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Accueil du site > Actualités > Religions > Une histoire et un bilan du concile Vatican II (3) : Vatican I, le concile (...)

Une histoire et un bilan du concile Vatican II (3) : Vatican I, le concile inachevé

Les deux premiers chapitres peuvent être lus ici et ici.

An 1854 : la France est redevenue une monarchie, cette fois-ci bonapartiste. La philosophie politique du Second Empire a été résumée par une formule de Napoléon III lui-même : « Il est de la nature de la démocratie de s'incarner dans un chef ». Au nom de ce beau principe, l'empereur s'est octroyé tout le pouvoir exécutif (décidant seul de la paix et de la guerre par exemple), réservé l'initiative des lois qu'il peut refuser de promulguer, un droit dont on se demande à quoi il pouvait servir puisque le Parlement était strictement contrôlé grâce à l'ingénieux système de la candidature officielle tandis que la liberté de la presse avait été de facto supprimée par une idée remarquable : le système des avertissements contraignant les journaux à l'auto-censure. L'administration épurée après le coup d’État du 2 décembre 1851 et ayant prêté serment de fidélité à l'empereur surveille le pays, ses préfets et sous-préfets contrôlant la vie locale, nommant et révoquant les maires. La France se couvre de chemins de fer tandis que Paris est soumis aux plans de transformation d'un préfet entreprenant, le Baron Haussmann : le tout s'accompagne d'une orgie de spéculation tandis qu'un climat de liberté sexuelle fait passer la capitale pour « Sodome-sur-Seine ». Le budget des cultes a été doublé par le chef de l’État qui s'affiche ostensiblement dans les cathédrales au côté d'une pieuse Espagnole, l'impératrice Eugénie. Mais alors que Charles X était sincèrement catholique, Napoléon III n'est qu'un démagogue qui pose au sauveur de l’Église et du Pape.

Celui-ci, dégoûté par le choc de 1848 s'est écarté de la politique la laissant à son secrétaire d’État (Premier ministre) pour se consacrer à la doctrine. Une initiative prise à Gaëte porte ses fruits : la consultation des évêques pour savoir s'il fallait définir dogmatiquement l'Immaculée Conception de la Vierge Marie et comment. Ici, il faut expliquer que le catholicisme distingue un dogme d'une croyance : un dogme est une croyance qui a reçu une définition précise faisant autorité pour tous. Contrairement à une affirmation courante, ce n'est pas parce qu'une croyance n'est pas intégrée au dogme qu'elle est contestable : par exemple la croyance en l'immortalité de l'âme n'a été intégrée au dogme qu'en 1513 lors du concile de Latran V, XVIIIème concile œcuménique, non parce que l'on pouvait la contester jusque-là mais parce qu'elle passait pour évidente. En principe, le dogme ne contient que des croyances affirmées depuis les commencements de l’Église. Le hic est qu'il est incertain que ce soit le cas ici.

L'Immaculée Conception est le plus mal compris des dogmes du catholicisme : souvent confondu avec la naissance virginale il signifie en fait que la Très Sainte Mère de Dieu a été conçue sans porter le péché originel. « Je vous salue Marie pleine de grâce » est une citation biblique mais elle ne précise pas ce que veut dire exactement « pleine de grâce ». Tout au plus peut-on dire qu'il existait déjà au Vème siècle en Orient une fête de la conception de la Vierge, celle-ci étant présentée comme « immaculée » (pure de tout péché). Cette fête était alors inconnue en Occident d'où un développement très étrange : absente de la Bible, l'Immaculée Conception est mentionnée dans... un hadith de Mahomet * et fait donc partie des croyances musulmanes. Les choses changèrent avec la Première croisade : parmi les nombreuses idées que les croisés ramenèrent d'Orient se trouvait cette (pour eux) nouvelle dévotion qui devint vite populaire... et déclencha un vif débat chez les intellectuels du temps. Toutefois, Sixte IV, le 212ème pape, fit basculer de façon décisive l’Église en faveur des immaculistes. Cette adoption par les latins eut aussi pour conséquence de changer l'attitude des Chrétiens d'Orient qui se mirent à considérer l'Immaculée Conception comme une croyance typiquement « romaine » donc hérétique. Même en Occident il restait un petit noyau d'anti-immaculistes. Certes, Pie IX bénéficiait de l'approbation de la quasi-totalité des évêques quand le 8 décembre 1854 il proclama officiellement le nouveau dogme. Mais cela n'empêcha pas le meurtre de l'archevêque de Paris, Mgr Sibour, le 3 janvier 1857 par un prêtre interdit (de célébrer) hurlant « Point de déesse ! ».

