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Des trous dans la résilience : charité bien ordonnée commence par soi-même

Les fées ne se sont pas penchées sur leur berceau : des sorcières, peut-être... Ils ont vécu des enfances difficiles, surmonté des traumatismes parfois effroyables. Mais ils en sont sortis plus forts, plus lucides. Souvent, nul ne devinerait, à voir leur parcours de vie exemplaire ou la démonstration de leurs talents, les manques essentiels qui ont prévalu à l’aube de leur vie. Ce sont des résilients, vous en connaissez surement, peut-être l’êtes-vous vous-mêmes. Je remercie ici Boris Cyrulnik d’avoir montré si brillamment que tout n’est pas joué avant six ans, et que du pire peut parfois sortir le meilleur.
Mais le meilleur pour qui ? C’est la question que je veux explorer ici.
 

La résilience est un phénomène très humain, qui donne espoir en l’homme. Son existence, qui traduit bien le phénomène du libre-arbitre, nécessite plusieurs facteurs pour se mettre en place, en particulier un ou plusieurs « tuteurs de résilience ». Il va s’agir pour le petit d’homme traumatisé, de chercher dans tous les modèles qui sont à sa portée, autre chose que ce qui le condamnerait à revivre ses traumatismes ou à les faire vivre à d’autres. Comme l’évoque Boris Cyrulnik, ce tuteur de résilience peut être un proche de la famille ou un enseignant. Parfois, un modèle littéraire peut faire l’affaire. Grâce à ce tuteur de résilience, l’enfant va oeuvrer à l’édification de sa propre personnalité, en se donnant des valeurs qui ne sont pas forcément celle de son milieu, et il va utiliser une réelle énergie pour aller sur un chemin qu’il va se choisir. Les résilients sont des gens qui, comme le dit Joyce Mac Dougall, ont « investi leur grandissement ».

Mon projet ici n’est pas de décrire la résilience : les livres de Boris Cyrulnik sont très explicites à ce sujet et, de plus, agréables à lire. Je peux ici juste décrire les résilients eux-mêmes, parce que que cela introduit mon propos. Cette description n’est peut-être pas « classique », mais c’est ma façon de tenter d’illustrer ce concept, sachant d’ailleurs que toute typologie est générale et exclut inévitablement les cas particuliers différents. En fait, quand je parle de "résilients", je ne pense pas en terme de structures, mais en terme fonctionnel. Je me limite d’ailleurs aux résilients ayant développé un altruisme un peu plus élevé que celui de la moyenne des hommes, et je m’inspire, dans ma conception, de Boris Cyrulnik, et d’Alice Miller, entre autres, ainsi que de mes propres observations.
 
Les résilients

Ce sont en général des gens « sages ». Mêmes s’ils sont passionnés, ils prennent rarement de décision à la légère. Ils ont connu le poids du malheur, et ils tentent du mieux qu’ils peuvent, d’éviter de le revivre ou de le créer. Souvent, ils ont une pensée globale, anticipant beaucoup et prenant le parti de la collectivité ou d’autrui. Cela les rend altruistes, et en général bien acceptés dans les groupes où ils ont souvent un aspect modérateur. La faculté qu’ils ont de se mettre à la place de l’autre les rend très adaptables, et s’accompagne d’un altruisme parfois discret mais net. Quelquefois ils s’adaptent d’ailleurs un peu trop longtemps aux situations, même difficiles, plutôt que d’en sortir.

Ces caractéristiques viennent du mouvement résilient.

En effet, comment un enfant intelligent peut-il se sortir sans trop de dégâts d’une relation familiale marquée par un égoïsme et une maltraitance parentale ou sociale ?

Une des bonnes façons de s’en sortir, c’est de tenter de deviner ce qui se passe, par exemple dans la tête de ces parents immatures et imprévisibles, pour trouver l’attitude appropriée. Les enfants ayant trouvé ce mécanisme de défense vont avoir une grande facilité à l’âge adulte à se mettre à la place de l’autre : ils sont très sensibles à l’environnement et même très intuitifs.

