de la Révolution de « lanternes mortes ». La distance entre le voltairianisme et le bonapartisme est la même que celle entre le marxisme et le stalinisme, celle entre une philosophie aux intentions généreuses et son utilisation par un régime oppressif. Ressuscité trente ans après sa mort, Voltaire aurait ironiquement fait remarquer que le nouveau souverain cherchait à prouver qu'il avait raison sur tout y compris quand il avait averti « Le prince athée serait le fléau du genre humain  » : sa soif inextinguible de contrôle amenait le grand empereur à repousser toujours plus loin les frontières de sa domination. C'est ainsi que dans un acte qui dût lui sembler d'importance secondaire il fit occuper les États pontificaux en 1808. L'année suivante, ceux-ci étaient annexés à l'Empire français et le 251ème pape était emmené prisonnier.

Problème : selon le concordat de 1801, les évêques sont nommés par le gouvernement mais reçoivent leur investiture du Pape. Pie VII refusant de les accorder depuis sa prison, de nombreux diocèses se retrouvaient sans chef. Napoléon imagina de convoquer à Paris un concile (non reconnu) des églises de France et d'Italie pour lui retirer ce pouvoir. Après l'arrestation de trois évêques ayant eu l'idée malencontreuse de croire en la liberté de l’Église, l'épiscopat accepta de les conférer mais ajouta que ses décisions devaient être ratifiées par le Souverain pontife (une précaution évitant de consommer un nouveau schisme). Le despote s'en contenta tout à ses projets grandioses : tout en préparant une invasion de la Russie, il fit dresser des plans pour le palais du prochain pape, un successeur de Pie VII (à qui il venait d'écrire qu'il comprenait moins la théologie qu'un novice et devait abdiquer) dont l'élection serait confirmée par lui et qui en sortirait pour couronner son fils, le Roi de Rome. Cependant, l'empereur se présenta au château de Fontainebleau le 18 janvier 1813 devant son prisonnier pour lui demander de ratifier le concile de Paris. Pendant sept jours, le tyran alterna cajoleries, promesses, menaces, colères. L'évêque de Rome a-t-il vraiment clamé comme le veut Alfred de Vigny « Commediante, tragediante  » ? Probablement pas, mais il a dû penser quelque chose d'approchant. Finalement, un septuagénaire épuisé prononça un faible « oui ». Le « Héros » s'en alla se félicitant de son nouveau triomphe... avant d'apprendre que trois jours plus tard le successeur de Pierre s'est rétracté. Napoléon haussa les épaules : après une nouvelle victoire sur l'Oder ou la Vistule, tout s'arrangerait.

Mais le colosse avait des pieds d'argile : au moment où il tentait le tout pour le tout pour sauver sa politique religieuse, Napoléon cherchait à réparer le coup mortel de la destinée, la destruction par la faim et le froid de son armée dans les neiges de Russie au cours d'un hiver rigoureux que beaucoup interprétèrent comme un châtiment divin. Moins de quinze mois plus tard, ce fut lui qui abdiqua dans ce même château de Fontainebleau. Le 24 mai 1814, Pie VII revint à Rome accueilli par une foule en liesse. La chute de Napoléon simplifia le paysage idéologique : le despotisme éclairé devenu subitement impossible, il n'y avait plus de choix qu'entre un conservatisme cherchant à sauver le plus possible de l'Ancien Régime et les idées libérales de 1789. Déçus par une révolution qui avait fait se lever de si grandes espérances pour ensuite sombrer dans le chaos puis une dictature militaire continentale, les artistes se détournèrent des Lumières pour redécouvrir les beautés de la foi chrétienne, du Moyen-Age (c'est sous la Restauration qu'apparût la notion de monument historique) et de la communion avec Dieu au sein de la nature : c'était l'heure du romantisme. Tandis que les séminaires accueillaient des milliers d'élèves prêts à servir Dieu et que des missionnaires rechristianisaient les provinces françaises, de nouvelles églises furent construites pour remplacer celles saccagées pendant la Révolution et accompagner l'expansion urbaine (faites donc l'expérience de compter là où vous vivez les églises construites ou remaniées au XIXème).