L'année 1858 fut l'un de ces moments où le destin se noue. Le 14 janvier, c'est l'attentat d'Orsini : Napoléon III échappe à des bombes lancées par des nationalistes italiens. L’événement sert de prétexte pour renforcer la répression politique mais anime un sentiment de nostalgie dans le cœur de l'empereur qui dans sa jeunesse avait combattu avec les carbonaris : ne pourrait-il faire quelque chose pour l'Italie, lui qui a parlé de la paix en Europe par la délimitation d’États nationaux ? Début mai, il annonce à Camillo Cavour Premier ministre du royaume de Piémont-Sardaigne son accord pour une guerre contre l'Autriche.

Ce dernier en bon libéral est prêt à accorder la liberté à tout le monde à condition que tout le monde soit d'accord avec lui : il vient d'annuler les élections du mois de novembre 1857 remportées par la droite en l'accusant de fraude. Désormais solidement au pouvoir, il rencontre Napoléon III à Plombières (88) le 21 juillet où la paire redessine la carte de l'Italie : les territoires autrichiens de Lombardie et de Vénétie seront annexés par le Piémont pour former un Royaume de Haute-Italie membre avec les États pontificaux, le Royaume des Deux-Siciles et un royaume d'Italie centrale que l'empereur espérait voir confié à son cousin Napoléon-Jérôme, d'une confédération italienne présidée par le Pape, sous l'influence du Piémont et la protection de la France qui recevrait Nice et la Savoie.

Ce fut l'Autriche inquiète des préparatifs piémontais et avertie des accords de Plombières qui déclara la guerre le 27 avril 1859. Napoléon III oubliant qu'il n'avait pas les talents de stratège de son oncle avait tenu à commander l'armée. La chance de l'ancien capitaine d'artillerie de l'armée suisse était que les Autrichiens étaient dirigés puis directement commandés par le jeune empereur François-Joseph, un blanc-bec dont c'était le baptême du feu : onze ans plus tard à Sedan, ceux d'en face seraient commandés par des professionnels... Après la difficile bataille de Solferino (24 juin) l'armée autrichienne se retira pratiquement intacte sur l'Adige. Inquiet à l'idée d'une intervention prussienne et conscient qu'une défaite mettrait en péril son régime, Napoléon III prit contact avec son homologue autrichien pour faire la paix. L'armistice de Villafranca signé le 11 juillet mettait fin aux hostilités en cédant à la France la Lombardie sans Mantoue. Les Piémontais mis devant le fait accompli durent accepter mais, se sentant trahis, estimèrent qu'ils étaient désormais libres de faire comme les Français, c'est à dire comme bon leur semblait.

Dès novembre, les Piémontais ripostèrent au traité de Zurich qui entérinait les dispositions de Villafranca en annexant les duchés de Parme et de Modène ainsi que la Romagne pontificale (qui auraient dû revenir à leurs souverains). En mars 1860 la France par le traité de Turin cédait la Lombardie au Piémont et lui reconnaissait le droit d'annexer la Toscane (ce qui était déjà fait sur le terrain) en échange de Nice et la Savoie. Au milieu de tout cela, un gêneur : Giuseppe Garibaldi. Le « héros des deux mondes », l'incarnation du romantisme révolutionnaire de son temps, s'est raillé à la monarchie par pragmatisme et a commandé un corps de cavalerie à la tête duquel il a occupé le nord de la Lombardie. Niçois de naissance, il s'est mis à préparer un coup de force pour empêcher le plébiscite devant ratifier l'annexion de sa petite patrie. Mais des exilés lui proposent un autre projet : débarquer en Sicile où les Siciliens se sont une fois de plus révoltés contre l'autorité des Napolitains considérés par les insulaires comme des étrangers.