De plus, cette aptitude s’accompagne d’une sorte d’ « appétence thérapeutique ». En effet, l’enfant au prise avec une mère ou un père immature ou en souffrance, va essayer de soigner son parent défaillant, à la fois parce que c’est la seule façon qu’il peut trouver pour que celui-ci soit davantage capable de lui apporter un peu de l’affection et de l’attention dont il a besoin, mais aussi parce, en apportant du soutien à son parent, et en s’identifiant à lui, il reçoit, en reflet, la satisfaction qu’il donne.

Ce dernier mécanisme est très fréquent, et n’est pas sans conséquence, aussi, je vais le détailler un peu.

Aider l’autre pour se secourir soi-même

Imaginons une mère déprimée, incapable de s’occuper de son enfant. Celui-ci peut s’identifier à sa mère et ressentir sa souffrance à sa place. Et trouver alors les mots apaisants ou les attitudes enjouées qui vont sortir celle-ci, au moins momentanément, de son marasme. Outre que celle-ci peut perdre effectivement, un peu de sa tristesse, ce qui est important, c’est que le mécanisme en lui-même permet à l’enfant de téléporter sa propre tristesse d’être délaissé par sa mère, en devenant activement celui qui la soigne : il transforme ainsi une position passive douloureuse en position active. En soignant sa mère, c’est lui qu’il soigne, mais il ne le sait pas.

C’est ce qui fait que beaucoup de résilients se retrouvent dans des professions de soins, mais en particulier de soins psychiques : psychiatres, psychologues, éducateurs...

Mais c’est aussi ce qui explique que toutes les caractéristiques positives décrites dans la résilience, ont aussi un aspect négatif : le revers de la
médaille.

La douleur des résilients

En effet, de quoi se plaignent les résilients, quand, un jour, ils se plaignent ? De ne pas avoir de retour. Ils disent « Ce n’est pas que j’attendais quelque chose en échange : quand je donne, cela m’est naturel et je ne vois pas comment je pourrais ne pas aider un ami qui a du souci. Mais, au bout du compte, moi j’aide tout le monde et, quand moi, j’ai un souci, je me retrouve seul. Cela me donne un profond sentiment de vide, comme si je m’étais vidé auprès des autres, et que l’on ne me donne rien quand, à moi, j’en ai besoin. »

A ce moment-là, la dépression guette, ou, parfois, la fragilisation psychosomatique. Le système s’effondre, mais peut reprendre comme avant, pour peu que le résilient retrouve son mode de fonctionnement habituel.

Cette identification à la souffrance de l’autre que l’on soigne pour soigner sa propre souffrance oubliée, c’est un mécanisme qui est à double-tranchant : effet bénéfique intégrateur évident, mais aussi, oubli d’un égoïsme naturel qu’on va perdre dans l’autre. Ce mécanisme est à l’oeuvre dans bien des acceptations de maltraitance. Et on comprend pourquoi certaines personnes marquées par une violence parentale, et qui s’en sont très bien sorties, vont un jour accepter une violence conjugale pour la raison que le mari violent, au fond, souffre...

Je laisse de côté la question, pourtant importante aussi, du sentiment de culpabilité. Freud dans "Totem et Tabou" a brièvement évoqué cette question du sentiment de culpabilité inconscient, qui serait l’introjection d’une culpabilité parentale non reconnue chez les parents. C’est vrai que les résilients donnent parfois l’impression de passer leur vie à racheter des fautes qu’ils n’ont pas commises, pardonnant à l’autre et lui trouvant toutes sortes d’excuses, tout en corrigeant, du mieux qu’ils peuvent, les conséquences pour celui-ci de ses conduites fautives.

Pour en revenir à ce mécanisme de la projection dans l’autre de son propre égoïsme, dans une sorte d’oubli de soi-même, je considère que c’est le noyau de la souffrance réelle, et profonde, de nombre de résilients qui semblent pourtant avoir tout à fait réussi leur vie.

Comme le décrit Alice Miller dans « Le drame de l’enfant doué », ces enfants doués qui cherchent par leur activité psychique à donner un sens au chaos dans lequel ils vivent, deviendront des adultes qui peuvent être sujets à la dépression, en particulier, la dépression devant le succès. Ils ne savent pas qu’ils recherchent l’approbation de leur mère, mais, en réussissant, ils ressentent comme un vide, qui est celui qu’ils ont vécu enfants.

