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La Psychanalyse et le Silence

La psychanalyse au banc des accusés ? C’est un rôle qu’elle a souvent subi, mais qu’elle adore aussi assumer et qui se représente à l’occasion d’une prise de position officielle contre son monopole dans le traitement de l’autisme.
Le faux débat
 
La décision des services administratifs de classer comme inefficace le traitement psychanalytique des autistes est-elle comparable à ces « lois » récentes concernant la mémoire, où des parlementaires et des fonctionnaires tentent de prendre la place des historiens voire de notre propre mémoire ? Peut-être pas la décision en elle-même, qui est une décision administrative de favoriser tel ou tel type de traitement. Mais l’écho qu’elle a rencontré et dans lequel certains – tant des anti-psychanalystes qui ont été ravis de l’occasion, que des psychanalystes pour lesquels se retrouver « honnis » est une véritable aubaine.
 
L’État n’a pas à intervenir dans les questions scientifiques. Mais l’État est omniprésent, et quand des fonctionnaires décident du remboursement ou non de tel ou tel type de traitement par la sécurité sociale, du subventionnement de telle ou telle type de recherche, vous êtes bien sûrs libres de les lier à une simple prise de position quant à l’efficacité de la discipline dont ils émanent ou plus encore à la vérité scientifique qui en émane. De toute façon, ces décisions ne sont pas indifférentes… Mais là où on passe de questions quotidiennes à une « affaire », c’est quand d’aucuns s’en saisissent pour fustiger par exemple la France, seul pays (disent-ils) où le diktat de la psychanalyse n’a pas été remis en cause. La décision concernant le traitement des autistes serait-elle un premier pas vers un recul généralisé de la psychanalyse, accusée ou présumée coupable de monopole ?
 
Le silence du psychanalyste a longtemps été l’objet des plus intenses critiques, voici maintenant la psychanalyse mise en cause dans son traitement des autistes, dont le silence - la distance par rapport au Langage - est une manifestation première de leur trouble. Est-ce l’occasion d’obtenir le silence de la psychanalyse ?
 
 
Histoire
 
La France est un pays où la tradition rationaliste (cartésienne) a fait que la psychanalyse n’a pénétré que très lentement, très partiellement même avant 1940, pour connaître une sorte de boom – une vraie mode intellectuelle – par l’action du sulfureux Jacques Lacan, personnage médiatique avant la lettre.[1]
 
Ce qui a caractérisé l’histoire de la psychanalyse en France, c’est la domination en son sein du monde médical, avec une sorte d’arrogance qui lui est (ou était) malheureusement coutumière. La résistance y étant plus grande qu’ailleurs peut-être, la psychanalyse a eu besoin de cette caution pour faire son chemin dans l’hexagone. Même si ce phénomène est en train de se résorber et que depuis un demi-siècle la psychanalyse a bien droit de cité en France. Elle y fait même autorité et en tout cas des psy (chanalystes) pérorent dans des talk-shows télévisuels ou ont envahi les séquences psy (chologiques) de conseils aux parents et éducateurs. La situation de la psychanalyse en France se complique en outre de sa coloration « politique », puisqu’elle y est classée « de gauche » et que la critiquer reste le fait de vils « réactionnaires », pas biens dans leur peau, faut-il le dire…
 
Cette présence de la psychanalyse interfère avec sa « deuxième » réalité : née comme un traitement psychique des maladies mentales, elle est devenue une discipline scientifique qui nous dit quelque chose de très important concernant l’être humain. Ce n’est pas à tort donc que la psychanalyse a son mot à dire sur l’ensemble des activités humaines. Mais là où cela se complique, c’est quand elle prend position sur l’activité cognitive elle-même et se présente de ce fait comme la Vérité sur l’Humain, et donc la vérité ultime de toute connaissance. Un point de vue qui confine au dogme et c’est à lui que font référence les accusations de diktat.
 