Surprise : l'expédition des Mille réussit à ranimer l'insurrection et conquiert la Sicile moins Messine en trois semaines. En août Garibaldi débarque sur le continent et dirige son armée vers Naples. À Turin on s'alarme : ne va-t-il pas poursuivre jusque Rome et y proclamer une république italienne ? On y note avec angoisse que les paysans ont cessé de payer leurs propriétaires et ont même commencé à se partager les terres. Une seule solution : envoyer l'armée pr canaliser la révolution. Et peu importe s'il faut pour cela traverser les États pontificaux : la ligne droite est le chemin le plus court. À Castelfidardo le 18 septembre la petite armée pontificale est écrasée malgré son courage. Tout est prêt pour une entrée des piémontais à Rome à la suite de celle dans Naples.

Mais à Paris Napoléon III est prisonnier d'une situation de vaudeville : Eugénie ne tolère (mal) d'être cocue que si on lui laisse jouer un rôle politique. Elle a pris la tête de l'aile conservatrice et cléricale du bonapartisme... alors en pleine mutinerie : chose inimaginable un an plus tôt, les trois-septièmes des sénateurs et un tiers des députés ont osé critiquer la politique de l'empereur. Celui-ci dut faire des concessions : à l'intérieur un début de parlementarisation du régime ; à l'extérieur l'envoi de troupes pour protéger ce qui restait des États du pape (le Latium) transformant en farce son alliance avec l'Italie. Toute la suite de l'histoire du Second Empire peut être lue comme le récit des tentatives de Napoléon III pour échapper aux contradictions entre ses différentes politiques. Peu importe : le 17 mars 1861 le Royaume d'Italie est proclamé

Les relations entre la papauté et le nouvel État furent d'abord exécrables : Pie IX regardait son indépendance comme cruciale car permettant d'exercer sa mission spirituelle sans être soumis à une puissance temporelle ; l'Italie son unification comme incomplète sans Rome pour sa capitale. L’Église chercha à miner la légitimité du royaume en interdisant aux catholiques de participer à la vie politique ; les gouvernements italiens confisquèrent ses biens, imposèrent la dissolution des ordres religieux et des œuvres de bienfaisance, soumirent prêtres et séminaristes à la conscription (en dépit de la règle interdisant aux ecclésiastiques de verser le sang), introduisirent le mariage civil obligatoire et bloquèrent les nominations d'évêques de sorte qu'en 1864 presque la moitié des diocèses étaient sans leur chef. Pour protester Pie IX rédigea dans l'année 1864 une encyclique appelée Quanta Cura. Il jugea utile de l'accompagner d'un résumé (en latin syllabus) reprenant des propos tenus dans la presse officielle ou semi-officielle italienne et rappelant qu'ils avaient déjà été condamnés. La censure de Quanta Cura en France et en Italie fit que ce fut le Syllabus qui fut publié et porté (par erreur) à la connaissance du public. Le document depuis lors est décrit comme odieusement réactionnaire et pour cause : il condamne tous ce que les libéraux tiennent pour évident. Pourtant, avec le recul du temps on peut se dire que Pie IX a eu raison, en particulier en condamnant dans l'article 39 un principe fondamental du libéralisme que celui-ci aujourd'hui n'ose plus mettre en avant : « L’État, étant l'origine et la source de tout droit, détient un certain droit que aucune limite ne circonscrit ».

Ici commencent les paragraphes les plus importants à mes yeux de toute la série, ceux qui contiennent son fondement et ce pourquoi il est utile à tous de s'intéresser à l'histoire récente du catholicisme : ceux décrivant la différence fondamentale entre christianisme et libéralisme. Le libéralisme est souvent réduit en France au seul libéralisme économique ou même à un obscur « ultra-libéralisme » jamais très bien défini. En fait, le libéralisme est un ensemble composé du libéralisme politique, du libéralisme économique et du libéralisme moral. Ils découlent logiquement l'un de l'autre : s'appuyant tous les trois sur le primat de la liberté individuelle, ils se renforcent les uns les autres car le premier déclare que l’État n'a pas à imposer de norme absolue et que le droit doit être modifiable à tout moment par la société, le second que l'action économique de l’État doit être limitée afin de préserver la liberté face à un « monstre » qui pourrait devenir envahissant et oppressif (l'efficacité économique n'est, contrairement à ce que l'on croit souvent, que secondaire chez les libéraux doctrinaires, une cerise sur le gâteau) et le troisième déclare qu'il n'y a même pas de norme absolue. Le libéralisme attire car il fait appel à la passion humaine pour la liberté. En fait, ceux qui se proclament « anti-libéraux » ne font souvent que se réclamer d'une forme de libéralisme plus « sociale » (plus favorable aux pauvres) et les victoires du libéralisme aux XIXème et XXème siècles font qu'il est très difficile pour un Occidental contemporain d'imaginer que l'on puisse rejeter toute forme de libéralisme (il est intéressant de noter que les doctrines le faisant comme le nazisme et l'islamisme sont spontanément décrites comme des outrages barbares au bon sens).