De même, s’ils se sentent en difficulté, au lieu de demander de l’aide comme il semblerait judicieux de le faire, ils vont en donner à quelqu’un, en pensant que celui-ci en a davantage besoin qu’eux. Ils reproduisent là cette translation de leur douleur qui les a sauvés plus jeunes. A part que donner quand on est déprimé, cela coute beaucoup. Et, pour peu que celui qui est aidé ne donne en retour ni reconnaissance, ni affection, le vide peut finir par devenir vertigineux.

Cette défense infantile, qui fut un facteur d’évolution très positif, finit par se retourner contre le résilient. Quand, lors d’un travail psychothérapeutique, il essaie de se défaire de cette contrainte à l’aide d’autrui, tentant d’assouplir un peu cette défense, il se rend compte que, souvent, il n’y parvient pas. Le travail de réappropriation d’un égoïsme légitime, et l’acceptation de la position de demande d’aide, va se faire au travers de phases où la souffrance et la colère impuissante initiales devront être retraversées.

L’entourage du résilient

Les personnes dont s’entoure le résilient sont souvent des gens qui acceptent, sinon au début, du moins assez rapidement, comme un dû, ce qui leur est apporté par le résilient. L’homme est ainsi fait qu’il n’aime pas se retrouver en situation de dette, et qu’il confond souvent reconnaissance et dette. Là où le résilient s’attend à de la reconnaissance, son obligé évite le sentiment de dette en tenant leur relation réciproque et asymétrique comme allant de soi. Et, plus le temps passe, plus c’est le cas. Il est difficile de faire comprendre aux personnes altruistes que c’est leur propre générosité, et leur absence d’attente d’une réciprocité, qui conduit des gens qui ne sont pas, a priori, des monstres, à se comporter en goujats.

De même, l’habitude qu’ont les résilients de « prendre sur eux » pour ne peser sur personne, a des conséquences sur ce qu’ils rencontrent quand ils sont malades. En effet il arrive que leur entourage ou leur médecin, à l’instar de ce qu’ils font eux-mêmes, minimisent leurs symptômes. Et quand ils finissent par se plaindre, c’est tellement inhabituel, que ce n’est parfois pas entendu, voire critiqué « Tu ne vas pas t’y mettre ! ». C’est quelque chose qui se passe dans l’infra-verbal. Les résilients altruistes savent si bien faire passer le message que l’important, c’est l’autre, qu’il peut arriver que ce soit le médecin qui soit déstabilisé à l’idée que ce patient si solide soit malade ou déprimé, ce qui peut retarder le diagnostic. Il faut dire qu’il peut arriver que le résilient lui-même, qui ne sait pas vraiment se plaindre, oublie carrément d’évoquer tel ou tel signe fâcheux de son état. Parfois même un expert peut voir arriver une patiente maquillée et sur son trente-et-un, donnant le change comme si son but c’était de faire croire qu’elle n’était pas malade, ce qui est faux et pas du tout dans son intérêt.

Du pire sortir le meilleur, mais pour qui ? 

J’aurais envie de répondre qu’il faut prendre garde, quand on s’est sorti d’une enfance difficile, de ne jamais oublier que l’on doit être, d’abord, son propre meilleur ami. Si la société aime ces personnes généreuses et ayant le sens du collectif, si partout, en famille ou au travail, on favorise ces comportements d’oubli de soi, il faut savoir ne pas trop s’identifier à cet idéal, garder à l’esprit ce nécessaire équilibre entre intérêt personnel et intérêt de l’autre. Il faut savoir que rien ne réparera jamais les manques infantiles, mais que l’on s’en sort d’autant mieux qu’on les reconnait, ces manques. Qu’ils donnent, grâce à la résilience, accès à une sensibilité rare, et même à une créativité vivante. Mais que ce qu’il est important de reconquérir, ou de conquérir, c’est une relation à l’autre où l’on accepte autant de recevoir que de donner.