Il ne faut cependant pas croire que l'affrontement entre conservateurs et libéraux était celui des chrétiens encore plongés dans l'obscurantisme contre les audacieux libres-penseurs. Beaucoup de conservateurs étaient des « chrétiens par peur ». La bourgeoisie française* (à l'époque ce terme désignait ceux résidant en ville et tirant leurs revenus d'une profession libérale ou de la terre, non les rares industriels : nous dirions les classes moyennes et les élites urbaines) était imprégnée de voltairianisme. À une époque où les idées de Voltaire n'avaient pas été triées de façon à ne retenir que les appels à la liberté de pensée et à la tolérance religieuse, cela signifiait que ses propos sur le rôle essentiel de la religion pour maintenir l'ordre social et la moralité des masses étaient considérés comme allant de soi. En d'autres termes, Dieu selon les bourgeois était un service supérieur de police. D'où cette fameuse phrase d'Adolphe Thiers que l'on est censé trouver admirable : « Je veux rendre toute-puissante l'influence du clergé, parce que je compte sur lui pour propager cette saine philosophie qui apprend à l'homme qu'il est ici-bas pour souffrir et non cette autre philosophie qui dit au contraire à l'homme : "Jouis" ». Cela était compatible avec un anticléricalisme méprisant et l'absence de pratique religieuse car il était entendu que c'était le peuple (sans pouvoir et sans droit de vote, le suffrage étant censitaire) qui avait besoin de discipline : les industriels par exemple faisaient exprès de faire travailler leurs machines (et des ouvriers avec) le dimanche et les jours de fête. Cependant, le ver était dans le fruit : le « sexe faible » devant lui aussi être discipliné, son éducation était confiée à l’Église. Les bourgeois voltairiens s'en félicitèrent sans réfléchir qu'une fois devenues adultes les anciennes élèves des « bonnes sœurs » prendraient au sérieux leur foi et emmèneraient leurs enfants, des deux sexes cette fois-ci, à la messe : c'est ainsi que l’Église reconquit la bourgeoisie au milieu du XIXème siècle et que le voltairianisme disparut.

Si les conservateurs étaient divisés entre vrais chrétiens et « chrétiens par peur », les révolutionnaires se séparaient entre libres-penseurs (l'expression date de cette époque) et chrétiens hétérodoxes. Ces derniers, adeptes de la « religion naturelle » à la Rousseau, c'est à dire un christianisme sans dogmes insistant sur la conscience individuelle et la recherche de la lumière intérieure (un peu comme chez les Quakers), étaient de loin les plus nombreux. Il n'est pas difficile de savoir pourquoi : le christianisme était quelque chose que tout le monde connaissait et, après tout, sa proposition de transformer les mentalités est plus crédible que celle de changer l'eau des océans en limonade. C'est pourquoi la première organisation révolutionnaire (dédiée à la révolution) bénéficiant d'un véritable soutien populaire (et non ne représentant qu'elle-même) fut celle des Carbonari (« charbonniers ») : issu de fraternités catholiques, ce réseau de plusieurs milliers de membres lutta contre le pouvoir de Joachim Murat, maréchal de Napoléon et roi fantoche de Naples de 1808 à 1815, puis contre la monarchie absolue de Ferdinand IV de Bourbon-Naples qui en 1816 avait supprimé la constitution accordée aux Siciliens en 1812. On devenait membre par une cérémonie initiatique où le candidat tombait devant des personnages jouant Caïphe, Hérode et Ponce Pilate pour rappeler que le Christ avait été condamné par le clergé, les rois et les pouvoirs civils. Les entrées dans chaque grade avaient lieu lors de cérémonies faisant des usages de plus en plus spectaculaires du feu et du charbon. En juillet 1820, un soulèvement parvint à imposer une constitution à Ferdinand IV. Mais huit mois plus tard l'armée autrichienne rétablit son pouvoir absolu. Durant l'intervalle les Carbonaris ont essaimé dans toute l'Italie et fait des émules en France grâce à l'influence de Filippo Buonarroti, un survivant de la Conjuration des égaux**. En sortant du cadre du royaume des Deux-Siciles, les Carbonaris perdirent leur unité de but se divisant entre monarchistes constitutionnels et républicains, partisans d'une Italie unitaire ou fédérale ou s'en moquant complètement. Surtout, la remise en cause du pouvoir temporel du Pape obligea le Saint-Siège à un raidissement conservateur.