Il existe cependant des poches de résistance mues par le rejet de l'individualisme libéral. C'est le cas entre autres du christianisme qui affirme l'existence de règles morales immuables car créées par l’Éternel et estime que la liberté est une chose bonne mais devant être subordonnée à la Vérité et à la Justice. Car le libéralisme bute en pratique sur un problème : comment concilier la liberté d'un individu avec celle des autres ? Comment éviter qu'une société libérale soit l'écrasement par un individu ou un groupe au nom de ses droits propres de la liberté d'autrui ? La question ne se limite pas au libéralisme économique qui sert si souvent de prétexte au patronat pour défendre ses seuls intérêts. Notamment, le libéralisme postule l'existence d'une « Volonté générale » supposée ne pouvoir mal faire qui fait et défait les lois à son gré. Cette doctrine développée par Thomas Hobbes, John Locke et Jean-Jacques Rousseau ne répond pas à une question : la Volonté générale peut-elle tout faire, y compris opprimer un autre peuple, une minorité ou même abdiquer ? La question n'a rien d'académique : au XXème siècle des États dits totalitaires ont affirmé que la Volonté générale leur avait démocratiquement confié les pleins pouvoirs. Quelques-uns ont même vraiment obtenu un tel mandat : l'Allemagne nazie par exemple. Le totalitarisme était inconnu au XIXème siècle mais Pie IX aurait tout de suite compris si on lui en avait parlé : Napoléon III et le Royaume d'Italie se sont eux aussi légitimés en tenant des plébiscites par lesquels leurs peuples étaient censés avoir déclaré qu'ils les désiraient comme maîtres.

Il n'est pas difficile de trouver l'avantage du libéralisme en tant que fondement idéologique d'une société : le libéralisme n'a en principe aucun mal à intégrer les minorités religieuses. En fait, il a justement été conçu dans le but de permettre la coexistence de gens de confession différente afin de mettre fin aux guerres de religion qui dévastèrent l'Europe aux XVIème et XVIIème siècle***. Il n'est pas plus difficile de trouver son défaut : sa souplesse le rend adaptable à toutes les situations, même une dictature. Le libéralisme rejetant l'idée d'une norme absolue attribue paradoxalement une très grande puissance à l’État puisque seul celui-ci édicte des normes pour ensuite s'ingénier à trouver des moyens de limiter un « monstre » qui est... lui-même. Le catholicisme n'a pas cette aporie : les droits des personnes sont éternels et immuables, l'État est limité par l'ordre divin du monde. Certes, il est difficile de concilier le projet d'une Chrétienté, une société fondée sur les principes chrétiens, avec la présence de non-chrétiens : nous verrons que ce fut l'un des grands débats de Vatican II. Mais Pie IX aurait pu pointer du doigt un exemple contemporain révélateur de ce que la Volonté générale peut vite devenir un attrape-nigaud. Le Risorgimento fut en pratique une conquête militaire de l'espace italien par le Piémont. Bien accueillie quand elle mettait fin à la domination étrangère, elle le fut moins dans le royaume de Naples où les paysans s'étaient joints à Garibaldi en croyant que l'on allait partager les terres. Après Aspromonte, certains, ne voyant venir que la conscription et les taxes du nouvel État, se jugeant dupés, soutinrent la guérilla des nostalgiques des Bourbons-Naples : c'est pourquoi les successeurs de Cavour y gouvernèrent à coups de proclamations de la loi martiale, d'encerclements de villages à l'aube par les carabiniers et d'exécutions sommaires.

