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Bien manger, le début du malheur ?

S'alimenter, un acte quotidien répondant à un besoin des plus basiques, n'est pas chose facile pour tout le monde ; l'augmentation du nombre de cas de troubles alimentaires compulsifs, dits TCA, concerne un public de plus en plus varié1. Et l'anorexie et la boulimie n'en sont plus les seuls syndromes : place à l'orthorexie.

 

Définie comme ''un ensemble de pratiques alimentaires caractérisé par l’ingestion d’une nourriture saine et le rejet systématique des aliments perçus comme malsains''2, cette pathologie vit dans l'ombre de ses deux grandes sœurs suscitées, et elle n'est du reste pas unanimement définie comme telle. Par conséquent, l'ampleur du phénomène reste mal connue ; il en va de même pour son éventuelle gravité. Toutefois, ceci ne permet en aucun cas d'en déduire que ses conséquences puissent être minimes, que ce soit sur la santé du sujet ou sur sa vie sociale.

En effet, encouragée par d'omniprésentes injonctions à une alimentation saine, notamment sous formes d'« avis de spécialiste », cette pratique aux prémices louables peut facilement virer au cauchemar obsessionnel. Et le choix du menu, dans la jungle de contradictions que constituent souvent les études de diététique, peut relever du casse-tête chinois ; quand la mesure n'est pas, s'alimenter devient un parcours du combattant qui relève du pathologique. Voyons plutôt.

 

Commençons par le petit-déjeuner. L'écrasante majorité des études s'accordant sur l'importance de ce repas, l'orthorexique lambda n'y coupera pas. Et c'est le premier dilemme du jour : un jus de fruits fraîchement pressé, exit les sucres ajoutés et le pesticides ? Que nenni, il y manque la mastication ! Optons alors pour les fruits frais, mais avec modération : le fructose serait facteur d'insulino-résistance et d'hyperglicérie3… Ensuite : du pain ? Attention, même complet, c'est un vecteur de chlorure de sodium (soit de sel) et de gluten, le nouvel ennemi public numéro un. Mais quid des glucides complexes qu'il apporte ? Quand l'orthorexique raisonnable misera sur la modération, l'extrémiste bannira l'aliment. Pour des galettes de riz ? Impossible, l'index glycémique est trop élevé4. Reste peut-être les céréales complètes, telles que l'orge ou le sarrasin. Se fournir en ces dernières requiert des efforts, mais les inconvénients pratiques ne sont pas perçus face à l'importance suprême des préoccupations sanitaires du sujet psychotique.

Complétons le petit-déjeuner : un laitage ? Voici une question qui peut tourmenter sans fin l'esprit de l'extrémiste de la nutrition. En excluant d'office les graisses saturées et le sel du fromage, reste à trancher : lait de vache, de chèvre, de brebis ? Yaourt bifidus nature et biologique ? Entre l'apport en calcium et les désagréments digestifs, le débat, exacerbé par les intérêts en jeu, fait rage. S'ajoutent les ersatz végétaux. Si le lait de soja est pointé du doigt en raison de sa teneur en œstrogènes, les variantes à base de céréales ou d'oléagineuses ne sont épargnées que de l'hypothèse où elles ne sont pas sucrées5. Ou plutôt devrait-on dire ''relativement épargnées'', car les chevaliers de la diététique n'ont que peu de tolérance pour le caractère parfois peu naturel des moyens de production. Et ce n'est que les plus laxistes qui s'accorderont, de temps à autre, un bircher. Avec un thé, peut-être. Mais vert : le noir a presque autant de caféine que le thé, et la tachycardie plane.

 

Une fois passé le cap du petit-déjeuner, pas de répit : l'orthorexique passe plus de trois heures par jouer à cogiter sur le contenu de son assiette6. Ainsi, la maladie peut devenir un handicap social majeur.

 

Excluons tout grignotage, quel qu'il soit : si certaines études tendent à encourager les collations pour répartir les quantités de nourriture que recevra l'estomac, ces dernières représentent un stress supplémentaire pour qui ne peut goûter un aliment sans voir défiler une myriade de calculs et informations. Ainsi, le repas de midi ne peut pas être laissé au hasard : il sera cuisiné à domicile, pour une maîtrise optimale de la situation, puis emporté. Ce qui ne signifie pas qu'on évite le parcours du combattant. Imaginons.