Le 2 février 1831 Bartolomeo Cappellari fut élu pape sous le nom de Grégoire XVI. Disons-le clairement : le 254ème pape était un tyran. Un pape réactionnaire au sens propre du terme, rejetant le monde moderne y compris les chemins de fer et le télégraphe, allant jusqu'à approuver la répression sanglante par le tsar des Polonais révoltés en 1831 et dont les déclarations sur la liberté d'expression (une « dépravation ») et la liberté de la presse (« exécrable ») embarrassent depuis lors l’Église. Cinq fois sous son pontificat des révoltes éclatèrent réprimés par l'armée autrichienne, l'armée pontificale se révélant trop petite. La plus importante fut la première : le 4 février 1831 une conspiration des Carbonari conduite par Napoléon-Louis et Louis-Napoléon Bonaparte, neveux du grand empereur, s'empara du duché de Modène et s'étendit dans les jours suivants au Nord des États pontificaux. Le but ? Créer un royaume d'Italie dont le roi serait Napoléon II (l'ex-Roi de Rome). Les deux frères s'avancèrent jusque Civita Castellana à 65 km de Rome. Mais l'intervention des Autrichiens les contraignit à fuir. Tombé malade, l’aîné mourut le 17 mars. Par conséquent, à la mort en 1832 de « l'Aiglon » le titre de prétendant bonapartiste échut au frère cadet, Louis-Napoléon (Napoléon III).

Le pape-autocrate finit cependant par lasser de nombreux catholiques : le Vicaire du Christ est-il vraiment dans son rôle quand il enferme dans ses geôles des centaines de prisonniers politiques ? La liberté est-t-elle vraiment incompatible avec le christianisme ? En 1843 un prêtre italien appelé Vincenzo Gioberti publia un ouvrage intitulé Du primat moral et civil des Italiens où il expliquait à partir d'un long exposé philosophique sur l'idée de civilisation et la grandeur passée des Italiens que le catholicisme était la gloire de l'Italie, la condition de sa liberté et de son bien-être puis proposait une confédération de tous les États italiens dont le Pape serait le chef symbolique. Ce livre plût beaucoup à Giovanni Mastaï archevêque d'Imolà. Lorsqu'il apprit la mort de Grégoire XVI le 1er juin 1846, Mastaï en emporta des exemplaires au conclave chargé d'élire le 255ème pape avec l'intention de les montrer au nouvel élu. À sa grande stupeur, le 16 juin 1846 c'est lui qui est élu.

Pie IX (Pio nono) fut tout de suite très populaire. Un mois jour pour jour après son élection, tous les prisonniers politiques étaient libérés : tous les garçons nés ce jour-là dans les États pontificaux furent appelés Pio et les filles Pia. Au cours des mois suivants, il approuva la création de chemins de fer et abolit des impôts impopulaires. En 1847, il institua un Conseil des ministres et un Conseil d’État sur le modèle français, abolit des mesures discriminatoires contre les Juifs, établit la liberté de la presse et une Consulta chargée de rédiger une constitution. Le résultat fut la Constitution du 14 mars 1848 établissant un parlement bicaméral avec une chambre des laïcs et une chambre des ecclésiastiques.

Paradoxalement, la tentative de Pie IX de transformer les États pontificaux en démocratie échoua en raison d'une vague d'expériences démocratiques. En 1830 le roi de France Charles X avait été renversé par une insurrection des Parisiens. Dans le vide du pouvoir une coalition de politiciens libéraux (dont Thiers), du banquier Jacques Laffite et de Lafayette pris de timidité au moment d'être proclamé président d'une république à l'américaine fit donner la couronne à Louis-Philippe d'Orléans : le début de la monarchie de Juillet. Mais le 24 février 1848, le roi-bourgeois fut à son tour renversé par les Parisiens. Cette fois-ci, les républicains ne se laissèrent pas piéger et proclamèrent la République. Le clergé resté souvent nostalgique de la branche aînée des Bourbons applaudit la chute de l'usurpateur et se rallia à la République : la IIème République ne sera pas anti-cléricale. En ces temps heureux de « l'illusion lyrique », toute la France communiait dans l'idéal de la République sociale. Le 23 avril, l'élection de l'Assemblée Nationale constituante coïncida avec le dimanche de Pâques : aux yeux de beaucoup, la République ressuscitait à l'égal du Christ.

En Europe l'émotion est considérable : la preuve est faite par l'exemple qu'un peuple peut renverser ses maîtres. D'un bout à l'autre du continent on manifeste, souvent on s'insurge pour réclamer les libertés personnelles et/ou celle des nations. L’Italie est alors divisée en huit États : l'Empire d'Autriche occupe la Lombardie et la Vénétie, le royaume de Piémont-Sardaigne le Nord-Ouest et la Sardaigne, les États pontificaux le centre, le royaume des Deux-Siciles le Sud, les quatre petits États restants sont sous influence autrichienne. Alors que l'empire des Habsbourg paraît sur le point d'exploser, les patriotes italiens sont convaincus que l'heure de la libération a sonné. Le 17 mars Venise proclame son indépendance retrouvée, le 22 mars les Autrichiens quittent Milan après cinq jours d'insurrection, le 23 le roi de Sardaigne Charles-Albert déclare la guerre à l'Autriche et fait franchir la frontière lombarde à son armée. Des contingents toscans, napolitains et pontificaux s'apprêtent à la soutenir.