Ces considérations obligent à rejeter la présentation généralement faite du 255ème pape : loin d'être un réactionnaire n'ayant rien compris à la modernité, il avait en fait très bien saisi en quoi elle consistait et que le libéralisme pouvait vite devenir un culte de l’État-roi et/ou de l'immoralité. Sa seule erreur fut de ne pas comprendre que la révolution industrielle transformait inexorablement le monde et que l’Église devait trouver une nouvelle doctrine sociale.

Le 6 décembre 1864, Pie IX demanda aux quinze cardinaux de la Congrégation des Rites (une sorte de ministère de la liturgie et du culte des saints aujourd'hui scindé en deux) de donner par écrit et dans un secret absolu leur avis sur sa grande idée entretenue depuis quinze ans : « remédier par un moyen extraordinaire à la détresse extraordinaire de l’Église » en convoquant un concile œcuménique. Dans les semaines suivantes, treize répondirent qu'ils y étaient favorables, un seul s'y opposa, le dernier laissait le pape juge de la question. Pie décida alors de créer une Congrégation directrice de préparation appelée aussi « commission centrale » chargée de préparer le concile qui tint sa première séance le 9 mars 1865.

Le 20 avril 1865, une lettre confidentielle fut adressée à trente-six évêques sur l'idée d'un futur concile. Ceux-ci s'accordaient à juger que le danger ne venait pas cette fois-ci d'une hérésie mais de doctrines niant le principe même de la Révélation : il fallait donc réaffirmer les vérités fondamentales du christianisme. L'archevêque de Perugia (Pérouse en Ombrie) Mgr Pecci, le futur Léon XIII, dressa même une liste précise des doctrines à condamner : le naturalisme, le matérialisme, le rationalisme, la libre-pensée (le rejet de tout dogme mais ici le mot désigne l'athéisme militant), l'indifférentisme et les superstitions liées au spiritisme alors à la mode. Sept évêques demandaient une définition précise de l'infaillibilité pontificale. La majorité des réponses insistait sur la nécessité de définir les rapports entre l’Église et l’État notamment pour condamner les tentatives d'assujettir le pouvoir spirituel au pouvoir temporel (ce qui aurait amené un résultat contre-intuitif pour nous : la condamnation du concordat de 1801). Enfin, le cardinal Moreno, archevêque de Valladolid, proposait de rédiger un petit catéchisme valable pour toute l’Église.

Les évêques insistaient aussi sur les questions de discipline ecclésiastique : formation des prêtres, observance de leur règle par les religieux, relations des congrégations nouvelles avec les évêques (après la Révolution française et durant tout le XIXème siècle de nombreux nouveaux ordres monastiques masculins et féminins avaient été créés), relations avec la presse, relations entre le mariage religieux et le mariage civil (alors une nouveauté). La réforme des mœurs des fidèles était aussi fréquemment évoquée. L'évêque de Poitiers Mgr Pie connu pour son intransigeance et son ultramontanisme demandait de « rendre des décrets contre les excès du luxe et des plaisirs, contre cette soif de richesses qui pour se satisfaire plus rapidement recourt à la spéculation (une idée qui selon moi mériterait d'être remise à l'ordre du jour !), contre l'abandon de la vie de famille (la classe ouvrière française de l'époque avait tendance à préférer le concubinage au mariage ou la fuite avec un nouveau partenaire sans divorcer), la profanation du mariage, le mépris du dimanche et des jours de fête (une allusion à la question du travail le dimanche), la négligence des offices » dans un programme qui passe pour avoir été repris et approuvé par tous. En 1866 cette enquête fut étendue à neuf évêques orientaux. Leurs réponses rejoignaient celles de leurs collègues du rite latin mais ajoutaient qu'il fallait mettre fin au schisme de 1054.

