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L’ennui

Spleen

Une toile d'araignée …

C'est le pire compagnon qui soit. Il vous ronge de l'intérieur, vous englue dans ses filets. Il transforme votre quotidien en une terrible épreuve, une course effrénée à l'activité, le mouvement, l'occupation, dans le seul but de rompre avec sa danse lancinante.

L'ennui vous prend par la main, vous oppresse et vous malmène. Il s'insinue dans chacune de vos tentatives pour l'oublier. Vous pensez avoir trouver matière à divertissement, occasion de le surprendre mais il revient à la charge, trouve des motifs pour signaler que vous avez fait fausse route, que vous n'êtes pas à votre place parmi ces gens qui s'amusent.

L'ennui est un redoutable compagnon. Il vous rend impossible aux autres, vous coupe de ceux qui aimeraient vous sortir de ses griffes. Qu'importe ce qui se passe autour de vous ; le fourbe vous ramène à son emprise sournoise, à ce mal qui vous étouffe, vous oppresse en toute circonstance.

L'ennui se moque bien des rendez-vous, des fêtes et des manifestations. Il s'installe à vos côtés, vous laisse un peu goûter à l'ambiance avant de vous pousser du coude pour vous souffler à l'oreille : « Mais qu'est-ce que tu fais là, mon ami ? » Il dénigre alors ceux qui sont insouciants, futiles ou bien simplement légers. Il vous montre toujours le revers de la médaille sans jamais vous laisser la moindre chance d'apprécier son avers.

L'ennui vous colle aux basques. Il finit par faire de vous un paria, un fâcheux insupportable, un trouble-fête qu'il vaut mieux éviter, éloigner des réunions agréables. Vous avez une mine de papier mâché, une conversation d'employé des pompes funèbres, vous êtes un répulsif contre la bonne humeur ; il vaut mieux vous mettre à distance.

L'ennui a gagné la partie : vous restez sur le carreau, on vous tourne le dos ; c'est alors qu'il va pouvoir s'en donner à cœur joie. Il vous prend en tenailles, vous presse la tête jusqu'à ce qu'elle éclate, vous enserre le cœur, le rendant inapte à l'amour ou à l'amitié. Vous voici prisonnier de sa toile d'araignée : plus vous vous débattez, plus vous vous enferrez.

L'ennui est un piège absolu. Il gagne toujours la partie. Il vous a pris en main, vous a façonné à son noir dessein. Vous voilà triste sire, geignard et ronchon, critique et râleur. Vous devenez repoussoir et assommoir, oiseau de mauvais augure et clown triste. Vous vous retrouvez au ban de votre vie, vous la vivez en pointillés, vous vous fuyez et êtes fui.

L'ennui se moque bien de vos vaines tentatives. Il se joue de tout ce que vous placez sur son chemin. Il attend son heure et vous prend par surprise lorsque vous pensiez l'avoir repoussé. Au détour d'un sourire, à l'occasion d'une bonne blague, derrière des instants délicieux, il glisse insidieusement quelques images mentales, des préoccupations déplacées qui finissent par anéantir les efforts entrepris. L'ennui est un chasseur patient et rusé.

Il vous a vaincu. Il vous a broyé et laissé sans force ni envie. Vous aviez cru le vaincre, vous espériez le mettre à terre et, une fois encore, il s'est imposé à vous, a réduit en poussière ce que vous aviez osé. L'ennui est votre maître, vous devenez son serviteur zélé. Vous ne pouvez plus vous en défaire. Il est si puissant !

Alors, au bord du gouffre, à bout de force, vous prenez la plume et vous noircissez la page, vous glissez vers ces ténèbres, acceptez son chant macabre. Miraculeusement, les mots couchés sur le papier libèrent la chape de plomb : soudain vous allez mieux, vous pouvez souffler. L'ennui ne déteste rien d'autre que d'être reconnu et décrit . Il prend ses jambes à son cou et file trouver une autre victime. Ce n'était qu'un mauvais moment à passer ; un autre va en connaître désormais les souffrances.

Ennuyeusement vôtre.

 

http://bacdefrancais.net/mp3/Charles_Baudelaire_Les_Fleurs_du_mal_LXXVIII_Spleen.mp3


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11 réactions à cet article    


  • C'est Nabum C’est Nabum 18 novembre 2014 10:26

    De Rivas


    Je n’ai pas su trouver illustration à ce billet Je me doutais bien que je faisais fausse route avec cette peinture. Merci de l’utile rectification.

  • oncle archibald 18 novembre 2014 12:22

    Les Dames de Saint Maur qui tenaient en mains fermes le Cours Fenelon en face de chez moi et chez qui j’ai eu la chance, oui vraiment, d’apprendre à lire à écrire à compter et quelques autres choses indispensables avant d’affronter le lycée nous répétaient à l’envie « l’oisiveté est mère de tous les vices » …. Si tant est que l’ennui et le blues soient un vice !


    • C'est Nabum C’est Nabum 18 novembre 2014 12:44

      oncle archibald


      Le vice a bien des vertues ...

      C’est là l’ennui !

    • fred.foyn Le p’tit Charles 18 novembre 2014 13:05
      L’ennui c’est une maladie profonde de gens pas courageux...il y a tellement à faire qu’une vie n’y suffit pas...

      • C'est Nabum C’est Nabum 18 novembre 2014 15:43

        Le p’tit Charles


        Puisque vous le dites ! 

      • ZEN ZEN 18 novembre 2014 13:25

        L’ennui : pas forcément un ennemi
        Pascal l’avait bien vu
        Moravia en a fait un moteur
        Enfant, je m’ennuyais beaucoup, toujours un peu étranger à la vie
        Cela m’a poussé vers la lecture


        • C'est Nabum C’est Nabum 18 novembre 2014 15:44

          ZEN


          Ne l’ébruitez pas au risque d’être traité de fainéant

          Ennuyons nous loin des ennuyeux

        • alinea alinea 18 novembre 2014 21:35

          Vous avez fini par le dire, j’ai eu peur : l’ennui est nécessaire à la création !
          Il me fait toujours penser à ce chien qui tourne et tourne pour faire sa couche
          Disons que l’on appelle ennui ce moment de vide qu’aucune distraction n’éloigne ; c’est un moment inconfortable qui pourtant est indispensable ; je pense que c’est bien pour cela qu’aujourd’hui tout est fait pour l’éviter ; plus jamais cette solitude avec soi-même qu’ exaspère la nécessité de dire, ou crier ; ainsi le consommateur est mûr pour con sommer.

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