 

REF :

"Les vilains petits canards" Boris Cyrulnik chez Odile Jacob

"Le drame de l’enfant doué" Alice Miller aux PUF

NB : cet article est aussi publié sur Mediapart

par LilianeBaie vendredi 14 août 2009 - 65 réactions
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  • Par LilianeBourdin (xxx.xxx.xxx.128) 14 août 2009 11:11

    Quand je dis que rien ne réparera jamais les manques infantiles, je veux dire que notre histoire nous constitue, et que l’on ne peut pas empêcher rétrospectivement ce qui a eu lieu de s’être passé. Cependant, notre histoire ne s’arrête pas à nos dix-huit ans, et ce que l’on fait de notre préhistoire psychologique est toujours remodelable. Les résilients en sont un bon exemple.

    Par cette phrase, je voulais exprimer que ceux qui pensent qu’il suffit de fermer la porte à ses traumatismes pour ne pas en souffrir, se trompent : le trauma a tendance à revenir par la fenêtre. Il vaut mieux, c’est du moins ce que je pense, accepter ce qui a été, et le transformer, pour en faire quelque chose de constructif pour soi. Mais je ne dis pas que c’est facile.

  • Par Bardamu (xxx.xxx.xxx.172) 14 août 2009 12:57

    RéQUISITOIRE contre les PSYS.
     
    La psychanalyse est un NAUFRAGE !

    Vous ne pourrez vous en sortir qu’en luttant CONTRE elle !
    Et alors, finalement, affirmera-t-elle :
    "C’est bien !... lorsque l’analysant se met à détester l’analyste, LA guérison est proche !"

    Et, si vous affirmez que, pour vous en sortir, vous avez dû réellement lutter CONTRE le Léviathan.
    ... que, constatant l’inefficacité de la piètre discipline, vous avez pris conscience que votre volonté seule pourrait vous sortir du pétrin ! que vous devriez tout mettre en oeuvre pour vous soustraire à SON emprise !

    Eh bien ! d’après les psys, feriez-vous alors un TRANSFERT, n’est-ce pas !... et, c’est tout !... projetteriez-vous votre ressentiment sur le thérapeute et sa thérapie !
    Ah, elle n’est pas belle l’arnaque !

    Ainsi, ne cherchez pas !... les psys ont réponse à tout, sauf au constat général de leur INCOMPéTENCE !
    Posez-leur d’ailleurs la question : "Quelle PMD (ou bipolaire, c’est selon !), quel schizo avez-vous guéri ?
    Et là... le grand silence !

    Ainsi, par curiosité me suis-je intéressé à pareil domaine !
    Je sentais bien qu’il y avait sous roche une belle anguille, un gros MENSONGE.
    Bardamu est ainsi, il se renseigne d’abord, et cause ensuite le garçon !

    Freud, pour exemple, a été joliment mythifié, le gaillard ! jusqu’à en devenir intouchable !Génial découvreur -avant tout, car pionnier !-, il ne pouvait qu’avoir raison d’une certaine façon : puisque rien encore ne s’opposait à ses si nouvelles théories !

    Car, à y regarder de près, en pratique il n’a commis que des erreurs... ou presque !
    SON "Homme aux loups" : un superbe ratage, avec la régression massive du sujet à la clé !
    Son "Homme aux rats" : bien mal menée sa psychanalyse, pour une "petite" névrose obsessionnelle en fait... pas de quoi fouetter un chat avec ces rats !
    Le "petit Hans", n’en parlons pas !

    Bref, notre pourtant génie préfigurait déjà, avant même les impostures et autres délires lacaniens, le naufrage de la discipline.
    En passant par les murmures de Bergeret, l’imaginaire d’Anzieu !

    Désormais, elle n’est plus qu’un des PILIERS du libéralisme, SON indispensable religiosité, notre matière à "soigner" !

    Eh oui, les "c’est mon choix" et "tu le vaux bien" que sous-tend une telle politique se trouvent si bien encouragés par nos PSYS, n’est-ce pas ! 
    La politique du triomphe de l’EGO ne pouvait avoir meilleur alliée que la méthode thérapeutique... plaçant l’EGO au coeur de ses études !

    Il faut l’avouer : les Cyrulnik et autre Rufo sont à leur façon... des aigrefins !
    Cyrulnik, d’ailleurs appelé en renfort par Attali, lors du grand PLAN mis en place par ce dernier.
    Preuve supplémentaire d’une certaine collusion : "vous les appelez, ils rappliquent".
    Ils sont souvent les premiers à se vouloir médiatisés !