Le mercredi 26 juin 1867****, le successeur de Pierre profita de la présence de plus de cinq-cents évêques sous le dôme de la basilique Saint-Pierre lors du dix-huitième centenaire de la crucifixion du premier Pape pour officiellement annoncer la prochaine tenue d'un concile œcuménique. À partir de ce moment apparût une différence majeure avec les précédents : les progrès des moyens de communication et l'apparition d'une presse écrite quotidienne permettaient d'informer le grand public des débats mais aussi de chercher à les influencer par des articles, des études ou plus souvent des anathèmes. Car le concile attira l'attention non seulement des catholiques du monde entier mais aussi de toute l'Europe au-delà des frontières confessionnelles où très vite on prit position pour ou contre une assemblée perçue comme une date majeure dans l'affrontement entre conservatisme et libéralisme, entre le vieux monde et le nouveau. Un affrontement symbolisé par la question qui tout de suite divisa l’Église entre une « majorité » et une « minorité » : le dogme de l'infaillibilité pontificale.

Tenant compte de l'expérience du Concile de Trente qui avait duré dix-huit ans sans jamais suivre de plan défini, cinq commissions spéciales furent créées entre juillet et septembre 1867 pour assister la « commission centrale » : une Commission doctrinale chargée de préparer les déclarations dogmatiques, une Commission pour les missions et les Églises orientales, une Commission pour la discipline ecclésiastique, une Commission pour les religieux et une Commission pour les « affaires politico-ecclésiastiques ». Ce sont elles qui rédigèrent les schemae (« schémas », c'est à dire les projets de décrets).

Le 29 juin 1868, le 255ème pape convoqua officiellement par la bulle Aeterni Patris le XXème concile œcuménique pour sa messe d'ouverture le 8 décembre 1869, jour de la fête de l'Immaculée-Conception (une date ne devant rien au hasard), dans la basilique Saint-Pierre. Celle-ci étant située sur la colline du Vatican, ce concile est connu sous le nom de premier concile œcuménique du Vatican ou « Vatican I ». Aeterni Patris était adressée à tous ceux qui y auraient le droit de vote : les évêques résidents, c'est à dire à la tête d'un diocèse (un peu plus de sept-cents), mais aussi environ deux-cent-cinquante évêques sans diocèse (membres de la diplomatie des États pontificaux, prélats de la Curie, évêques auxiliaires ou missionnaires) et les supérieurs généraux des ordres religieux. En tout mille-quatre-vingt-quatre invités dont deux-cent-quatre-vingt-douze ne purent venir. Il y eut environ sept-cent-cinquante participants au début, six-cents vers la fin. Signe des succès de l'évangélisation depuis le XVIème siècle, trois-cents-cinquante-six évêques étaient à la tête de diocèses ou de vicariats situés en-dehors de l'Europe.

Un peu plus de deux mois plus tard, Pie IX prit l'initiative d'adresser deux lettres apostoliques aux chrétiens séparés de Rome. La première, Arcano divinae Providentiae, publiée le 8 septembre 1868 était adressée « à tous les évêques des Églises de rite oriental qui ne sont pas en communion avec le Siège apostolique », c'est-à-dire aux orthodoxes, aux coptes, aux nestoriens, aux jacobites... les invitant à participer au concile pour « que les liens de l'ancienne affection soient renoués » ; la seconde, Jam vos ommes, publiée le 13 septembre demandait « à tous les protestants et autres acatholiques », ce dernier nom désignant notamment les jansénistes, de prier Dieu pour « qu'Il renverse le mur de division ». Contrairement à ce que l'on pourrait croire, cette tentative d’œcuménisme avant l'heure fut très mal accueillie par les protestants qui se déchaînèrent en invectives. Les orthodoxes se montrèrent très embarrassés. Le patriarche de Constantinople accepta de recevoir les envoyés du Pape mais n'ouvrit pas la lettre dont il connaissait déjà le contenu qui avait été publié par la presse. Tout en faisant savoir par ses journaux qu'elle était satisfaite de ne pas être qualifiée de « schismatique », la hiérarchie russe préféra ne jamais répondre.

Le 8 décembre 1869 eut lieu l'ouverture solennelle du concile. Devant des milliers de fidèles, les pères du concile (les évêques venus pour y participer) adoptèrent par acclamation (en criant pour faire savoir qu'ils étaient tous d'accord) deux décrets, l'un ouvrant officiellement le concile, l'autre fixant le début de la première session au 6 janvier suivant. Contre toute attente, celle-ci s'enlisa. En effet et contrairement à une vision répandue, le Pape ne contrôle pas tout dans l’Église : les conciles œcuméniques en particulier jouent le rôle d'un Parlement dont les décisions s'imposent à tous y compris au Pape. Au cours des débats, les schemae étaient distribués aux évêques qui faisaient part de leurs observations à l'une des commissions spécialisées puis le texte modifié pour tenir compte des différentes suggestions était débattu en séance publique. On votait Placet (oui), Non placet (non) ou Placet juxta modum (oui avec réserves, c'est à dire en demandant une réécriture).

