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Au rapport !

La Lettre de Galilée n°124 par Jean-Pol Durand et Rémy Fromentin

On a déjà beaucoup daubé sur cette tendance pathologique du gouvernement à accumuler les rapports sur les mêmes sujets… au risque évident d’ajouter le scepticisme à l’impatience des acteurs ! D’autant que personne n’est plus dupe désormais : il s’agit seulement de gagner du temps. De sorte, selon la jurisprudence bien connue de la « patate chaude », de renvoyer le dossier à la mandature ou au gouvernement « d’après ». Mais qui croira un seul instant M. Éric Woerth, homme apparemment sensé, lorsqu’il annonce sans rire que la réforme de la médecine du travail, figurera en appendice du giga-projet de loi sur la réforme des retraites ? C’est pourtant la promesse qu’il a faite à la réception du énième rapport sur le sujet...

Mais qui s’intéresse encore à la médecine du travail ? Trois personnes au moins, chargées donc par les ministres… « d’avant », de rédiger un rapport de plus dont le Quotidien nous affirme qu’il est « volumineux » (96 pages ; on a connu pire !) : Christian Dellacherie, membre du Conseil économique et social dans la délégation CGT, déjà auteur d’un précédent rapport sur le même sujet il y a deux ans pour le compte du CES, le Pr Paul Frimat, PH au CHRU de Lille et enseignant de médecine du travail et le Dr Gilles Leclerc, médecin-conseil de l’ACMS, une des plus importante structure inter-entreprise de France, dont les 750 médecins assurent le suivi d’un salarié sur quatre en Ile de France !

Ces trois auteurs -que ne rebute en rien le sens de la litote shadockienne- viennent de confirmer, après d’autres, l’imminence… de la crise démographique de la médecine du travail : 6915 médecins du travail aujourd’hui en activité, soit un peu moins de 6000 ETP 1 et… 2300 en 2030. Le chiffre est conforme à la projection réalisée l’an passé par l’ONDPS2 sur « Le renouvellement des effectifs médicaux ». Le relèvement du numerus clausus aiguise les appétits et il n’est évidemment pas illégitime de voir nos trois rapporteurs plaider pour « leur chapelle ».

Mais il est des dérapages qui, en revanche, défient le bon sens et la morale : ainsi la « piste » de la reconversion des généralistes libéraux. En d’autres termes : le médecin du travail se meurt, il lui faut précipiter l’agonie du médecin de famille !
Leur argumentaire ne manque pas de cynisme. Extrait du document (p. 48) : « Comparativement à l’exercice libéral, l’accès à des revenus confortables est garanti [en médecine du travail, Ndlr], que le médecin soit salarié d’un service de santé au travail ou dans un service autonome d’une entreprise – ces derniers étant réputés plus rémunérateurs. Le salaire brut mensuel d’un médecin du travail à temps plein dans un service de santé au travail est aujourd’hui plutôt supérieur à 5 000 euros en début de carrière, il est souvent de l’ordre de 7 000 euros après 15 années d’expérience. En 2007, les médecins généralistes ont perçu en moyenne un revenu net mensuel de 5 600 euros au titre de leur activité libérale, une fois prises en compte leurs charges professionnelles et leurs cotisations sociales personnelles.  »

En d’autres termes : pour sauver les médecins de famille du burn-out, reconvertissons-les en médecins du travail à 35 heures et 6000 € bruts. Le paradoxe est que ce discours a déjà été exprimé, dans le milieu des années 80 par le président pour l’ARM3, le vendéen Patrick Brézac opérant sur des fonds… de l’assurance maladie. Lui, au moins, avait l’excuse de s’exprimer en un moment où il était de bon ton de dénoncer… la « pléthore ».
Et si aujourd’hui la médecine du travail se retrouve confrontée à un problème existentiel, celui-ci est sans commune mesure avec l’hémorragie promise à la médecine générale. Faute de pouvoir imaginer le marché du travail de 2030, tout pronostic sur la médecine du travail de l’époque apparaît pour le moins hasardeux. L’horizon de la médecine de famille est en revanche assez limpide avec la nécessité de prendre en charge les personnes âgées issues du papy boom.

La question de la place et la mission de la médecine du travail, et donc de l’emploi de ses 12 000 salariés, n’est à vrai dire limpide qu’au moment de sa création, en 1946 par le ministre communiste du Travail, Ambroise Croizat.
L’urgence était de relever physiquement le pays et les emplois majoritairement industriels et ouvriers. Jusqu’en 1958, l’essentiel des dépenses remboursées par l’assurance maladie étaient d’ailleurs des IJ4 et on comprend, du coup, assez bien pourquoi le patronat a massivement pris le leadership de la co-gestion du système des AT-MP5 pendant que les organisations de salariés trustaient le régime de base. Même le très conservateur Figaro ne niait plus qu’il y ait trouvé quelque intérêt au moment de l’épisode UIMM 6 !

Qu’une visite annuelle ait été à l’époque bienvenue pour des travailleurs qui ne connaissaient pas forcément le chemin du cabinet médical, personne n’en disconviendra. Mais en 2010, ce ne sont pas les médecins du travail mais bien les médecins « de ville » qui ont charge de se débrouiller, le plus souvent sans aide ni (vrai) concours des médecins du travail, des TMS7 multipliés par deux en dix ans, de la dépression du travailleur posté ou du stress de la secrétaire le lundi matin !
La médecine du travail assumée par la « médecine de proximité » (bien) rétribuée et aidée pour cela, avec une expertise des conditions de travail, accessible dans le cadre du parcours de soins ? Vite un rapport ! A moins qu’Elisabeth Hubert ait prévu d’aborder le sujet ?

 

1 Equivalents temps plein
2 Observatoire National de Démographie des Professions de Santé
3 Association pour la Reconversion des Médecins
4 Indemnités journalières
5 Accidents du Travail - Maladies Professionnelles
6 Union des industries et métiers de la métallurgie
7 Troubles Musculeux Squelettiques


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