    Cyrulnik qui a développé ce concept de résilience !... EN FAIT, un truc bien foireux qui déjà flanche.. vous avez par ailleurs le mérite d’en faire la démonstration, madame BOURDIN !
    Car, plus que des trous dans cette résilience, des gouffres, des abîmes !
    Oui, parti d’une évidence : "on peut par la volonté s’enrichir de nos malheurs !", il n’a fait que broder le bonhomme... jusqu’aux pires contradictions... développer son fonds de commerce en quelque sorte ! 

    Oui, tout ce qu’a pu faire la psychanalyse finira par se contredire, s’annuler !
    Les PSYS iront tous officier dans la psychologie comportementale, le traitement des phobies, le coaching, le développement personnel...

    Tout ce soutien facile, pavlovien qui ne réclame pas de réel talent.
    Puis aussi : comment s’arrêter de fumer, de boire, de jouer... en bref, des dérives sociétales que, via le libéralisme, ils ont eux aussi... un peu encouragées !

    Ils ne pourront s’affirmer qu’en ce domaine évident qu’est celui du conditionnement, de la répétition !
    "On t’expose plusieurs fois à une phobie, par doses progressives...
    tu es toujours en vie, non ?...
    voilà, ce n’était pas si grave, mon garçon !"

    Bref, du facile !
    Et puis, les neurosciences progressant, bientôt nous rendrons-nous à ce constat :
    la psychanalyse n’était qu’un MYTHE... mythe de la modernité -qui a servi a en enrichir certains, certes !

    "Wait and see", avec les psys, on n’a pas fini de rigoler... comme avec le libéralisme.
    Rire jaune, certes !... le nombre de malades, non ou mal soignés, croissant de jour en jour ; les pétages de plomb se faisant désormais légion -à ce propos : que font les psys ?

    En attendant, pour en ajouter à la comédie humaine : "à quand une présidente de la République... PSY ?
    Ségolène a d’une certaine façon ouvert la voie, non ? 

  • Par Paul Cosquer (xxx.xxx.xxx.252) 14 août 2009 15:11

    La créativité n’est pas le résultat de la résilience : c’est la seule voie de secours, l’unique moyen de survie. Parce qu’on n’oublie jamais, c’est ancré dans votre corps jusqu’à votre mort, cette autre voie de secours.

  • Par Nicole (xxx.xxx.xxx.209) 14 août 2009 14:16

    Votre article, vos commentaires m’ont émue. Je vous en remercie.

    J’ai un certain rejet de Cyrulnik, dont j’ai lu les premiers livres avant de le prendre pour un marchand de soupe faisant commerce de son concept. Ca m’a été un plaisir de lire Tisseron recadrer les choses à la suite de ce que j’ai vécu un gavage médiathique de Cyrulnik.

    Je voudrais vous faire un commentaire précis et nuancé, ce qui me demande beaucoup. Je fais partie de ces gens confrontés jeunes et longtemps à des violences massives. On me considère résiliente, et je me vis telle, du reste, j’aime profondément vivre, et je peux goûter de vivre dans des circonstances difficiles.

    Je partage bien des choses que vous avez écrites, et je trouve important de préciser que quantité de personnes confrontées aux séquelles d’une enfance traumatique rejettent Cyrulnik, et même violemment. Je pense par exemple aux groupes de "survivants de l’inceste" (Je déteste ce label). Ce rejet est lié, pour ce que je crois en comprendre, à des aspects décrits dans le Tisseron mis en lien. Si on ne s’en sort pas, si on a du mal à vivre, ce serait parce qu’on n’est pas résilient.