Ce pouvoir de réécriture, les évêques l'utilisèrent très vite : dès le 28 décembre ils exigèrent la réécriture de la schema sur la foi (une reprise de la liste de Mgr Pecci) qui leur avait été distribuée le 10 décembre (en fait, ils imposèrent le renvoi en commission de tous les textes soumis durant les premières semaines). Complètement réécrite pour tenir compte des centaines d'amendements déposés, Dei Filius fut votée le 24 avril 1870 à l'unanimité des 667 présents. On peut juger ridicule que l’Église ait attendu si longtemps pour déclarer que pour être chrétien il faut d'abord croire en l'existence de Dieu et en la Bible. Nous verrons cependant dans les chapitres ultérieurs comment le catholicisme fut confronté à des idéologies anti-chrétiennes ou souhaitant le transformer en quelque chose qui n'aurait eu de chrétien que le nom : Dei Filius peut être comparé à une vaccination préventive. Après quoi, le concile attaqua le gros morceau : l'infaillibilité pontificale.

Elle ne faisait pas partie des plans initiaux de Pie IX. Mais en février 1869 le journaliste français Louis Veuillot mit le feu aux poudres en publiant dans son journal L'Univers un article suggérant que l'infaillibilité serait proclamée par acclamation. Il déclencha ainsi une controverse enflammée qui paradoxalement mit cette question à l'ordre du jour. En février 1870 une pétition lancée par Mgr Manning, archevêque de Westminster, ayant recueillie trois-cents-quatre-vingts signatures fut soumise à la commission des requêtes : le 1er mars, le pape approuva officiellement le vote positif de cette commission ouvrant ainsi le débat. L'infaillibilité pontificale n'est pas toujours bien comprise. Il s'agit d'une application du dogme de l'infaillibilité de l’Église :l’Église a reçu de son divin fondateur le « dépôt de la foi », les vérités éternelles et inaltérables sur Dieu, que le Pape, son porte-parole universel, peut exprimer ex cathedra (de sa chaire) avec la même autorité qu'un concile œcuménique. Le Pape doit utiliser le conseil de ses frères évêques pour que sa déclaration soit infaillible (comme en 1854) ; les décisions d'un concile œcuménique ne sont valides qu'une fois confirmées par lui. Qu'il en soit ainsi est démontré par le premier concile œcuménique : non pas celui de Nicée I en 325 mais celui de Jérusalem en l'an 47 ou 48 de notre ère qui est rapporté par le chapitre XV des Actes des Apôtres. Le point est important car il signifie que l'institution des conciles et ses rapports avec le Pape sont bibliquement fondés. Deux fois réécrite pour satisfaire la « minorité » et obtenir un compromis acceptable par tous, Pastor aeternus fut votée le 18 juillet 1870 par 533 voix contre 2. Les deux opposants tout de suite après la confirmation du vote par le pape vinrent auprès de lui déclarer « Saint-Père, maintenant je crois ». Tous les évêques absents lors de ce vote firent connaître leur adhésion, les derniers en 1872.

Après ces débats houleux, les évêques furent autorisés à s'absenter jusque la reprise des travaux en novembre. La deuxième session aurait discuté de décrets disciplinaires, d'une constitution sur les missions, d'une autre sur la nature de l’Église qui aurait compris à la demande des évêques une partie sur la collégialité et surtout comptait dès la rédaction initiale trois parties sur les rapports entre l’Église et l’État. Voilà qui promettait des conflits encore pires que ceux sur l'infaillibilité. Le plus gros problème était que la déclaration réaffirmait la liberté de l’Église : or, au cours des siècles les « princes catholiques » avaient acquis sur elle des « droits » qui la plaçaient sous leur pouvoir. Rien d'étonnant à ce que le concile se déroula au milieu de l'hostilité des gouvernements. Le comportement de l'un d'eux donne une idée des crises qui auraient pu éclater si De Ecclesia Christi avait été votée. Après sa défaite à Sadowa en 1866 l'empire d'Autriche s'était transformé en une monarchie constitutionnelle fédérale appelée l'empire d'Autriche-Hongrie. Les libéraux au pouvoir depuis lors à Vienne croyant ou feignant de croire que l'infaillibilité signifiait que les catholiques devaient au Pape une obéissance absolue, y compris dans les questions temporelles, décidèrent le 30 juillet de dénoncer le concordat de 1855 et de restaurer le passé joséphiste de contrôle de l’Église par l’État.