Mais à Rome le 255ème pape est assailli de doutes : le serviteur des serviteurs du Christ, le Prince de la Paix, peut-il vraiment jouer les conquérants ? Pie donna finalement une réponse négative le 29 avril au cours d'une allocution aux cardinaux : aucun doute que cela lui ait coûté cher, lui qui fut toujours un patriote, mais il devait songer que le Pape a une mission universelle. En privé, il assura des libéraux qu'il continuait à prier pour la défaite des Autrichiens et les soldats pontificaux « désertèrent » avec sa permission. Mais les Carbonari soulagés y virent la preuve qu'ils avaient toujours eu raison : un pape ne peut être qu'un réactionnaire.

Les troupes autrichiennes commandées par le général Radeztky (celui de la fameuse marche) reçurent des renforts en juin. Elles battirent les Piémontais de Charles-Albert à la bataille de Custozza le 25 juillet, ce qui leur permit de reprendre Milan le 6 août. Charles-Albert dût signer une trêve trois jours plus tard. Certes, il reprit les hostilités le 20 mars 1849 mais dès le 23 la défaite de Novare le contraignit à abdiquer : la Première guerre de libération italienne était virtuellement terminée en ce mois d'août.

Pour ne rien arranger, au même moment en France la Révolution connût un nouveau Thermidor (en plus sanglant). Le 25 février le Gouvernement provisoire avait proclamé le droit au travail puis dans les jours suivants on avait improvisé des Ateliers nationaux destinés à fournir des emplois aux ouvriers parisiens. Mal conçue, mal exécutée, ce qui aurait pu être une politique que nous qualifierions de « keynésienne » où l’État supplée à une défaillance du secteur privé (de mauvaises récoltes avaient entraîné une dépression économique en 1846-1847) par des travaux publics se résuma à retourner le sol du Champ-de-Mars, aplanir la place Saint-Lazare et replanter des arbres. Devant l'évidence que l'on dépensait l'argent du contribuable en pure perte et, il faut le reconnaître, la mauvaise volonté des notables qui composaient le gros de l'Assemblée Nationale la décision de les fermer fut prise le 21 juin 1848. Le surlendemain, les quartiers ouvriers de l'Est parisien se révoltèrent. 5.600 morts, 25.000 arrestations, 11.000 déportations en Algérie, un déchaînement de violence où l'on employait le canon pour briser la résistance maison après maison et des exécutions sommaires où, dit-on, des hommes perdirent leur santé mentale : la bourgeoisie prit sa revanche sur les événements de février et la République sociale de façon dégoûtante. Un incident devait avoir de vastes répercussions. Le 25 juin, l’archevêque de Paris, Mgr Affre, parcourut les rues de la capitale en appelant les combattants à se souvenir qu'ils étaient frères sous un même drapeau et un même dieu. Alors qu'il s'était présenté Rue du faubourg Saint-Antoine, il obtint par sa harangue l'arrêt pendant quelques minutes de la fusillade. Il venait tout juste de se taire quand un inconnu se précipita sans raison apparente au sommet d'une barricade pour l'abattre***. Habilement exploité par la presse réactionnaire, ce meurtre convainquit les catholiques français que les « rouges » devaient être écrasés par tous les moyens.

Après Custozza les États pontificaux virent affluer des centaines de révolutionnaires fuyant la répression s'abattant sur eux dans le reste de l'Italie. Rome sombrait dans l'anarchie et des bandes armées se constituaient. Pie IX et son nouveau Premier ministre (pouvoir civil et pouvoir religieux étant désormais séparés) Pellegrino Rossi étaient cependant confiants : des élections législatives vont avoir lieu, comment des gens parlant sans cesse de démocratie pourraient-ils s'opposer à un vote démocratique ? Le 15 novembre 1848 Pellegrino Rossi se présenta à la séance inaugurale du Parlement prévu par la Constitution du 14 mars. Dans une imitation délibérée de la mort de Jules César telle qu'on l'imaginait à l'époque, les députés d'extrême-gauche l'entourèrent et le poignardèrent. Le lendemain est jour d'émeute. Pie et un séminariste eurent l'inconscience de se présenter à une fenêtre du Quirinal : un coup de feu claque et le jeune homme s'écroule raide mort. S'agissait-t-il d'une balle perdue ou d'un attentat organisé par une loge franc-maçonne comme semble l'avoir toujours cru le Pape ? Toujours est-t-il que celui-ci décida de fuir à Gaëte, une île de la baie de Naples. Au soir du 24 novembre, Pie habillé en noir et portant des lunettes de soleil prit un carrosse incognito pour le port d'Ostie tandis que l'ambassadeur de France fit semblant durant toute la nuit d'avoir une conversation avec lui dans ses appartements.