Commençons par les légumes : crus, pour une qualité nutritive intacte, ou cuit, pour éviter toute bactérie ? Quel légume contient le moins de pesticides ? Les salades de tomates ne sont-elles pas trop sucrées ? Là où le sujet, passionné par son travail, ne voit aucun désagrément, nombreux sont ceux qui se sentiront dépassés. Passons donc aux hydrates de carbones. Trop caloriques en version non raffinée, néfastes pour le système digestif si contenant du gluten, la haute teneur en potassium de la patate (pourtant recommandée, sous d'autres aspects)7… Reste le quinoa, ou les légumineuses... au détail-près qu'il est recommandé de les accompagner d'hydrates de carbone. À nouveau, un aliment à double tranchant pour les plus soucieux de leur alimentation, cependant bien moindre que le vaste champ des protéines animales. Terrain sur lequel ne s'affrontent pas uniquement des préoccupations d'ordre diététique ; à l'instar du cas du lait, de nombreux intérêts économiques et idéologiques sont en jeu, mais à nouveau, ces derniers sont secondaires pour le prisme orthorexique. Ce dernier mène a éviter tant que possible la viande rouge comme la volaille, car si elle n'est pas alimentée aux hormones, c'est le spectre du soja transgénique qui menace. Proposons alors le poisson. Certaines espèces sont louées pour leurs omégas trois et six, mais avant tout, il faut vérifier son potentiel taux de contamination, et donc ses conditions de pêche. Au restaurant comme face à l'étal, la spontanéité est impossible, et le choix peut s'étendre sur une durée qui relève de l'anormal, au sens pathologique du terme.

Puis, qu'en est-il de l'alternative de l’œuf ? Entre cholestérol, bactéries profitables ou néfastes et oméga trois, ce Docteur Jekyll et Mr Hyde est tout sauf un refuge pour notre guerrier de la bonne alimentation. Et si le trouble de ce dernier est trop profond pour autoriser une mesure communément acceptée comme raisonnable, la donne sera la même pour les oléagineuses, avec pour cœur de querelle la qualité des graisses contre leur proportion, ou alors avec les bananes, où le dilemme est d'osciller entre potassium, fibres et anti-oxydation.

 

De plus, il convient de noter que les qualités nutritionnelles de l'aliment ne sont pas les seuls éléments du casse-tête chinois de l'obsession pour une alimentation saine : les techniques de cuisson ou les ''heures conseillées'' ne sont pas en reste. Et l'insupportable sentiment de culpabilité rongeant le malade au moindre écart, si rare fut-il, constitue tout sauf une aide pour un rapport sain à la nourriture. En effet, un simple carré de chocolat,si petit fut-il, peut soulever de sérieux remords incitant le sujet à sévir en compensation et à monter d'un cran le drastique de sa diète8. Une sérénité globale de l'individu est à ces conditions inimaginable.

Ainsi, sans s'éterniser à une liste encore plus exhaustive, on comprend aisément que, au vu des préoccupations que peuvent soulever les denrées alimentaires de base, non transformées, le sujet orthorexique fuie comme la peste restaurants, street food ou snacks industriels. Le tupperware devient son meilleur ami, et c'est quand il devient son double, inséparable, que la vie sociale risque fort d'en pâtir. En effet, l'imposition de telles pratiques alimentaires, si draconiennes, rime avec exclusion9. Cependant, nous avons bien plus souvent affaire à une auto-exclusion, car la psychose accorde la priorité absolue à la qualité nutritive du repas ; le lien social n'importe guère. Or, la nutritionniste-psychothérapeute Josée Guérin est catégorique : « La volonté de manger sainement devient un problème lorsque le temps consacré à l’alimentation commence à empiéter sur les autres sphères de la vie et que les comportements sociaux en sont affectés. »10 Une vie sociale perturbée est du reste le critère retenu par le très sérieux DSM11 pour définir le trouble mental et le distinguer d'attitudes particulières autres.

Donc, comme dans des cas d'anorexie et/ou de boulimie, si le sujet n'opte pas pour la solitude qui lui permet de satisfaire ses TOC alimentaires, il adoptera en société un comportement inadapté, et parfois bien malgré lui, inconsciemment : quel mal à vouloir faire attention ? À l'instar des deux autres TCA susmentionnés, il y a bien souvent déni total du sujet, ou plutôt ignorance due à un aveuglement, alors que la reconnaissance est la première étape vers toute amélioration12.

Sachant que la Société États-unienne de Psychatrie reconnaît, un comportement donné comme relevant du trouble psychique dès lors qu'il porte atteinte à la vie sociale, on peut aisément imaginer que des journées entièrement consacrées à la recherche de l'ingrédient parfait (qui, on l'a vu, ne le sera jamais) et à l'élaboration du menu optimal constituent potentiellement une entrave considérable à une vie sociale satisfaisante – ce selon les critères d'un sujet jugé ''sain''. Supposons maintenant que notre sujet dit ''malade'', dans son élan de perfectionnisme, inclut dans ses critères de choix des préoccupations d'ordre éthique ou environnementaux. Il reconsidérera ainsi sa consommation de produits carnés, et plus globalement de denrées d'origine animale, s'inquiétera de la surpêche, étudiera les saisons des fruits et légumes pour bouder plus que les fraises d'Espagne en février, s'intéressera aux conditions de production des bananes, du cacao et du café, traquera l'huile de palme, déclarera la guerre à nombre de transnationales de l'agro-alimentaire pourtant omniprésentes, notera que la consommation européenne de quinoa a généré une hausse des prix de la céréale que ne peuvent supporter les autochtones andins...