Pourquoi le gouvernement français n'a-t-il pas agi de même alors que ses relations avec l’Église étaient devenues orageuses ? C'est qu'en cet an 1870 Napoléon III s'est lancé dans l'audacieux pari de « l'Empire constitutionnel » : face à la montée des oppositions il a nommé chef du gouvernement un républicain raillé à l'Empire, Émile Ollivier, et réécrit la constitution pour donner à la France un régime libéral. Ce qui est de facto une nouvelle constitution doit être approuvée par le peuple lors d'un plébiscite : ce n'est pas le moment d'irriter les catholiques. Le 8 mai l'empereur remporte un triomphe : 82,7% de « oui », 81,3% de participation. Mais en coulisses les « Mameluks » (les partisans de « l'Empire autoritaire ») guettent l'occasion de rétablir les bonnes vieilles méthodes. Pourquoi pas après une guerre victorieuse contre la Prusse ? Après que l'opinion publique ait été chauffée à blanc sur l'affaire de la candidature Hohenzollern elle est déclarée le 16 juillet 1870 et rendue officielle le 19. Comment cela pourrait-t-il mal tourner ? L'armée française n'est-t-elle pas invincible ?

Les combats débutèrent le 2 août. Un mois plus tard jour pour jour Napoléon III est fait prisonnier à Sedan avec la moitié de l'armée française, l'autre moitié est encerclée dans Metz à la suite de la plus étonnante erreur militaire de l'Histoire. Le surlendemain à Paris une insurrection proclama la République. L’Église allait payer très cher son soutien (de plus en plus ambigu) au Second Empire. Pour le moment, la priorité du nouveau gouvernement était la lutte contre l'envahisseur... donc pas un soldat français ne protégerait le pape. Le roi d'Italie envoya une lettre à Pie IX pour hypocritement prétendre que son armée devait entrer à Rome afin d'éviter une révolution républicaine. Sur son refus, l'Italie déclara la guerre et envahit les États pontificaux. Le 20 septembre 1870, l'armée italienne entra dans Rome et le 255ème pape annonça qu'il était désormais « prisonnier au Vatican ». Quant au concile, il fut « suspendu ».

Il serait aisé d'écrire une uchronie imaginant la continuation du XXème concile œcuménique car on sait de quoi il aurait débattu : les schemae sont toujours présentes dans les archives du Vatican. Décrites comme des travaux de haute qualité, elles traitaient de nombreuses questions et promettaient une réforme générale de l’Église. Cependant, le point important est une absence : le concile n'a pas eu le temps de voter une constitution dogmatique réglant les rapports entre pouvoir temporel et pouvoir spirituel. Depuis lors, l’Église a élaboré ses solutions de façon empirique. En particulier, si Vatican II a eu lieu, c'est parce qu'il fallait reprendre le travail de Vatican I là où celui-ci avait été contraint de l'abandonner.

 

 

* À vrai dire « Marie mère de Jésus » est surtout présentée comme une musulmane avant l'heure !

 

** La naissance du libéralisme aux XVIIème et XVIIIème siècle est un sujet fort intéressant mais ce n'est pas le lieu ici de le raconter.

 

*** Certaines sources parlent du 28 juin qui présente l'avantage d'être plus proche de la fête des saints apôtres Pierre et Paul qui se tient le 29 juin. Probablement à tort : des journaux publièrent une dépêche dès le 27 juin


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2 réactions à cet article    


  • Gollum Gollum 21 février 2015 12:58

    Le « héros des deux mondes », l’incarnation du romantisme révolutionnaire de son temps, s’est raillé à la monarchie 



    rallié et pas raillé… Ce n’est pas une coquille vous avez fait cette erreur deux fois.

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