Durant les seize mois passés à Gaëte Pie va longuement ruminer ses pensées. Celui qui aurait pu être le pape démocrate est devenu un conservateur acariâtre qui hait désormais de tout son cœur toute forme de libéralisme. Un aller sans retour vient d'être pris : le catholicisme vient de rompre avec la civilisation occidentale qu'il avait contribué à enfanter. Au cours des cent-cinquante années suivantes il en perdra l'Europe ; il y gagnera d'en devenir la première religion véritablement mondiale et de ne plus dépendre des armées ou de la force d'attraction d'une puissance dominante.

On a souvent dit que les révolutions de 1848 ont échoué sur le moment mais que les transformations sociales et culturelles qu'elles ont entraînées devaient amener la réalisation de leurs objectifs durant les décennies suivantes (mais rarement sous des formes que les quarante-huitards auraient appréciées). Le 255ème pape va participer à sa manière à ce mouvement : dégoûté de la politique, il va abandonner celle-ci à son secrétaire d’État (premier ministre) et se consacrer à la doctrine. C'est à Gaëte qu'il prit l'initiative de consulter les évêques sur l'Immaculée conception de la Vierge Marie. C'est aussi durant cet exil que le cardinal Lambruschini, secrétaire d’État (premier ministre) de Grégoire XVI, suggéra à Pie IX de convoquer un concile œcuménique, c'est à dire une réunion de (en principe) tous les évêques de la Chrétienté. « Je pense, écrit-il, que Votre Sainteté devra en son temps (et ce temps ne peut être éloigné) convoquer un concile général pour condamner les erreurs récentes et faire revivre la foi dans le peuple chrétien, restaurer et raffermir la discipline ecclésiastique si affaiblie de nos jours. Les maux sont généraux, il faut des remèdes généraux ».

Nous n'avons pas la réponse mais celle-ci a sans doute été quelque chose comme « Très bonne idée mais il y a d'autres priorités ». L'une d'elles est le choix d'un protecteur des États pontificaux : les Français ou les Autrichiens ? Les premiers viennent de se doter d'une constitution démocratique prévoyant l'élection d'un Président de la République au suffrage universel direct. Louis-Napoléon Bonaparte, en dépit de sa nationalité suisse qui aurait dû le rendre inéligible, a réussi à devenir membre de l'Assemblée Nationale constituante puis a remporté par un raz-de-marée électoral (74,33% des suffrages exprimés) la première élection présidentielle française. Sa candidature qui selon un bon mot de Victor Hugo datait d'Austerlitz a rassemblé les paysans attirés par un nom glorieux, des militants réunis sur un discours attrape-tout et les conservateurs convaincus de le manipuler (selon Thiers « c'est un crétin, on en fera tout ce que l'on voudra »). Les seconds sont déjà intervenus à de nombreuses reprises au cours des décennies précédentes pour écraser les révoltes dans la péninsule italienne. En fait, Pie n'a probablement pas hésité un instant : sa haine des Autrichiens en qui il persiste à voir les oppresseurs de sa patrie le pousse vers les Français. C'est une armée de la République française qui mettra fin à l'existence de la République romaine en juin 1849. C'est Bonaparte que les catholiques soutiendront dans la conviction de donner aux autels un défenseur. Un choix dont l’Église catholique en France ne finit pas de payer le prix.

 

* L'attitude de l’Église face à la question ouvrière fera l'objet d'un autre article.

** probablement aussi un ancien des Illuminés de Bavière, la secte franc-maçonne dite des « Illuminati » sur lesquels tant de bêtises sont dites alors que la vérité est plus intéressante : autre sujet, autre article

*** Il existe, si j'ai bien compté, quatre versions de comment Mgr Affre a été mortellement blessé. J'ai choisi celle-ci de façon arbitraire.

 


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1 réactions à cet article    


  • Bubble Bubble 24 février 2014 19:01
    Bonsoir,
    Un grand merci pour cet article de haute volée.
    Je m’empresse de lire le premier chapitre, bon courage pour les épisodes suivants.

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