Et il risquera bien d'exclure strictement, un à un, chacun de ses aliments. Avec pour leitmotiv des intentions des plus louables. À se demander si le mangeur dit ''conventionnel'' n'est pas, en fin de compte, un consommateur non-avisé, un homme pré-moderne absolument non-conscientisé qui n'a d'autre souci que des éléments aussi bassement matériels et terre-à-terre que les plaisirs du palais.

 

1http://www.anorexie-et-boulimie.fr/articles-208-epidemiologie-des-tca.htm

8Fischler Claude, Alimentations particulières (Les) : Mangerons-nous encore ensemble demain ?, Éditions Odile Jacob, 2013, p. 152-3

9Fischler Claude, Alimentations particulières (Les) : Mangerons-nous encore ensemble demain ?, Éditions Odile Jacob, 2013,

10 Michèle Lemieux VIVRE SA VIE en santé. Magazine LE LUNDI. Juin 2014. p 68-69.

11 Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders


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10 réactions à cet article    


  • taketheeffinbus 10 décembre 2015 10:49

    Ça y est, maintenant tous ceux qui font en sorte d’essayer de manger correctement, de sortir de la norme fast-food/bouffe industrielle, se retrouvent pointés du doigt comme des malades. smiley

    Je traque tous mes produits parce que je boycotte l’huile de palme en raison de ses effets néfastes tant par sa consommation que sa production, d’autant que les industriels remplacent progressivement l’huile de tournesol & cie pour pouvoir augmenter leurs marges, à nos dépends.

    C’est grave docteur ? smiley

    Ah, oui, en un an, pour de multiples raisons réfléchies, je suis devenu végétarien, puis végétalien, mériterais je l’asile psychiatrique ou un traitement particulier ? :->


    • colere48 colere48 10 décembre 2015 11:39

      Article débile... qui paye Alicia ?


      • pemile pemile 10 décembre 2015 14:16

        @Alicia
        l’orthorexie pathologique ne concerne que 0.01% de la population, non ?

        Un article sur « sortir de chez soi le début du malheur », basé sur l’agoraphobie ?

        Par contre une orthorexie (alimentation « correcte ») concerne bien plus de personne, l’abattage rituel.


        • Vinciboulette 10 décembre 2015 14:17

          à quand un traitement contre les carences de bon sens ?


          • sloop sloop 10 décembre 2015 16:27
            Bien manger, le début du malheur ?

            Sans aucun doute, tant que cette société vantera des biatches de magazines épanouies dans la surconsommation de denrées industrielles. 

            Pour les ceusses qui n’ont pas la lumière à tous les étages, s’entend.

            • galam galam 10 décembre 2015 20:00

              En lien, un débunkage d’une émission du magasine de la santé consacrée à l’orthorexie.


              • foufouille foufouille 10 décembre 2015 21:20

                article débile


                • JL JL 11 décembre 2015 08:13

                  Beaucoup de bonnes questions, mais qui des réponses ?


                  • rocla+ rocla+ 11 décembre 2015 09:16

                    Très bon article pour s’ emmerder la tête . 


                    Pour faire plus facile on se se pose une seule question .

                    Quand je ferme le frigo , est-ce que la petite lumière est vraiment éteinte ? 

                    Je connais un type , qui pour vérifier , a fermé et ouvert 783 912  fois la porte 
                    , maintenant il est tranquille , allongé  dans sa chambre capitonnée à l’ asile 
                    psychiatrique .

                    • sarcastelle 11 décembre 2015 10:37

                      Merci pour cet article très amusant ! 

                      Les commentaires montrent qu’il fait rire certains un peu jaune !

                      Je me permets cependant d’ajouter des questions supplémentaires d’ordre éthique : 
                      - Un Français peut-il cuire son repas à l’électricité, sachant qu’il lègue ainsi aux générations futures un peu plus de déchets radioactifs ? 
                      - Un Africain peut-il cuire son repas au bois, sachant qu’il contribue ainsi à la grave déforestation de son continent ? 
                      - Un Esquimau peut-il cuire son repas quelle que soit l’énergie employée, sachant qu’il contribue ainsi à la fonte de la banquise ? 


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