J’ai montré dans un texte sur l’approche freudienne (Freud et Einstein, in Pôle Nord n°16) la distance qui sépare le fondateur, Freud, qui est un esprit assez classique, de ses émules dont beaucoup (la plupart, et en tout cas ceux qui ont droit de cité en France) ont modernisé le point de vue. Je faisais dans cet exposé un parallèle avec l’usage philosophique qu’on a fait de la découverte d’Einstein (relativité générale) pour promouvoir le relativisme général. C’est ma façon de me situer par rapport à ces découvertes fondamentales tant dans l’appréhension de l’univers que du psychisme humain, en refusant de façon déterminée le détournement qui en est fait philosophiquement, détournement qui finit par se retourner contre la discipline scientifique elle-même.[2]
 
 
Deux réflexions importantes
 
La première concerne l’utilisation de la psychiatrie en général et de la psychanalyse dans le monde judiciaire. Il faut « comprendre » les malfaiteurs. A la limite, ce n’est pas sa faute, le pôvre, s’il a tiré, voyez sa jeunesse malheureuse, le manque d’amour, etc. Point de vue « de gauche », on est d’accord ! Et que je ne partage absolument pas. La fonction du tribunal est de juger des faits et d’en condamner les coupables. Le problème de l’application des peines est différent, puisqu’il rassemble deux questions, la protection de la société et soit les soins au malade, soit la punition du réfractaire, dont le principal objectif est d’éviter la récidive certes, mais qui doivent aussi et avant tout contribuer à maintenir la paix sociale. Or, on le sait, nos politiques sont aujourd’hui (à gauche mais aussi à droite) enclins à entretenir une guerre sociale dont ils se présentent comme les seuls garants. En outre, le point de vue centré sur la compréhension psychique a un revers très dangereux. Plus le monde judiciaire s’avance dans l’expertise psychologique des coupables, plus il induit l’idée de prévention, et la surveillance d’individus potentiellement dangereux en fonction de leurs tendances psychiques. Mais nous avons tous des pulsions « criminelles » que nous avons gérées à notre manière, et même à la base de nos plus belles intentions on trouve des conflits souvent inavouables. Faire de l’élément psychologique l’essentiel des jugements, c’est nous transformer tous en coupables potentiels…[3] Drôle de société, curieux renversement quand même, en fonction duquel on laisserait courir des coupables mais on arriverait à enfermer des innocents en fonction de tendances perverses.
 
Ma deuxième réflexion concerne le débat entre ceux qui mettent l’accent sur les causes chimiques des maladies mentales (en gros l’école psychiatrique) et ceux qui avancent les responsabilités psychiques de ces maladies (en gros l’école psychanalytique). Et mon opinion est que ce débat est largement biaisé. Loin d’y voir une opposition de deux principes, je verrais dans le débat lui-même une vieille survivance de la traditionnelle séparation du corps et de l’âme à la base de la conception du monde de Descartes. Il est vrai que telle substance par son manque ou son excès déclenche telle ou telle maladie mentale. Mais qu’est-ce qui fait que notre corps sécrète ou arrête de sécréter cette substance ? Ça dépend. On peut défendre la thèse d’accidents physiques ou de malformations génétiques. Mais notre psychisme, présent dans notre cerveau mais aussi dans notre moelle épinière et jusque dans nos tripes, est capable de donner des ordres que nous ne soupçonnons pas, y compris des ordres de destruction. La belle rationalité du « tout est bien dans la nature » est une terrible illusion ! Nous n’agissons pas spontanément au mieux de nos « intérêts ». Il n’y a donc pas de LOI (ni a fortiori de règlements administratifs) spécifiant par quelle voie intervenir en cas de désordre « mental ». Soit chimiquement, pour corriger l’effet, soit psychiquement, pour que le psychisme modifie ses ordres, le plus souvent de manière combinée, tout en limitant les interventions externes pour privilégier l’approche interne.
 
 
Chut !
 