    Moi-même, je me définirais comme quelqu’un de plus atypique que la moyenne, du fait de la distorsion entre mes zones de force et "ce que je n’ai pas réussi à guérir". Il y a des choses qu’on ne peut passer sous silence impunément, et en ce sens, témoigner plus personnellement ne me gêne pas, si ça peut apporter ne serait-ce qu’une ouverture à quelqu’un. Quand je parle de "passer sous silence", je veux dire qu’il y a des refoulements tout à fait réels oh combien difficiles à dépasser, et qu’un psy freudien peut abîmer de façon grave un patient qu’il n’entend pas. Si je prends mon exemple, une chose a marqué ma vie de façon indélébile. J’ai grandi (ma famille y était depuis deux ans avant ma naissance) dans un appartement sur un palier en comportant deux. En face, il y avait un vétéran des guerres d’Indochine et d’Algérie très traumatisé qui venait régulièrement taper à notre porte, et dire qu’il allait tous nous tuer. Nous avions peur. Les descentes de flics étaient régulières, mais en terme de soin, de soutien à cet homme et sa famille en difficulté, rien. Nous n’avions le droit de parler à personne. Je me souviens très bien que j’ai parlé à cet homme, et que la petite fille que j’étais a gardé une mémoire sensorielle très précise de cette extrême confusion qu’induit le fait de sentir la souffrance de cet autre que tout le monde rejette, dont j’avais peur, parfois très peur, et par rapport à qui je sentais qu’il y avait une injustice. Je dis bien c’est sensoriel. C’est quelque chose de tellement marqué chez moi que je le reconnais.

    Le 6/6/66, j’avais, ce qui n’est pas neutre pour moi 6 ans, 6 mois, 6 jours, il était un peu plus de 16h30, je revenais seule de l’école, et en poussant l’ascenseur, j’ai été prise à la gorge par l’odeur. J’ai eu la peur de ma vie, je me suis dit qu’on allait tous sauter. Il s’était suicidé, la tête dans le four.

    J’ai tout oublié du quotidien avant, et un long travail thérapeutique ne m’a pas aidée à retrouver la mémoire refoulée (j’ai très vite eu conscience du danger que fait porter à l’autre une violence non gérée).

    Mon analyste freudien, réputé une pointure, m’a littéralement massacrée. J’allais très mal, et la première fois qu’il m’a vue, sa question a été "comment avez-vous tenu ?".

    Mais il ne voulait rien entendre de ce que cette mort avait occasionné en moi, et qui est illustré dans votre article. Je pensais, je crois que cet homme avait besoin d’aide, et je savais qu’il m’aimait bien.

    Mon analyste ne cessait de me triturer pour me faire me souvenir du désir qu’enfant j’avais éprouvé pour un père pas franchement désirable. Je n’exagère pas, ça frôlait le harcèlement, sans cesse il remettait le couvert, et quand je voulais partir, il y voyait une résistance. Le médecin familial qui m’avait envoyé à lui m’a garanti qu’il ne trouverait pas son équivalent à Paris.

    Lire Alice Miller m’a permis de lui faire un beau bras d’honneur en lui disant qu’il pouvait s’asseoir sur les 6000 francs que je lui devais, et de le remercier pour les années qu’il m’a fait perdre.

    J’ai 50 ans, bientôt. Je suis heureuse de ça : plus j’avance en âge, mieux je me connais et mieux je sais m’y prendre avec moi, accepter les côtés raides que cet évènement a inscrit en moi : je ne tolère pas la guerre. Je suis prête à laisser ma peau si je peux faire quelque chose pour influer de sorte que d’une façon ou d’une autre, elles diminuent. Cet article, évidemment ne me laisse pas indifférente :

    http://www.alternet.org/story/140828/

    Ce que je veux dire c’est que les séquelles sont indéniables, et que tout se joue dans le rapport que l’on établit avec la part de soi qui les contient. Vous lire m’a instantanément mis les larmes aux yeux, alors que je me suis levée joyeuse, et que je vous ai lue après avoir dansé en musique.

    Je dois aussi faire avec mes côtés raides, un non négociable plus étendu que d’autres : me taire quand il y a eu Gaza était impossible. J’ai sollicité tous les parlementaires français du Parlement Européen par mel joint que j’ai posté sur mon blog.

    Cela étant, j’ai eu besoin d’aller demander à la mairie un acte de décès de cet homme, passés 40 ans, parce que je ne me souvenais que de ma main sur la porte de l’ascenseur, l’odeur, ma terreur, l’urgence de frapper, prévenir ma mère. Rien d’autre ni saison ni année, et personne de ma famille ne se souvenait.

    Je vous avais écrit autre chose dont je ne me souviens pas. Je suis abonnée aux copies de post dans le bloc-note parce qu’il n’est pas rare que mes messages ne passent pas. Celui-ci a été perdu, et j’ai oublié ce que je n’avais pas copié.

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