Dans l’univers rationaliste français domine toujours l’idée que l’aide que fournit la psychanalyse est de comprendre nos problèmes pour prendre le dessus rationnellement sur nos fonctionnements inconscients (nos démons). Il n’en est à mon sens rien. L’inconscient a plus d’un tour dans son sac… et tout ce qui peut nous arriver à certains moments de notre vie, c’est d’avoir saisi le tour qu’il vient de nous jouer, en ayant seulement la faculté de nous interroger sur le tour qu’il est en train de nous jouer ! Quant à la cure psychanalytique, le mieux qu’elle peut apporter ne réside pas dans la parole, mais dans la relation nouée entre le patient et son soignant, relation qui peut amener le « malade » à retravailler en dehors de la pression immédiate du réel quelques mécanismes inconscients qui le perturbent. Dans nos relations 90% ne sont pas de l’ordre du langage, mais dans nos attitudes, nos odeurs, nos mouvements, nos regards, etc. L’essentiel de la psychanalyse serait-il dans le silence du cabinet ?
 
MALTAGLIATI
 


[1] Sur sa place dans le mouvement structuraliste, voyez le n°16 des lettres fantasques. (avril 2012). Dossier Le Langage, notamment l’article intitulé Du langage aux sciences de l’homme.
[2] A propos d’Einstein, voir Gianluigi Maltagliati, Argent. État. Modernité, p.84 et suivantes.
[3] La loi fondamentale du psychanalyste est très proche du silence de la confession et est totalement contraire à l’expertise judiciaire, qui est le fait du policier.

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3 réactions à cet article    


  • Morpheus Morpheus 4 juin 2012 15:30

    L’Ict a plus d’un tour dans son sac, en effet.

    En particulier lorsqu’il représente une telle manne d’oseille et de blé à se mettre dans les fouilles.

    Le manque à gagner par une ribambelle - nombreuse - de charlatans freudiens et/ou lacaniens est tel qu’il est logique qu’ils se terrent dans le silence, comme la tortue qui se cache dans sa coquille, où l’autruche la tête dans le sable ...

    Mais voilà qu’on commence à remettre en cause les fondamentaux de ces escrocs. L’idole freudienne remise à sa juste place de menteur, tricheur, manipulateur et affabulateur. Et du coup, cette véritable institution, jamais mise en cause en France depuis un siècle, commence à trembler. Et s’ils perdaient leur plume-pigeon ? De quoi vivraient-ils ? Toutes ces années à étudier des âneries pseudo-scientifiques et tout ça pour rien ? Diantre, c’est l’apocalypse.

    Il serait temps, pour les plus honnêtes médecins psychiatre, si ce n’est déjà fait, de désapprendre tout ce qu’ils ont appris du grand Freud, afin de refonder sur des bases beaucoup plus saines, et surtout sur des bases scientifiques, une véritable médecine de l’esprit.

    La psychanalyse freudienne (et lacanienne) doit mourir, pour que naisse une véritable psychanalyse.


    • clostra 4 juin 2012 20:10

      Vaste sujet et bien des aspects !

      Tout d’abord, vous y allez un peu vite en affirmant que « Dans l’univers rationaliste français domine toujours l’idée que l’aide que fournit la psychanalyse est de comprendre nos problèmes pour prendre le dessus rationnellement sur nos fonctionnements inconscients » ou bien il fallait ajouter « dans l’univers rationaliste de la médecine française ... » - qui par ailleurs, nous joue bien des tours.

      Il ne s’agit pas du tout de « prendre le dessus » mais bien « d’aller vers soi » et la vérité c’est que l’homme est bon s’il a de quoi satisfaire ses besoins fondamentaux et s’il sait se situer.

      Mais je vais un peu vite...


      • calimero 4 juin 2012 21:17

        elle est devenue une discipline scientifique

        La psychanalyse n’a rien de scientifique.

        Je voit ça plus comme un business basé sur un replâtrage rationaliste de la notion de culpabilité dans le christianisme que comme quelque-chose de véritablement utile, par delà le côté bénéfique de l’écoute et de la relation personnelle.

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